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Watson Charles : (re)penser la poésie

Watson Charles : (re)penser la poésie

Si la poésie de Watson Charles exerce un attrait particulier du fait de la qualité sensible qu’elle mobilise et des intentions profondes qu’elle exprime, il n’est pas si simple pour une philosophe, comme moi, habituée à un langage plus conceptuel et abstrait d’en livrer une interprétation juste. Il est seulement envisageable d’exprimer ma manière d’appréhender ces textes, sans pouvoir prétendre à aucune objectivité ni même compréhension vraiment satisfaisante. Mais par-delà l’écueil de la démarche philosophique, la plupart du temps limitée aux concepts, au détriment de la richesse du sensible, on conviendra que la langue usuelle, voire technique, que convoque une analyse littéraire énonce elle aussi des généralités souvent appauvrissantes par rapport à la singularité de l’expression poétique, qui ne peut par conséquent que lui échapper. Les mots, dans leur usage courant, demeurent toujours en-deçà des images. Dans l’unicité radicale de la parole poétique, dans les perceptions du monde, les rêveries, les sentiments très subjectifs qui y sont manifestés, il y a quelque chose d’irréductible à la signification toujours trop univoque. Cette irréductibilité, à laquelle on pourrait aussi donner le nom de liberté, fait sa force.

Pour l’exégète, expert ou amateur, surgit le questionnement de savoir comment cet individu singulier, le poète, qui ne joue pas forcément à être un excentrique et qui s’efforce de remplir sa fonction sociale comme tout le monde, fait pour habiter le monde, en sauvegardant sa différence dans sa façon d’appréhender les choses et dire ce qu’il sent, en évitant de passer par les représentations, dont on habille ordinairement le réel. L’interrogation se soulève aussi sur les procédés auxquels le poète a recours pour trouver ses métaphores. D’où vient l’inventivité linguistique du poète si l’on admet que la croyance en l’origine mystique de son inspiration demeure douteuse ou problématique ? En tous les cas, le poète fait des trouvailles dont nous nous sentons complètement incapables. C’est pourquoi on peut voir en lui une sorte d’étrangeté. C’est pourquoi il y a aussi une solitude essentielle du poète, son effort de fidélité à lui-même l’isolant du grand nombre et même de celles ou de ceux qui aimeraient mieux le comprendre.

Watson Charles a des idées précises sur l’art poétique et sur la mission qui est la sienne à titre de poète. Il tient à distance cette figure du génie poétique inspiré, qu’il regarde avec une certaine méfiance. Il y voit une forme de mystification. Il se présente volontiers comme un poète plus terre à terre ou un individu de « la commune sorte », selon l’expression chère à Montaigne, qui se plaisait lui aussi à se ranger dans cette catégorie de la voie moyenne. Au personnage du génie, Watson Charles se plait à opposer celui du travailleur, à la manière de Nietzsche dans Humain, trop humain. À l’encontre de l’idée courante, qui consisterait à penser que la poésie est un genre plus facile que le roman, Watson Charles considère que la poésie demande un travail important. De fait, quand on se rend attentif à ses textes, on y décèle de l’orfèvrerie aussi bien en ce qui concerne la précision dans le choix des mots, qu’en ce qui a trait à une préoccupation pour le rythme et la musicalité. Sur ce point, il reconnaît son admiration pour Stéphane Mallarmé, dont il se réclame. Dans sa conception, la poésie est principalement lyrisme. Le poète part de lui-même et de son introspection pour trouver ses idées et les exprimer. Mais, il n’apparaît pas comme un esprit éthéré et élevé dans les nuées. Le poème part de soi pour aller vers le monde et le sublimer. Prenant sa source dans le monde sensible, la nature, les humains rencontrés ou remémorés, le poème va vers l’intelligible. Il doit dire quelque chose. Il répond à un désir de communion. Le poète arrive à sa table de travail avec une intention. Il est conscient de ce qu’il fait.

Le recueil Seins noirs reflète ces buts. L’expression « seins noirs » symbolise la singularité des femmes, en premier lieu la mère, puis l’épouse et les femmes noires. Le recueil traduit la gratitude à l’égard de la mère. Il exprime la reconnaissance d’une filiation, d’une appartenance. Il est dédié à une ethnie. Il affirme la fierté de la négritude. La femme noire est naturellement belle. Mais Seins noirs ne se limite pas aux thématiques du corps ou de la femme. Il s’organise en quatre moments distincts. La politique y occupe une place notable. Pour Watson Charles, comme pour les surréalistes, Éluard ou Aragon, et avant eux Agrippa d’Aubigné, au XVIIe siècle et Hugo au XIXe siècle, écrire un poème correspond à un acte politique. Quand on veut faire la révolution, on écrit des poèmes. Dans la dernière partie de son recueil, « Étincelle », Watson Charles s’indigne avec force contre la guerre et le colonialisme.

« Ma langue bohème fragile

ma langue monstre déchu

ma langue est celle des chants fraternels

ma langue porteuse d’exil

et de mes propres blessures »

Son écriture est toute d’engagement, mais aussi de mémoire. Elle parle beaucoup de la situation difficile qui est celle de l’exil et de la nostalgie par rapport au pays natal. Le poète part avec des souvenirs inachevés et qu’il garde en lui. Mais, entretemps, le pays quitté continue à évoluer. Les habitants continuent à y vivre. Le poète se demande : « Que s’est-il passé entre temps ? Comment puis-je faire pour combler ce vide ? » C’est ici qu’intervient le besoin de poésie. La poésie se présente comme un ensemble de mots qui viennent combler le vide de l’absence par l’imaginaire. Elle s’inscrit dans un mouvement d’exaltation. Par certains côtés, l’exaltation poétique apparaît comme une dynamique pour tenter de combler un manque qui n’est pas dépassable.

Ce qui me touche dans la poésie de Watson Charles, au-delà des thématiques qu’il aborde, c’est d’abord un sens des métaphores où des perceptions souvent insolites du réel se produisent par la comparaison de choses diverses que l’on n’associe pas d’habitude.

« Même si l’eau est aussi rétive

Qu’un champ de blé

Aussi large qu’une main qui retient l’azur

Je marcherai

Avec le soleil sur ma langue

Comme une fenêtre penchée sur les rêves »

Les métaphores, précise l’auteur, ne sont pas là pour embellir, mais pour dire quelque chose d’indicible. Les métaphores sont mobilisées pour cacher des brèches ou pour dissimuler l’intime. Sauvegarder le secret et préserver le silence est aussi l’enjeu. Ouvrir une brèche crée une densité. La quête par Watson Charles de cette densité est héritée des poètes de la négritude : Senghor, Damas et Césaire.

« J’exile ma langue

pour que personne

ne trouve son mystère »

J’apprécie aussi beaucoup, dans la poésie de Watson Charles, l’impression de mouvement et d’instabilité souvent due à une oscillation entre les contraires qui se manifeste tantôt dans le monde perçu, dans la description duquel l’auteur juxtapose des sensations opposées-le froid, le chaud, le bas, le haut, le figé, le mobile, l’obscurité, la clarté- tantôt dans les états d’âmes de leur auteur, passant soudainement de l’émerveillement joyeux et léger face au spectacle de la nature et de la vie à l’inquiétude devant un ciel vide que le poète aspire pourtant à rejoindre en y trouvant quelque chose ou quelqu’un, par-delà « la cadence du monde ».

Isabelle Krier, philosophe et écrivaine

Isabelle Krier est agrégée et docteure en philosophie, autrice de Montaigne et le genre instable (Classiques Garnier, 2015) et Marie de Gournay, philosophe morale et politique, à l'aube du XVIIe siècle ( Paris, Classiques Garnier, 2023).

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