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Les « créoles français » sous la loupe du linguiste Georges Daniel Véronique

Les « créoles français » sous la loupe du linguiste  Georges Daniel Véronique

Étude présentée par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Montréal, le 2 février 2022

NOTE INTRODUCTIVE DE ROBERT BERROUËT-ORIOL / Les lecteurs du National liront avec intérêt ce nouvel article de Georges Daniel Véronique sobrement intitulé « Créoles français ». Cette très récente et remarquable synthèse historique sur les « créoles français », sous la plume de Georges Daniel Véronique, est un article du « Dictionnaire de la sociolinguistique » (paru dans la revue Langage et société 2021/HS1 – Hors-série dirigé par Josiane Boutet et James Costa, 348 pages ; Éditions de la Maison des sciences de l'homme). Professeur de linguistique à l’Université d'Aix-Marseille en France, sociodidacticien de renommée internationale, Georges Daniel Véronique est président du Comité international des études créoles (CIEC) et de l’Association pour la promotion et la diffusion des études créoles (APRODEC) depuis 2012. Ses travaux portent sur les langues en contact, l’acquisition des langues étrangères, les créoles français et la didactique des langues. Parmi ses nombreux articles scientifiques figurent « Les enseignements de John J. Gumperz pour la sociolinguistique des langues créoles », (Langages et société, 2014), « Interlangues françaises et créoles français » (Revue française de linguistique appliquée, 2005), « Émergence des langues créoles et rapports de domination dans les situations créolophones » (revue In Situ, 2013) « Les langues créoles dans la République française : entre démarcation et revendication » (Carnets de l’Atelier de sociolinguistique, 2020), et de « Créole, créoles français et théories de la créolisation » (revue L'information grammaticale 2000 / 85 (1). Georges Daniel Véronique est l’auteur d’une étude rigoureuse et fort bien documentée, « Créolisation et créoles », parue dans le livre collectif de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » (coordonné et co-écrit par Robert Berrouët-Oriol, Éditions Zémès, Port-au-Prince, et Éditions du Cidihca, Montréal, mai 2021, 382 pages).

ARTICLE DE GEORGES DANIEL VÉRONIQUE

Les créoles français se sont développés lors de l’expansion coloniale française, au xviie et au xviiiesiècles principalement. L’apparition de ces langues dans les colonies françaises des Amériques et de l’océan Indien (Dominique, Sainte-Lucie, Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Domingue (Haïti), Louisiane, Bourbon (Réunion), île de France (île Maurice), Seychelles etc.) résulte de la mise en présence sous le régime de l’esclavage de populations serviles parlant principalement des langues Niger-Congo et austronésiennes (sans doute plus de 4 millions d’Africains et de Malgaches essentiellement ont ainsi été déportés) et de colons usant de différentes variétés régionales de français. Dans ces colonies, le passage d’une organisation sociale fondée sur de petites unités agricoles (les habitations) à une économie de plantations, où la masse servile alloglotte dépassait les colons en nombre, semble avoir été le déterminant externe majeur de l’émergence de ces nouvelles langues.

Dès 1655 aux Antilles, des missionnaires transcrivent des énoncés de leurs ouailles dans un « jargon français » ; des greffiers de justice consignent des témoignages dans le « baragouin » des esclaves. Par la suite, des catéchismes et autres textes religieux sont rédigés dans ce « langage corrompu », parfois assortis de notes grammaticales (voir Hazaël-Massieux, 1996 à propos des premiers textes antillais). Ainsi, les langues créoles françaises sont attestées dès la fin du xviie siècle, mais leur désignation en tant que « patois créoles » est tardive. Ces premières notations ont permis la découverte des créoles français par la linguistique historique et comparée du xixe siècle, presque deux siècles après leur apparition.

La mixité présumée de ces langues et leurs éventuelles parentés avec le français et les langues africaines et malgache parlées par les esclaves alimentent les travaux de Lucien Adam (1833-1918), qui les décrit comme des langues hybrides, et de Hugo Schuchardt (1842-1927), pour qui ces langues illustrent le mélange inhérent à toutes les langues. À contrario, Antoine Meillet affirmera en 1914 : « […] le peu que le créole a de grammaire est de la grammaire française. » Le débat sur l’origine des créoles français ne s’est jamais interrompu depuis la fin du xixe siècle opposant les partisans du rôle fondateur des langues africaines et malgache dans la formation des créoles français à ceux qui soutiennent, comme Robert Chaudenson (1936-2020), que ces langues, quoique distinctes du français, ne sont que l’aboutissement de tendances déjà présentes dans les variétés de français des colons. Dans la période récente, cette discussion s’est cristallisée autour de l’hypothèse de l’exceptionnalisme des langues créoles ; les créoles sont les langues les plus simples du monde affirme John H. McWhorter. Cette thèse sur les langues créoles a été rejetée comme inadéquate et comme une instance de linguistique racialiste et néocoloniale par Salikoko Mufwene (2005) et Michel DeGraff, entre autres.

Les créoles français, qui sont presque exclusivement des créoles de plantation, des créoles exogènes produits dans de nouveaux territoires par des colons et des esclaves déplacés, présentent un indéniable « air de famille ». Dans sa syntaxe historique des créoles français, Mervyn Alleyne (1996, p. 8 sqq.) indique qu’ils partagent avec des circonstances socio-historiques d’émergence analogues au moins les traits linguistiques suivants :

  •  l’emploi d’un lexique et d’une phonologie dérivés des français régionaux ;
  •  le recours à des marqueurs pré-prédicatifs et à des auxiliaires pour l’expression du temps, du mode et de l’aspect ;
  •  l’existence de verbes sériels ;
  •  le clivage du prédicat.

Pour expliquer ces ressemblances, l’idée qu’un patois nautique français, dérivé de la lingua francaméditerranéenne et du pidgin portugais des côtes africaines du xve siècle serait à l’origine de tous les créoles français a été défendue par Morris Goodman. Cette thèse monogénétique est largement rejetée aujourd’hui. Il est acquis que les créoles français possèdent plusieurs lieux de naissance distincts dans les Amériques et dans l’océan Indien. La langue créole française qui s’est développée à la Guadeloupe et en Martinique à partir de 1635, et à Saint-Domingue entre 1700 et 1750, a longtemps été partagée par toutes les îles des Petites Antilles et Saint-Domingue, avant que n’apparaissent des langues différenciées. Dans l’océan Indien, deux scénarios génétiques s’affrontent : celui d’une origine commune de tous les créoles français qui y sont parlées (Chaudenson, 1979), et celui de deux genèses distinctes : celle du créole de la Réunion, d’une part, et celle de la « proto-Indian Ocean Creole » (Maurice, Rodrigues et les Seychelles), d’autre part. Les créoles français sont relativement mutuellement intelligibles dans leurs aires d’origine, aux Antilles et dans l’océan Indien.

De nos jours, entre 13 et 15 millions de personnes parlent un créole français dans le monde. Grâce aux migrations internationales du xxe siècle, ces langues sont employées hors de leurs aires d’origine, en Europe, au Canada, aux États-Unis et en Australie. Plus d’un million de personnes parlent une langue créole française au sein de la République française. La diglossie initiale (créole français vs français) des territoires créolophones où le français constituait la variété linguistique haute et le créole la variété basse a cédé la place aujourd’hui à des situations linguistiques plus complexes. L’emploi exclusif des langues créoles, sauf à Haïti, a régressé au bénéfice d’un bilinguisme asymétrique avec les anciennes langues coloniales, et d’un emploi marqué par l’alternance codique avec le français et l’anglais principalement.

Comme d’autres langues dominées, les créoles français sont l’objet à la fois de discours dépréciatifs et d’un investissement militant visant à en étendre l’usage écrit et à en conserver l’authenticité, son caractère « fondal-natal », selon l’expression de Jean Bernabé (1942-2017). La grammatisation des langues créoles françaises sous la forme de rédaction de grammaires et de dictionnaires (y compris monolingues) est en cours. Depuis les années 1980, on assiste à une introduction des créoles français à l’école, comme médium d’enseignement et comme discipline scolaire, de façon diverse dans la République d’Haïti, dans les Républiques de Maurice et des Seychelles et dans les départements et régions d’outre-mer créolophones français.

La présence plus ou moins controversée des langues créoles françaises à l’école, leur emploi à l’écrit et dans la communication médiatique et numérique ont fortement contribué à modifier les représentations associées à ces langues et leurs usages selon leurs environnements sociaux etlinguistiques (Véronique, 2010). Nées de l’esclavage dans des formations sociales aujourd’hui transformées par la décolonisation et la globalisation, la grammatisation des créoles français se poursuit. Ces langues accèdent à de nouvelles fonctions sociales dans leurs territoires d’origine et leur diffusion dans le monde se développe au gré des mouvements migratoires.

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