Intertextualité, engagement, présupposé et tropes dans « Nou prèske pa moun ankò » de Kaï
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«Loin de toutes effluves de patriotisme corcadier, la chanson constitue un relevé trop précis de nos errements, de nos refus, de nos turpitudes, de notre effondrement politique, économique et moral».
Il est des œuvres dans la littérature mondiale qui laissent à jamais leurs marques, leurs traces telles des stigmates et des indices creusés dans la pierre mémorielle, témoigneront de l'urgence, de ce qui fut, ou est, ou qui, peut-être, encore sera. Dans notre listing, mentionnons l'Iliade d' Homère, les fables de La Fontaine, Tartuffe de Molière, Les Confessions de Rousseau, Ulysse de James Joyce, Gouverneurs de la Rosée de Roumain, Compère Général Soleil d'Alexis, Pèlen tèt de Franck Étienne, « Plezi mizè » de Émeline Michel, « Yon ti kalkil » de BIC ( R. Saillant), « Nou prèske pa moun ankò » Richard Cavé et Roosevelt Saillant.
« Nou prèske pa moun ankò » demeure une chanson à texte fondamental dans la littérature contemporaine haïtienne. D'une part, le texte touche en plein cœur la plaie de la déchéance du peuple haïtien, d'autre part, il invite à se livrer à une catharsis collective. « Nou prèske pa moun ankò », dans une certaine mesure les auteurs de ce texte, ont su faire corps au présent qui sourd. À la déchéance qui coule tel un fleuve ici.
Engagement
Ailleurs dans un autre article paru dans les colonnes de Le National, on a abordé la question de l'engagement de l'auteur ou de l'artiste comme un vecteur qui situe ce dernier dans ses rapports au social. On ne dézinguera pas assez l'œuvre vécue en déconnexion totale au réel. «Demeure engagée toute littérature ou œuvre qui fait corps aux rapports antagoniques à l'œuvre dans une société donnée¹», a-t-on proclamé. Le texte « Nou prèske »... constitue au contraire ce lieu, « ce média possible des convictions politiques et philosophiques de l'intellectuel (ndlr, de l'artiste) qui l'engagent dans les débats de son temps»².
Il n'est point interdit d'imaginer les pleurs intérieurs versés par Roosevelt Saillant et Richard Cavé dans la composition de ce morceau. Les spasmes, les mille et une émotions, les tressaillements ressentis, l'extase dans lesquels ils purent se retrouver dans l'accouchement des paroles écrites à l'encre forte. Le texte de R. Cavé et R. Saillant fait frémir, tressaillir la fibre patriotique chez les nationaux qui vivent comme un double abandon la déchéance, la débâcle sous laquelle coule l'île de la Caraïbe ( Haïti). Un engagement de première main, tel se révèle « Nou prèske pa moun ankò ». Loin de tous effluves de patriotisme corcadier, la chanson constitue un relevé trop précis de nos errements, de nos refus, de nos turpitudes, de notre effondrement politique, économique et moral, de « l'effort dans le mal » ( A. Firmin), de notre déconfiture en entité chaotique ingouvernable.
Intertextualité, filiation, rapport
Adoptons une approche comparative afin de relever quelques traces d'intertextualité dans le texte de Kaï en corrélat à d'autres textes antérieurs. L'intertextualité se définit comme « la mise en évidence des relations entre plusieurs textes. Elle vise à faire comprendre que le travail de l'écriture se fait en rapport avec des textes antérieurs »³ pris pour modèles, de manière consciente ou non et à des degrés divers. Julia Kristeva, dans (Semêiôtikê, 1969) a présenté la notion d'intertextualité sur cet angle. Pour elle, « une œuvre ne naît pas ex nihilo (mais )dans un paysage d'oeuvres récentes ou anciennes avec lesquelles elle entretient un dialogue⁴”. Il s'avère nécessaire d'établir des rapports de filiation ce qui peut mieux aider à l'interprétation, à l'herméneutique des textes.
De plus, ces relations intertextuelles ( entre les textes), selon Gérard Genette( Palimpsestes, 1982) peuvent être explicites ( dans le cas de la citation, du plagiat, du pastiche ou de la parodie) mais plus généralement implicites.5
Soulignons le phénomène d'intertextualité urge en littérature comparée l'importante nécessité de « faire apparaître dans un texte la présence antérieure servant de modèle et réapparaissant sous la forme d'une réécriture, d'une citation, d'une allusion 6 ». Loin d'être une atteinte à la création, l'intertextualité cherche plus à souligner « le rôle dynamique du jeu des emprunts et des influences dans le processus créatif ”7.
« Nou prèske pa moun ankò » met alors en lumière un autre texte, celui de Beethova Obas, « Nou pa moun 8 » et « Ase babye 9 ». Ces deux textes partagent une certaine filiation avec le texte de Kaï. D'une part, ils sont antérieurs ( 1995, album) au texte de Kaï, d'autre part, une proximité thématique ( le sentiment du temps qui fuit «Konsa m santi lavi a pwale Nou fèb,nou fwajil,n ekspoze », la mort, « Si n te k pran lanmo nan fent Sènnenl nan gran kalfou Fèl sispann bann panzou Sin te k chase tout “bos pent” Wet la ènn met lamou». En effet, « Bòs pent » était un potentat du régime de Papa Doc, un tortionnaire, « un galipòt gagote». «Yon domi volè Louloune /Se lavi l tap chèche sa k rive tout moun /Yon domi volè tout moun /Si nou viv nou pa moun / Nou pa moun » Il s'agit de quelques allusions et zestes d'intertextualité entre les deux œuvres.
Le texte de Roosevelt Saillant et de R. Cavé fait un clin d'œil remarqué à « La vocation de l'élite » de Price-Mars. L'œuvre du père de l'indigénisme a dénoncé le bovarysme collectif de l'élite haïtienne comme «l'attitude à se concevoir autrement telle que l'on est». « Nou prèske pa moun anko » s'établit dans une approche comparative: l'énoncé « nan chache sanble sa nou pa ye » à la notion Price-Marsienne ( le Bovarysme collectif). «Nan chache sanble sa nou pa ye», paraît alors une excellente trouvaille des auteurs de ce texte!
Présupposé, implicite, sous-entendu
Dans un texte, le discours, porteur de message, demeure souvent élaboré suivant le cadre choisi par l'énonciateur. Celui-ci peut utiliser des figures de rhétorique, des figures de discours pour assurer l'encodage du message. Il use par ailleurs dans différents cas, des implicites, des présupposés, des sous-entendus qui aident généralement le destinataire ou l'énonciataire à tirer lui-même, la conclusion ou le sens qui découle de la déduction de ce qui est exprimé.
Ainsi l'implicite se définit-il généralement comme « qui, sans être exprimé formellement, peut-être déduit de ce qui est exprimé ». Le sous-entendu, par la non expression dans le discours ( d'une chose qu'on a dans l'esprit), mais la faire comprendre sans la dire expressément ( dictionnaire universel Hachette, 2008). Le présupposé s'entend par « ce qui est supposé vrai, préalablement à une action, une démonstration. Ce qui, dans un énoncé, est une supposition préalable nécessaire à sa validité logique”(Wikipédia). Ces données demeurent alors nécessaires dans toute analyse de discours. Elles permettent de voir la construction du discours ou le clou de son élaboration. Dans le discours ce qui, comme effets de style employés par l'auteur, contribue à le rendre vivant et à créer un impact réfléchi et profond sur les destinataires.7
Les géniteurs de la chanson « Nou prèske pa moun ankò » pour assurer la charge référentielle et émotionnelle du texte ont fait un choix très calculé. Ainsi, dans le cadre de notre travail de critique, a-t-on pu relever des présupposés, des implicites et des sous-entendus. Arrêtons-nous au titre lequel sert également de refrains au texte « Nou prèske pa moun ankò ». Cet énoncé peut être étudié comme un présupposé. En effet, dans l'énoncé¹ ( Nou prèske pa moun ankò ) a pour présupposé « autrefois, nous étions des humains dignes, respectables» et pour posé « maintenant, nous le sommes plus». Pour l'énoncé ²(Nou bliye sa k fè n ayisyen ) , le présupposé paraît être «nous étions des Haïtiens très fiers » et pour posé « aujourd'hui, on a tout oublié, on ne l'est plus ). En nous référant à l'histoire nationale, aux luttes menées par les héros, et les aides nombreuses apportées à l'émancipation des peuples ( Amérique latine: Venezuela, Colombie, Équateur), Grèce, USA, Mexique, notamment, si nous ne sommes point amnésiques, nous devons nous interroger sur ce que nous avions fait de cette grandeur!
Les énoncés ci-dessous repérés dans le texte constituent des implicites dont le décodage s'avère nécessaire: «Fyète n vire lanvè»,( l'implicite: nous avons perdu ce qui a fait notre fierté) “pèdi direksyon, san destinasyon” ( fè bak)( l'implicite relevée: nous marchons à reculons), “pèdi larezon”( nous sommes devenus fous).
“Manti n ap bay tèt nou” ( nous ne pouvons pas mentir à nous-mêmes) le sous-entendu contenu dans cet énoncé , “il faut que tous s'arment de courage afin de regarder la réalité en face”. Cessez de mentir à nous-mêmes; avouons à nous sans manque la vérité, même lorsque l'autocritique demeure généralement chez l'Homme un cheminement, une voie qu'il n'entame que très rarement.
Si les énoncés «penyen lage», «mache gaye» y paraissent des lieux communs, des clichés, dans le texte, cependant il semble porter une autre charge sémantique. «mache gaye» sous-entend « la désunion, la division» alors que «penyen lage» comme sous-entendu possède cette signification « le laisser-aller, le «lese-grennen».
Les tropes
Les tropes représentent les différentes figures de rhétorique employés dans un texte. Ils sont souvent utilisés afin de rendre plus expressif l'énoncé. Dans la chanson «Nou prèske pa moun ankò», les tropes relevées peuvent classés dans les catégories suivantes: les figures d'analogie, les figures d'opposition, celles de substitution, de l' insistance ou de l'atténuation, et celles qui jouent sur les sons.
Les figures d'analogie renferment la métaphore, la personnification, l'allégorie, etc. «Nan je lalin» (vers 1), l ap woule je fèmen» (v. 50), l'auteur attribue des qualités humaines à ces êtres inanimés (yeux) à la lune; à la mort, (des yeux fermés), ces deux expressions peuvent être considérées comme des personnifications. On a par ailleurs repéré une allégorie (v.49, machin lanmò a pèdi fren l'ap woule); en effet, la mort peut être vue ici comme une abstraction ( il existe certainement, on ne perçoit que sa présence que par le constat d'un corps sans vie). Dans le texte, elle (la mort, une réalité abstraite) est présentée sur les traits d'une réalité concrète ( machin, pèdi fren, woule). Ces analogies tirent leur importance du fait qu'elles rendent plus vivantes la / les réalité(s) évoquée(s).
Une métaphore «fonse nan fènwa ak tout boulin» «on fonce à toute vitesse dans la nuit.»
On a retracé certaines figures de substitution telle que la périphrase dans ces énoncés “senbol ki ba nou libète”, afin de souligner «l'importance du drapeau, notre bicolore»; «pimpe krèm peyi n laba», pour « la force vive, la jeunesse du pays, les cadres, les compétences du pays, les cerveaux) , «ouvè pòt pou tout adjipopo antre», « accueillir les rébuts du monde, la déchetterie (sociale et culturelle) du monde», ‘nan mete galipòt gagote sa nou posede», « les politiciens véreux, incompétents, les prévaricateurs, les corrompus».
Des anaphores et parallélismes connus comme des figures de l'insistance ou de l'atténuation sont relevées. Mentionnons (Anaphore : nou pa, nou pa, Nou pèdi larezon, nou pèdi larezon, Manti n ap bay tèt nou, nou fèmen, nou, etc.) et comme parallélism: «Nan rele viv oubyen aba/
nou goumen nan move konba , «/ «rele viv» est mis en parallèle à «nou goumen»; et « aba», en parallèle à «move konba».
Il en est de même :
‘Nou fèmen je n pou n pa wè /
nou fèmen kè n pou n pa wont’; « nou fèmen je n» est mis en parallèle à «nou fèmen kè n»; « pou n pa wont», en parallèle à « pou n pa wè».
Le chiasme, l'antithèse, l'antiphrase, des figures d'opposition sont repérées dans l'œuvre du poète R. Saillant. Citons l’antiphrase : «nou pèdi pou revè», «on n'a pas gagné, en donnant le pouvoir à des ignares, à des immoraux, à des drogués».
Des antithèses : «chache sanble sa nou pa ye», en effet, on ne peut mettre en corrélation le semblable et le dissemblable.
Il en est aussi pareil pour: «Penyen lage , mache gaye», ce sont deux réalités qu' on ne peut point unir.
Un Chiasme :
Nou fèmen je n pou n pa wont
A B
B' A'
Nou fèmen kè n pou n pa wè
Les figures de sons s'appuient sur le jeu des assonances et des allitérations. Prenons ces vers : “nan vomi nan bòl peyizan k pa sispann plante / pou ba nou manje / les sons consonnes sont allitérés en : p(5)( consonne sourde labiale), b (2) ( consonne sonore labiale), v, m(2)( consonne sonore labiodentale); les assonances demeurent: an, ann ( voyelles nasales) (6 fois), e (3) ( voyelle fermée).
Une remarque relevée à travers l'analyse du choix de ces sons retenus dans la chanson «Nou prèske pa moun ankò», on constate une alternance entre les consonnes sonores et les consonnes sourdes lesquelles pour les premières produissent davantage d'éclat alors que les secondes soulignent des effets d'atténuation par leur nature voilée et étouffée.
Le constat paraît identique pour les voyelles fermées et ouvertes alors que les nasales renforcent le sentiment de plainte sourde.
Dans ‘Nan met linèt solèy nan je lalin : les allitérations en : l , consonne liquide ( 4 fois) et n (4 fois), renforcent une certaine liberté couplée à des plaintes; les assonances en : e et è (voyelle fermée et ouverte), évoquent des pleurs.
Les sons consonnes les plus répétés dans « Nou prèske pa moun ankò» constituent la consonne:« n» ( son bouch nen) 110 fois/ et des voyelles nasales :« on, en, in, an,» employés: 104 fois) , et la consonne «m» 42 fois.
La reprise de ces sons consonantiques «n, m », et vocaliques ( on, en, in, an, oun) ne traduisent-ils pas les plaintes, les pleurs, les cris, les murmures, les déchirements intérieurs des auteurs du texte?
Un champ lexical propre à la débâcle, au désordre, aveu de l'échec : n ap fonse nan fènwa ak tout boulin, nou pèdi larezon, pèdi direksyon, krache sou senbòl, vomi nan bòl, chache sanble sa nou pa ye ( bovarysme collectif: Jean Price-Mars), prèske pa moun, pandye rèv nou tèt anba, pimpe krèm peyi n laba, endinyasyon, ouvè pòt bay tout vye adjipopo antre, Fyète n vire lanvè, mete galipòt gagote, fèmen je n, manti n ap bay tèt nou, machin lanmò a pèdi fren, san koulè, rèl rele etc) , parcourt tout le long du texte. Et il complète les tropes soulignant l'opposition( chiasme, antithèse, antiphrase,) qui ont renforcé l'objectif des auteurs de la chanson.
Soulignons l'emploi du ‘nous », symbole du collectif, de l'union, de l'unité, de «tête-ensemble/ tèt ansanm».
La négation «pa», (ne pas), signalant le refus manifeste d'un changement de cap, de nous détourner de ce funeste chemin, synonyme pour le peuple haïtien de moult déboires, de plaintes, d'humiliation, de vexations, de honte, de cris amères, etc. émaille le texte et revient comme une ritournelle, une symphonie inachevée.
«Nou prèske pa moun ankò», une composition musicale du groupe Kaï, placée sur l'album Jije m, paru le 31 août 2021, pour un total d' onze titres pour un temps d'écoute de quatre minutes et quarante-six secondes (4:46).
James Stanley Jean-Simon
Fondateur du Centre d'Études littéraires et artistiques haïtiennes ( C.E.L.A.H)
E-mail: jeansimonjames@gmail.com
Notes:
Eterstein, Claude( sous la direction de) : La littérature française de A à Z, Éditions Hatier, 2011, p.156, intertextualité
Genette, Gérard, Palimpsestes, 1982
Jean-Simon, James Stanley: La littérature en ces temps nus de la débâcle, publié à Le National, le 14 janvier 2022
Jean-Simon, James Stanley: Le poème : entre déchirements intérieurs et le collectif: Permanence d'un débat! Publié à Le National, 9/1272021
Jean-Simon, James Stanley: Implicites, présupposés et sous-entendus dans le texte ‘Fanm Kolokent » ‘Saint Antoine » de Coupé Cloué, publié à Le National, le 11/11/2020
Kristeva, Julia, Semêiôtikê, 1969
Obas, Beethova, Ase babye, Nou pa moun, 1995, Musixmatch
Pailloux-Riggi, Sophie, Rincé, Dominique, (sous la direction de), Réalisme et Naturalisme , Le triomphe du roman au XIXè siècle, Français 1ère, Nathan, 2007, Réécritures et intertextualité
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