Toute société sans mémoire est une société à genoux
Écouter l'article
Rick de L'Île, initiateur du festival Tras ak memwa, s’est entretenu, en cette fin d’année avec le journal le national autour de la première édition du festival qui est appelé à s’installer durablement dans le pays qui, d’ailleurs, en a grandement besoin.
Le National: Vous êtes à l'origine du festival Tras ak memwa (Traces et mémoires). Pouvez vous nous présenter ce festival ainsi sa particularité ?
Rick de L'Île: Je suis bien sûr à l'origine du Festival Tras ak memwa (Traces et mémoires). Ce festival est une quête de la mémoire, de ce qui fait traces ou de ce qui devrait faire traces, mais qui n'en fait pas. Il est la conjugaison de recherches scientifiques et artistiques et aussi de traductions mémorielles. Le FTM est aussi un festival-recherches : recherche des empreintes du temps à travers nos vécus. Ce festival ayant le conte comme genre privilégié n'est pas unique en Haïti, cependant ce qui nous différencie c'est que le conte n'est pas notre finalité. Il est un médium dans notre quête du temps
L N: Le thème retenu, pour cette année, est assez évocateur : « Pa bliye sonje ». Quelle est, selon vous, la place de la mémoire ou peut-être de la souvenance dans la vie d'une société ?
R dL: « Pa bliye sonje » est une exhortation : un devoir de mémoire. Ce sur quoi nous travaillons, c'est la mémoire collective. Ce lien par lequel mon identité est enchevêtrée à celle des aïeux, des contemporains et aussi aux descendants à venir. C'est exactement cette place qu'occupe la mémoire dans une société : sa colonne vertébrale. Toute société sans mémoire est une société à genoux.
À noter que ce que nous appelons mémoire n'est pas la souvenance. Cette dernière est involontaire, elle peut surgir de n'importe où en entier ou en miettes. Ce que nous appelons mémoire, c'est la volonté de ne pas oublier sans le vouloir. C'est le rappel: l'engagement. Car dans le rappel, il y a la répétition de l'appel en tant que peuple, mais aussi le retour sur cet appel: le re dans r(e)appel c'est tout ça. C'est le travail renouvellement de l'appel, mais aussi le retour que l'on fait là-dessus. Ce re-tour explique une revisitation critique de la mémoire telle qu'elle nous a été offerte.
La souvenance, c'est quand l'oubli est oublié ; la mémoire, c'est quand il a été pris en compte par le rappel: rappelle-toi que tu as oublié et parfois qu'il faut oublier. La seule différence c'est que l'oubli incrusté dans le processus de mémoire n'est pas le refoulement -ce qui est souvent à la base de la souvenance; Il s'agit plutôt du dépassement des Traces. C'est ainsi que nous disons que le travail de mémoire est la relation entre conservation et dépassement des traces.
L N: Beaucoup de blessures sont encore à refermer. Comme la mémoire de l'esclavage, l'occupation américaine et plus près de nous la dictature des Duvalier. Faut-il vraiment se souvenir de tout?
R dL: La (re)fermeture des blessures consiste d'abord dans le rappel : il faut se les rappeler. Les blessures profondes ne guérissent pas si on n'en prend pas soin. Ne pas se rappeler les blessures entre dans le cadre du refoulement collectif de la souffrance. Ce qui ne produit que haine, rancœur et toute forme de frustration. Le fils d'une victime de la dictature et celui du bourreau de la victime n'ont rien en commun que cette blessure. Ils font peut-être partie de deux lignées d'ennemis qui, eux, ne désirent que paix et soulagement du cœur. Mais rouvrir la blessure ensemble et en prendre soin serait peut-être le lieu de ce soulagement. Ce travail de mémoire est pour nous une priorité. Il n'a pas eu de procès après la dictature (il n'en aura peut-être jamais), mais nous devons travailler sur d'autres stratégies visant à cicatriser ces blessures sans en effacer les traces. Car sans les traces, nous sommes perdus.
L N: Le festival a été relayé en France et au Mexique. Qu'est-ce qui explique un tel engouement ?
R dL: La nature du festival. J'appartiens à un milieu universitaire. Le festival se veut un festival-recherches. Il s'inscrit dans la perspective des pédagogies de la trace, concept emprunté à l'Université Paris 8. Il est aussi le lieu d'une traduction : la traduction historique. Traduire un ensemble d'événements qui se sont déroulés au Mexique en réalités haïtiennes est une initiative audacieuse qui ne peut laisser personne indifférent.
L N: Vous êtes partis sur les traces des premières racines du mouvement féministe en Haïti. Qu'avez-vous trouvé ?
R dL: Mme Saunise Elisca a aminé cet atelier. Elle a bien sûr revisité les traces de Cécile Fatima, de Catherine Flon, de Sanite Bel-Air, etc. pour faire bruire le rôle actif des femmes haïtiennes dans l'histoire nationale et générale.
Elle a été sur les traces de la révolution de Saint-Domingue: ce projet de l'accomplissement de l'humain dans la dignité.
L N: Quelle perspective pour l'année prochaine ?
R dL: Des activités sont prévues tout au long de l'année. Des ateliers de réflexions, formations, journées d'étude, ateliers d'écriture, des excursions, etc. Puis viendra le festival. Les dates pour la nouvelle édition seront annoncées en janvier prochain.
Le National: Avez-vous un dernier mot?
Rick de L'Île: Je n'ai pas été seul dans l'organisation du festival. C'est la structure dont je suis le coordonnateur général de "Conter mémoire" qui a organisé le festival. Nous remercions nos supporters qui ont d'une manière ou d'une autre contribué à la réussite de ce festival. Nous sommes ouverts aux sponsors.
Propos recueillis par :
Lesly SUCCÈS
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.