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Au-delà de la soupe joumou

Au-delà de la soupe joumou

La reconnaissance mondiale d’une spécialité culinaire haïtienne et l’entrée d’une héroïne de l’Indépendance d’Haïtien sur la liste des commémorations et anniversaires de l’Unesco peuvent être le point de départ d’autres honneurs et hommages de ce type.

C’est vrai qu’Haïti, ce pays qui a fait l’histoire en réalisant une révolution inédite - des esclaves triomphant sur une puissance européenne -, est en train de se débattre dans des crises politiques apparemment insurmontables. Sa transition démocratique entamée depuis 1986 n’en finit pas. Compte tenu de ces données peu reluisantes, beaucoup de personnes, même des Haïtiens, se sont empressés de déclarer que son histoire ne vaut rien parce qu’elle n’a rien rapporté aux Haïtiens.

 

Dominique Dupuis, ambassadrice et déléguée permanente auprès de l’Organisation mondiale de la science, de l’éducation, et de la culture (UNESCO), n’est pas de cet avis. Depuis quelques mois, elle allume de manière magistrale la flamme du souvenir autour de l’histoire d’Haïti. À intervalles réguliers, des communiqués émanant de cette mission font état de nos exploits historiques, montrant qu’une certaine diplomatie s’est donc donné le mot d’ordre de faire revivre notre passé.

 

La soupe joumou, élément fédérateur de notre culture, vient de faire son entrée au patrimoine immatériel de l’humanité. Le processus pour faire aboutir ce projet a été très laborieux. «   Vous ne pouvez pas avoir un registre mondial avec plus de 170 pays et Haïti qui a joué un rôle crucial dans l’histoire de l’humanité n’y est pas inscrit. C’est comme si le pays n’avait rien à offrir à l’humanité. Nous participons maintenant à l’archivage des valeurs de l’humanité. », s’offusque madame Dupuis dans une note pour la presse diffusée à Paris.

 

Ce qui évidemment prédominait, c’était l’occasion de reparler de nos ancêtres, de nos batailles pour l’Indépendance et les lieux qui ont vu la défaite d’une grande armée européenne. Si ces endroits sont déjà connus par l’UNESCO, nous devrions œuvrer pour en faire des patrimoines universels, car compte tenu de ses messages, la sublime révolution haïtienne dépasse le seul cadre haïtien pour atteindre l’universel.

 

Une anti-esclavagiste honorée

Ce qui est toutefois réjouissant, c’est d’apprendre que le chantier de Mme Dupuis va poursuivre et a déjà intégré un autre élément de notre patrimoine révolutionnaire : l’apport des femmes haïtiennes dans la révolution de 1804. Les observateurs avertis des choses haïtiennes font souvent remarquer que l’on ne parle pas assez du rôle qu’elles ont joué dans la libération.

 

Ce vide vient d’être comblé. Catherine Flon, l’une des héroïnes de la révolution de 1803, est désormais inscrite au calendrier d’anniversaires observés par l’UNESCO en 2022 et 2023. Catherine Flon, la femme qui avait cousu le premier drapeau du pays, figure désormais sur les papiers timbrés de l’un des organismes spécialisés des Nations Unies.

 

Une nouvelle réjouissante. Avec cette reconnaissance, c’est tout un cortège d’héroïnes qui est mis en lumière dans le cadre de ces rappels historiques. C’est une occasion pour mentionner d’autres femmes de valeur qui ont pris une part active à la lutte contre l’esclavage. Elles méritent tout autant cette place d’honneur. C’est le cas de l’impératrice Marie Claire Heureuse Félicité, la bienheureuse, et de toutes ces intrépides qui maniaient les fusils et la poudre des canons avec autant d’aisance que des hommes, telle que Suzanne Sanite Bel Air, épouse de Charles Bel-Air. Cette dernière fit une très belle carrière dans l’armée indigène. Son mari et elle ont défendu leur dignité de soldats au péril de leur vie. On devrait aussi penser à honorer Marie Jeanne Lamartinière, la stratège, l’héroïne de la Crète-à-Pierrot, l’une de nos batailles de la guerre de l’indépendance, cette infirmière qui prenait soin des blessés. Ou encore Marie Sainte Dedée Bazile surnommé « Défilé-la-Folle » qui ramassa les restes de l’empereur Jean Jacques Dessalines, et qui lui donna une sépulture digne du grand homme. 

 

L’année qui s’annonce, le 1er janvier et le 18 mai, nos deux principales fêtes nationales, se dérouleront avec les yeux du monde entier braqués sur ce qu’il y a de bon et de beau chez nous. Avec cette nouvelle auréole, c’est assurément l’occasion d’inaugurer une nouvelle communication sur notre pays. Cette nation dispose déjà de tout ce qu’il faut pour créer un récit national susceptible de faire barrage au sentiment de défaite actuel. Beaucoup de peuples nous envient notre histoire, si belle et si riche que chaque jour nous aurions pu célébrer un de nos exploits historiques.

 

Depuis toujours, la diplomatie n’est pas qu’un métier réservé à une élite qui reste enfermée sur elle-même, se la coulant douce. Son rôle est aussi de raconter à l’étranger notre histoire. Faire savoir qu’Haïti est née dans les hauts fourneaux de la bataille de Vertières en 1803 avec tout ce que cela représente comme symboles pour nous et pour l’humanité. Le champ de bataille de Vertières est un lieu à préserver précieusement  et aussi à faire entrer au patrimoine de l’humanité.

 

Dominique Dupuy y veille. La diplomatie haïtienne semble s’être parée d’habits neufs, puisqu’elle valorise nos prouesses historiques à un moment où on a tendance à baisser les bras.

 

Combat contre le racisme

À chaque période, son combat. La mise en valeur fracassante de l’historique soupe joumou n’est pas la seule reconnaissance gagnée par Haïti. Bien avant, les représentants haïtiens aux Nations unies avaient mené avec succès le combat contre le racisme, la position d’Haïti contre la décolonisation en dit long. Les ancêtres de madame Dupuy furent des avocats de la seule révolution faite par des Nègres et pour des Nègres. Nos diplomates ont en effet porté ce thème à l’époque inédit - pour ne pas dire osé - dans tous les forums internationaux.

 

Au grand cercle de Paris, le 8 décembre 1891, Anténor Firmin dressant les atouts économiques de la première République noire, affirmait cette vérité qui vaut encore son pesant d’or selon laquelle il suffisait que le pays soit gouverné par des gens compétents et non corrompus pour que tout aille mieux. C’est ce qu’il avait fait quand il devenait ministre des Finances et des relations extérieures du Président Florvil Hyppolite. Le prestigieux Haïtien s’était élevé contre son collègue diplomate très écouté au Quai d’Orsay à l’époque, contre les monstruosités faites d’un racisme bestial d’un certain Arthur Gobineau : « J’intègre la Société d’anthropologie de Paris, soutenu par le journaliste, historien et diplomate Louis-Joseph Janvier. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis ces intellectuels, supposés n’être mus que par l’objectivité scientifique et non la spéculation, en train de retourner ces crânes dans tous les sens possibles et imaginables. L’objectif ? Expliquer la supériorité raciale par la taille de la boîte crânienne, notamment. Là d’où je venais, les anciens esclaves étaient devenus citoyens au même titre que les autres. Dans ce contexte, mon point de vue ne pouvait se ranger du côté de mes contemporains. »

 

La bataille contre le racisme et l’esclavage est le premier acte fondateur de la Nation haïtienne. Ces deux faits historiques devraient nous guider dans nos relations internationales ainsi que dans nos projets nationaux. Le fait que la soupe joumou soit présente sur les tables internationales devrait inciter nos paysans à planter ses fruits et légumes avec ardeur et patriotisme au lieu d’opter pour un exode rural incertain et humiliant.

 

En matière diplomatique, nos envoyés se sont révélés éblouissants quand on les compare à ce qu’on constate de nos jours. Quand, par exemple, le poète et dramaturge Massillon Coicou était ministre conseiller puis chargé d’Affaires à Paris, il organisait des petits déjeuners avec du café haïtien, à l’époque très demandé sur le marché français. D’ailleurs la soupe joumou à l’honneur aujourd’hui était déjà au menu du prestigieux diplomate à Paris.

 

Enrichir l’imaginaire des peuples

Comme nous sommes en train de célébrer une victoire culinaire sous fond de diplomatie multilatérale, comment de ne pas faire émerger une figure importante de notre patrimoine diplomatique, Louis Joseph Janvier ? Délégué d'Haïti à la conférence diplomatique de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistique, de 1884 à 1887, il en profita pour parler de la culture et des écrivains à l’époque, le mot francophonie n’existait pas encore. Et quand l’Europe a inventé l’esclavage et le racisme qui va avec, et que la révolution haïtienne de 1803 avait mis un coup d’arrêt à cette vision du monde, les diplomates haïtiens ne représentaient pas seulement Haïti mais aussi le monde noir en général. Plus de cinquante ans avant la création de l’Unesco. Comme quoi la diplomatie peut faire enrichir l’imaginaire des peuples en révélant la noblesse de leur histoire à condition que l’on ne nomme pas n’importe qui pour faire un travail dont il ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants.

 

Si Anténor Firmin est connu pour sa magistrale réponse à son collègue raciste Arthur de Gobineau, il en est de même pour l’écrivain diplomate Louis-Joseph Janvier. Sur la question de la race, celui-ci eut à rétorquer contre un autre intellectuel français, Ernest Renan sur un ton ferme . « Partout donc, la race noire exécute une véritable escalade de la lumière. Cette ascension morale, c’est surtout à la France philosophique du XVIIIe siècle, à la France resplendissante et vaillante des Diderot, des d’Alembert et des Raynal qu’elle le doit, soit directement, soit par rayonnement indirect. Ainsi, dans les siècles futurs, et dès maintenant, elle saura ne jamais marchander sa reconnaissance à la nation généreuse entre toutes, à l’universelle émancipatrice. »

 

Avec l’inscription de la soupe joumou au patrimoine culinaire mondial et la reconnaissance d Catherine Flon dont l’Unesco célébra son 250ième anniversaire en mai 2022, les éclats de notre passé continuent de briller et de nous guider. L’état actuel de notre pays montre que nous sommes éloignés du chemin tracé par nos illustres ancêtres. Ces rappels historiques en provenance de la sphère diplomatique devraient nous faire prendre conscience que nous sommes les détenteurs d’un très bel héritage historique. Et surtout ne boudons pas notre plaisir surtout que dans le domaine diplomatique, ces bonnes nouvelles sont si rares.

 

Maguet Delva 

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