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Gonaives entre risques et vulnérabilités

Gonaives entre risques et vulnérabilités

Le National est allé à la rencontre du  Dr. Jean Odile Étienne, recteur de l’Université publique de l'Artibonite/ UPAG.

Le National: Prof. Étienne bonjour, merci de nous recevoir. Pouvez- nous parler un peu de vous et de votre parcours professionnel ?

Jean Odile Étienne : D’abord, je dois remercier Le National pour cet entretien, à la veille de la saison cyclonique qui doit débuter le 30 juin. Je suis Jean Odile Étienne, natif des Gonaïves, docteur en géographie de l’Université Paris 8, détenteur d’un master en géographie des pays émergents et en développement (GéoPED) de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Diplômé de l’École normale supérieure en sciences sociales (Histoire/Géographie), je suis enseignant chercheur à l’École normale supérieure et à l’Institut d’études de recherches en sciences sociales (ISERSS ci-devant IERAH) de l’Université d’État d’Haïti et à l’Université publique de l’Artibonite aux Gonaïves (UPAG). En septembre 2014, j’ai été promu doyen de la faculté des sciences de l’éducation de l’UPAG ; et en février 2018, j'ai accepté d'assumer les lourdes charges de président de la commission provisoire de gestion de l'UPAG. Et à partir d’octobre 2018, le ministère de l’Éducation nationale m’a installé à la tête de l’Université publique de l’Artibonite aux Gonaïves à titre de recteur suite à un concours national.
 
LN: Pr Étienne, il y a quelques mois, vous êtes intervenu sur le thème : Gonaïves entre risques et vulnérabilités : quelles perspectives ? Lors d’une édition d’Agora du Centre PEN Gonaïves. Une question qui n’est jamais vraiment posée au plus haut niveau de l’État malgré les inondations qui ont ravagé la ville dans la première décennie de l’an 2000. Comment pouvez-vous expliquer ces deux concepts : risques et vulnérabilités en parlant justement des Gonaïves ?

JOE: Cette présentation a été une synthèse de mon travail de recherche de master (2009) sur la ville des Gonaïves à l’Université Paris 1 Sorbonne. L’objet de ce travail a été de mettre en exergue la relation entre les aléas climatiques et la croissance démographique aux Gonaïves.

Les résultats présentés vont aider à mieux comprendre les menaces, les risques et la vulnérabilité au niveau de la ville des Gonaïves et ainsi faciliter la prise de décisions plus judicieuses, en termes de gestion des risques et de prévention des désastres. 

Je vais commencer par la traduction créole du mot risque : « nous étions à une séance de formation des paysans de Léogâne sur la gestion des risques et désastres et nous étions dans l’embarras de traduire le mot risque en créole et un brave paysan se met debout : E li di nou pou sa nou sot di la men mo ki pou tradwi tèm risk lan an kreyol « Malè pandye ». Donc, le terme risque traduit le danger potentiel auquel un territoire est exposé. Tandis que  la vulnérabilité réfère aux facteurs qui rendent la société susceptible de subir des dégâts face aux phénomènes naturels (Mora, 2002). L’étude de la vulnérabilité d’une communauté met en évidence sa faiblesse (degré d’exposition et de fragilité) face aux menaces. Dans le cas des Gonaïves nous avons pris en compte les menaces liées aux phénomènes climatiques extrêmes. En effet, le contexte de vulnérabilité, associé aux menaces naturelles fréquentes, en  particulier pendant la saison cyclonique, présente un état de risque permanent pour la population de la ville des Gonaïves.

En outre, du fait de sa situation dans un milieu subaride et des conditions climatiques défavorables, la ville des Gonaïves subit périodiquement l’impact de différents phénomènes naturels potentiellement catastrophiques (1954, 2004, 2008). Pourtant, cela n’a pas empêché une croissance démographique accélérée et un développement urbain pratiquement sans plans directeurs et sans prise en compte du facteur « risque naturel ».

Depuis les années 1950, Gonaïves enregistre une augmentation progressive et constante de la population. La population urbaine des Gonaïves est passée de 14.000 en 1950 à plus de 250.000 en 2015. À cet effet, l’augmentation du risque dans la ville des Gonaïves est essentiellement liée à l’accroissement démographique, à la concentration urbaine et à la densité de population dans les zones vulnérables.

Cette relation étroite nous a amenés aux interrogations suivantes : pourquoi la population urbaine des Gonaïves  est-elle plus exposée ou sensible aux effets des aléas climatiques ?  Dans quelle mesure un milieu fragile est-il capable d’absorber une croissance démographique soutenue ? Et dans quelle mesure cette croissance démographique intervient-elle dans la dégradation continue du milieu ?

Pour terminer, je dirais que l’aléa climatique qui a frappé Gonaïves est un événement naturel, mais le désastre majeur qui en résulte est fortement lié à la vulnérabilité physique, socio-économique et environnementale de la ville.
 
LN : la ville est bâtie sur la devise Fluctuat nec mergitur qui signifie « il est battu par les flots, mais ne sombre pas. Comment comprenez- vous que cela n’interpelle presque personne malgré les derniers cyclones qui ont ravagé la ville ?

JOE : La première caractéristique de la ville est sa topographie : ville  plate située au niveau de la mer avec un sol à forte salinité, une nappe phréatique à  fleur de sol, cernée de bassins versants (BV de la Quinte 692 km2). La ville est plate, sans relief, à 1 m au-dessus du niveau de la mer. Au sud et au nord  de la ville, les altitudes ne dépassent pas  quatre mètres et la pente de la ville n’atteint pas 1%.  Sa fragilité est immédiatement perceptible. C’est la ville de tous les risques.

Dès sa création, le mauvais choix d’implantation est mis en exergue. Moreau  de St Méry (1796) décrit la ville en ces termes :

« L’emplacement du bourg est évidemment trop bas… les grandes pluies l’inondent souvent… il semble donc que tout est conspiré pour faire un mauvais choix  relativement au bourg… » « La ville est bâtie sur un sol plat et sablonneux… ».

Enfin, je ne dirais pas que cette situation n’interpelle personne. C’est pour lever la voile sur cet état de fait que j’ai réalisé ce travail de recherche. Il revient, maintenant, aux autorités de la ville de prendre les mesures qui s’imposent pour être à la hauteur du danger qui menace la population.
 
LN : Après le passage des cyclones de 2004 et de 2008, beaucoup de gens ont proposé de déplacer le centre- ville. Est-ce possible ? Si oui, comment cela doit se faire ?

JOE : C’est un débat récurrent depuis la fondation de la ville parce qu’au début du XVIIIe siècle, les habitants des Gonaïves relevaient du quartier de Port-de-Paix. Par la suite, la localité passa sous l’obédience de Saint Marc après avoir été une dépendance du quartier de l’Artibonite. Cependant elle acquit suffisamment d’importance pour être érigée en  paroisse en 1738. Deux ans plus tard, on y construisit une église dédiée à St Charles et à St Mathurin. Le bourg était, à cette époque, assez éloigné de la mer. L’église construite sur une portion de terrain concédée par Charles Canele et Mathurin Bechade était située sur le chemin des Gonaïves à Gros morne à proximité de carrefour La Brande. C’est seulement en 1760, à la demande des habitants, une ordonnance administrative permit le transfert du bourg près de la mer (Saint-Mery, 1796). Et, ce qui a contribué du même coup à exposer la ville à des inondations répétées par rapport au mauvais placement du bourg (le centre-ville actuel).

Après les inondations de 2004 et de 2008, la question qui me parait importante est celle-ci : que doit-on faire, dans un environnement exposé aux catastrophes naturelles, pour assurer l’infrastructure urbaine d’une ville dont l’importance politique, économique, religieuse et stratégique parait indéniable ?

En effet, on assiste à une revanche spatiale où la ville tend à revenir vers sa zone nord depuis carrefour Joffre (Kfou Gros-Morne) jusqu’à Praville en passant par Gatereau, Morne Blanc et Bienac. Avec un financement de l’Agence française de développement (AFD) un schéma d’aménagement du morne Blanc a été élaboré en vue de créer une nouvelle ville à cet endroit. Au gré de l’évolution actuelle on tend vers deux centres avec des fonctions différentes le centre -ville ancien qui reste un centre commercial et patrimonial avec les commerces, le mémorial, la place d’armes et la cathédrale et morne Blanc un centre administratif et tertiaire avec le transfert et la construction de bâtiment logeant les services publics (Tribunal civil, des Gonaïves, bureau de la Protection civile, l’hôpital la Providence, etc.) et l’érection de nouveau campus universitaire pour l’UPAG et l’UNDH.

Enfin, il faut dire qu’il n’y a pas de risque zéro. Ce qu’il faut prioriser, c’est la culture du risque en sensibilisant la population davantage sur les comportements à adopter en matière de prévention et de précaution en ce qui concerne les risques et désastres. Il faut aussi doter la ville d’un plan local d’urbanisme qui tient compte de son évolution et d’aller vers une intercommunalité en élevant au rang de commune ses différentes sections communales (Bassin Magnan, Bayonnais, La Branle, etc.).
 
LN : Est-ce que vous avez déjà été sollicité par les autorités de l’État ou des groupes organisés pour apporter votre expertise au service de la population ?

JOE : Parfois, je prête mes services en qualité d’expert-consultant- chargé d’études et de recherche en développement, gestion de risques et de réduction des vulnérabilités. J’ai été  consultant de démarrage (directeur du projet par intérim 2012) du projet KANAPE VE LEVE KANPE, revitalisation de la zone Canapé Vert, initié par le Conseil d’administration de la section communale (CASEC) de Turgeau, avec la collaboration de Cordaid ONG néerlandaise et financé par l’Union européenne.
 
J’ai été aussi géographe-urbaniste (2011) auprès de l’ONG Architectes de l’urgence pour l’élaboration du profil urbain des quartiers : Bristout et Bobin (Pétion Ville), Ti Savann et Fort Mercredi (Carrefour Feuilles/Port-au-Prince).
 
LN : Vous êtes un parmi des milliers de jeunes citoyens haïtiens qui ont étudié à l’étranger et qui décident de revenir en Haïti. Comment se passe votre réintégration ? Est-ce l’État qui vient vers vous ou du moins c’est vous qui devez aller vers l’État ?

JOE : Par mon intelligence et mon assiduité, j’ai eu la chance d’être boursier de l’État depuis l’école primaire jusqu’à ma thèse de doctorat. Donc, le choix de retourner au pays a été un choix personnel comme le départ puisque l’objectif, en quittant Haïti, a toujours été d’acquérir une formation de qualité afin de produire un travail qui soit à la fois un objet de connaissance et une aide concrète susceptible d’apporter sa pierre à l’effort de reconstruction de l’enseignement supérieur et de recherche.
 
Mon parcours (enseignant chercheur, doyen, président de commission puis recteur de l’UPAG) et mes travaux de recherche (master, doctorat et bientôt post-doctorat) témoignent de mon engagement et de mon intérêt profond pour l’avancement de l’enseignement supérieur et la recherche en Haïti. Il traduit aussi mon engagement marqué en faveur de la formation de jeunes, et de contribuer ainsi à les faire rêver et à se projeter dans l’avenir.

Je suis redevable et reconnaissant envers l’État c’est ce qui explique tout  mon investissement personnel dans le dispositif de formation et de recherche (au niveau des institutions publiques d’enseignement supérieur : UEH et les UPR) dans le pays. Je suis membre fondateur du laboratoire : Dynamiques des mondes américains (LADMA/ENS/UEH). J’ai participé avec les professeure Bezunesh Tamru, professeurs Alphonse Yaphi-Diahou, Jean-Marie Théodat et Jean Fritzner Étienne à la création d’un programme de master en géographie de l’Université Paris 8 délocalisé puis co-diplômé à l’École normale supérieure. Grâce à ce programme le pays compte plus de 50 diplômés en géographie, une dizaine de doctorat en préparation et contribuer au renouvellement de l’enseignement supérieur dans le réseau, à l’UEH et dans les universités Privées. Depuis tantôt six ans, je participe à l’augmentation du nombre de jeunes diplômés de la licence au niveau de l’UPAG (plus d’un millier de licenciés) et de l’IERAH/ISSERS au niveau du département de géographie avec le professeur Michelet Clerveau.
 
Le National : En guise de conclusion

Jean Odile Étienne : Donc, j’encourage grandement les jeunes Haïtiens diplômés à l’étranger de retourner afin d’apporter leur contribution et leur plein soutien au développement d’Haïti, car le pays souffre beaucoup de manque de cadres qualifiés et compétents pour l’amener vers la voie que nous voulons tous. Même si je dois dire aussi que c’est un choix difficile qui demande beaucoup d’abnégations et de courage. Mais, pour sortir Haïti de ce marasme, cela vaut le coût !
 
Propos recueillis par
Lesly SUCCÈS

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