Femmes et STIM en Haïti : défis persistants et opportunités de transformation
Les femmes demeurent sous-représentées dans les filières de sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM) en Haïti, en raison de barrières structurelles, institutionnelles et socioculturelles persistantes. Pourtant, leur pleine participation constitue un enjeu majeur pour le développement scientifique et l’innovation du pays. À partir d’une revue systématique de la littérature, cette synthèse met en lumière les principaux défis auxquels les femmes sont confrontées dans les STIM ainsi que les opportunités de transformation offertes par le cadre juridique instauré par les décrets de juin 2020. Elle souligne notamment le rôle que peut jouer l’Agence Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (ANESRS) dans la promotion d’une plus grande équité de genre au sein du système scientifique haïtien. Cette synthèse est issue d’un travail réalisé en collaboration avec Jean Judson Joseph, Jacques Abraham, Serge Philippe Pierre et Evens Emmanuel, et déposé sur HAL, les archives ouvertes du CNRS.
Un tableau statistique préoccupant
Imaginez une salle de cours de sciences à l’université. Sur vingt étudiants, combien sont des femmes ? En Haïti, il est encore difficile de répondre précisément à cette question, ce qui constitue déjà un problème majeur. Le pays ne dispose pas encore d’un système national unifié de statistiques sur l’enseignement supérieur permettant de ventiler les données selon le genre et les filières. Cette absence d’informations n’est pas anodine : elle traduit un déficit de visibilité de la question de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le système universitaire haïtien.
Les données disponibles dressent néanmoins un tableau préoccupant. En Haïti, environ 64 % des femmes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Moins de 23 % des femmes âgées de plus de 25 ans ont achevé un cycle secondaire. Dans les milieux ruraux et parmi les ménages les plus défavorisés, moins de 1 % des jeunes femmes parviennent à terminer leurs études secondaires. Dans ce contexte, l’accès à l’université constitue déjà un défi majeur, et l’intégration dans les filières STIM, qui nécessitent des équipements spécialisés et des infrastructures de laboratoire, représente un obstacle supplémentaire.
Pour les rares femmes qui accèdent à l’enseignement supérieur et à la recherche, les inégalités persistent. Elles sont souvent orientées vers des fonctions administratives plutôt que vers des postes d’enseignement ou de recherche scientifique. Par ailleurs, dans la production scientifique haïtienne indexée, les femmes apparaissent plus fréquemment comme co-autrices que comme autrices principales, ce qui traduit une reconnaissance encore limitée de leur contribution intellectuelle.
La comparaison internationale permet de mieux situer l’ampleur du défi. En Amérique latine et dans les Caraïbes, les femmes représentent en moyenne environ 41 % des diplômés en STIM. En Haïti, les données disponibles indiquent une proportion féminine inférieure à cette moyenne régionale, en raison de contraintes économiques, sociales et structurelles spécifiques au contexte national.
Trois murs à franchir : stéréotypes, pauvreté et institutions
Pourquoi observe-t-on encore une faible présence des femmes dans les STIM en Haïti ? La réponse peut être structurée autour de trois dimensions interdépendantes : les stéréotypes de genre, les contraintes économiques et les limites institutionnelles. Ces trois facteurs s’entretiennent mutuellement et s’inscrivent dans un contexte général de fragilité socio-institutionnelle.
Les stéréotypes de genre se construisent très tôt, dès l’enfance. L’idée selon laquelle les mathématiques, les sciences et les technologies seraient des domaines essentiellement masculins demeure encore largement diffusée à travers les pratiques pédagogiques, les manuels scolaires ainsi que certaines représentations sociales et médiatiques. Ce phénomène, connu sous le nom de menace du stéréotype, exerce une influence psychologique réelle sur les étudiantes, qui peuvent intérioriser des doutes quant à leurs propres capacités et performances académiques. En Haïti, ces représentations sont renforcées par une culture patriarcale qui assigne encore fréquemment aux femmes des rôles domestiques, en particulier dans les zones rurales, où l’éducation des filles est parfois perçue comme moins prioritaire que celle des garçons.
La dimension économique constitue un second obstacle majeur. Les coûts liés à l’éducation supérieure représentent une charge importante pour la majorité des ménages. Dans un contexte de ressources limitées, les familles tendent souvent à privilégier la scolarisation des garçons, notamment dans les filières perçues comme stratégiques. Or, les STIM, en raison de leurs exigences en équipements, laboratoires et matériel technique, figurent parmi les filières les plus coûteuses. À cela s’ajoute le manque de bourses ciblées pour les femmes dans ces domaines, ainsi que l’insuffisance de logements universitaires accessibles et sécurisés pour les étudiantes issues des régions périphériques, un facteur souvent sous-estimé dans les politiques éducatives.
Enfin, les institutions universitaires contribuent également à la reproduction des inégalités de genre. Les postes de direction académique - recteurs, doyens de facultés techniques et directeurs de centres de recherche restent majoritairement occupés par des hommes. Par ailleurs, de nombreuses universités ne disposent pas de dispositifs formels de prévention et de gestion du harcèlement, ni de politiques structurées de conciliation entre vie académique et vie familiale, ni de programmes de mentorat spécifiquement destinés aux étudiantes en STIM. Cette situation est aggravée par le contexte de dégradation de la sécurité publique, qui limite davantage la mobilité des femmes et leur accès aux espaces universitaires et de recherche.
Ce que révèlent les décrets du 30 juin 2020, et ce qu’ils n’expriment pas encore
En juin 2020, deux décrets publiés dans Le Moniteur ont établi les bases d’un nouveau cadre institutionnel pour l’enseignement supérieur en Haïti : le décret relatif à l’organisation et à la modernisation de l’enseignement supérieur (Décret 1), ainsi que celui portant création de l’Agence Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (ANESRS) (Décret 2). Ces textes contiennent plusieurs dispositions qui, si elles sont correctement mises en œuvre, pourraient constituer de véritables leviers en faveur de l’égalité des genres dans le système universitaire.
Le principe d’équité est explicitement inscrit à l’article 2 du Décret 1. L’article 43 garantit un accès à l’enseignement supérieur sans discrimination, tandis que l’article 185 interdit le harcèlement sexuel et moral au sein des établissements universitaires. Par ailleurs, l’article 34 du Décret 2 confie à l’ANESRS la mission de définir et de promouvoir des actions en faveur de l’égalité des chances. Ces dispositions constituent des fondements normatifs importants pour une gouvernance plus inclusive de l’enseignement supérieur.
Cependant, ces textes présentent également des limites significatives. Aucun des deux décrets ne prévoit de mesures spécifiques visant la promotion des femmes dans les filières STIM. Les principes d’équité et de non-discrimination ne sont pas accompagnés de mécanismes opérationnels tels que des objectifs chiffrés, des obligations de collecte de données ventilées par genre, ou encore l’exigence pour les établissements accrédités de mettre en place des plans d’action en faveur de l’égalité. De plus, les critères d’accréditation ne prennent pas en compte la parité comme indicateur de qualité institutionnelle. Les règles relatives au recrutement du personnel académique demeurent formulées de manière neutre, ce qui, dans un contexte marqué par des biais structurels bien documentés, peut contribuer à la reproduction des inégalités existantes.
En résumé, les décrets de 2020 ne garantissent pas automatiquement l’égalité de genre, mais ils offrent un cadre normatif sur lequel l’ANESRS peut s’appuyer. La question reste donc ouverte : cette institution parviendra-t-elle à transformer ces dispositions juridiques en mécanismes concrets permettant une intégration effective de la dimension genre dans les universités et les établissements d’enseignement supérieur en Haïti ?
Ce que d’autres pays ont réalisé et dont Haïti pourrait s’inspirer
Plusieurs expériences internationales montrent que des politiques volontaristes et structurées peuvent produire des transformations significatives en matière d’égalité de genre dans la science en l’espace d’une dizaine d’années.
Le Rwanda est souvent cité comme exemple emblématique. Partant d’un niveau très faible d’accès des femmes à l’enseignement supérieur, le pays a inscrit l’égalité de genre dans sa Constitution dès 2003, en introduisant un quota de 30 % de femmes dans toutes les institutions publiques. Il a également intégré la promotion du genre comme axe transversal de sa Vision nationale 2020. Des programmes ciblés de bourses, notamment soutenus par la Mastercard Foundation, ont permis de réduire les barrières économiques à l’accès des femmes aux filières scientifiques et technologiques. En conséquence, la participation féminine dans ces domaines est passée d’environ 32 % à près de 37 % en quelques années.
Le Brésil offre une autre approche. Sa loi sur les quotas dans l’enseignement supérieur public, adoptée en 2012, impose la réservation d’une part importante des places aux étudiants issus des écoles publiques, avec des sous-quotas pour les groupes historiquement marginalisés. Sans viser directement le genre, cette politique a eu un impact positif indirect sur l’accès des femmes issues de milieux défavorisés. Par ailleurs, le Conseil national de recherche (CNPq) a mis en place des mécanismes de financement favorables aux chercheuses, notamment dans les domaines où elles sont sous-représentées.
Le Maroc, pays francophone en développement confronté à des défis proches de ceux d’Haïti, a créé un Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, doté d’un mandat explicite en faveur de l’égalité des chances. L’une de ses forces réside dans la production régulière de données ventilées par genre, considérées comme un préalable indispensable à toute politique scientifique efficace. Toutefois, l’expérience marocaine montre également que les réformes institutionnelles, même ambitieuses, nécessitent du temps et doivent être accompagnées de transformations culturelles profondes pour produire des effets durables.
Enfin, le programme international L’Oréal–UNESCO For Women in Science constitue une initiative de référence. Lancé en 1998, il récompense chaque année cinq chercheuses de haut niveau, représentant les principales régions du monde, dont l’Amérique latine et les Caraïbes. Son programme Young Talents soutient également des doctorantes et postdoctorantes en début de carrière. Dans ce cadre, une meilleure intégration d’Haïti dans cet écosystème international pourrait être envisagée, notamment à travers les mécanismes de coopération et de représentation institutionnelle prévus par les décrets de 2020.
Cinq chantiers prioritaires pour l’ANESRS
L’ANESRS se trouve aujourd’hui à un moment stratégique qui constitue une véritable opportunité de transformation du système d’enseignement supérieur et de recherche en Haïti. Cinq axes prioritaires peuvent être envisagés pour renforcer l’intégration de la dimension genre et améliorer la gouvernance scientifique.
Premier axe : produire des données fiables et systématiques
On ne peut améliorer que ce que l’on mesure. L’ANESRS devrait exiger des établissements accrédités la production annuelle de données ventilées par genre, couvrant les effectifs étudiants par filière, le recrutement des enseignantes-chercheuses, la production scientifique ainsi que la répartition des postes de responsabilité occupés par des femmes. Ces données pourraient alimenter un Observatoire haïtien du genre dans l’enseignement supérieur et la recherche, outil essentiel pour le pilotage des politiques publiques.
Deuxième axe : intégrer le genre comme critère de qualité institutionnelle
L’accréditation des universités devrait inclure des indicateurs spécifiques liés au genre, tels que la représentation des femmes dans les filières STIM, la proportion de femmes parmi les enseignants-chercheurs, l’existence de politiques institutionnelles d’égalité, ainsi que la disponibilité de dispositifs d’accompagnement pour les étudiantes. Une institution qui exclut structurellement une partie importante de la population ne peut être pleinement considérée comme une institution de qualité.
Troisième axe : mettre en place un financement ciblé
À l’image d’expériences internationales comme celles du Rwanda ou du Brésil, l’ANESRS pourrait promouvoir, en partenariat avec l’État et les bailleurs de fonds, un programme national de bourses STIM dédié aux femmes, avec une attention particulière pour celles issues des zones rurales et des milieux défavorisés. Des mécanismes d’incitation financière pourraient également être introduits pour les universités atteignant des objectifs de parité et d’inclusion.
Quatrième axe : renforcer les politiques institutionnelles
L’ANESRS devrait élaborer un référentiel national de politiques de genre applicable à toutes les institutions accréditées. Ce cadre pourrait inclure une politique de lutte contre le harcèlement avec des mécanismes indépendants de signalement, des programmes de mentorat mobilisant les femmes scientifiques de la diaspora haïtienne, des dispositifs pédagogiques flexibles tenant compte des contraintes familiales, ainsi que des formations à une pédagogie sensible au genre pour les enseignants.
Cinquième axe : inscrire le genre dans la diplomatie scientifique
L’ANESRS pourrait développer des partenariats stratégiques avec des organisations internationales telles que ONU Femmes, l’UNESCO, l’AUF, l’IRD et la Fondation L’Oréal afin de créer un programme national ou régional « Young Talents Caraïbes » destiné à soutenir les doctorantes et postdoctorantes haïtiennes en STIM. Pierre et al. (2026) montrent que la diplomatie scientifique peut constituer un levier puissant de transformation des systèmes d’enseignement supérieur, en facilitant l’accès à des ressources, des normes internationales et des financements innovants.
Une question de justice et d’avenir
La faible représentation des femmes dans les filières STIM en Haïti n’est pas une fatalité. Elle résulte de mécanismes historiques, sociaux et institutionnels qui ont été construits et qui peuvent, par conséquent, être déconstruits. Les expériences du Rwanda, du Brésil et du Maroc montrent qu’à travers des politiques volontaristes combinant cadres normatifs, financements ciblés et production de données fiables, il est possible d’engendrer des transformations durables en matière d’égalité de genre dans les systèmes d’enseignement supérieur et de recherche.
Un système d’enseignement supérieur et de recherche qui exclut ou marginalise une partie importante de sa population se prive de ressources humaines essentielles, de diversité de perspectives et de capacités d’innovation indispensables pour répondre aux défis du développement. Ainsi, la pleine participation des femmes à la production scientifique nationale ne constitue pas uniquement une exigence de justice sociale ; elle représente également une condition fondamentale du développement durable en Haïti.
Les décrets de 2020 ont posé les bases d’un cadre institutionnel important. L’ANESRS dispose désormais des outils nécessaires pour bâtir une politique plus inclusive et équitable. Ce qui fait encore défaut aujourd’hui, c’est la volonté politique et institutionnelle d’opérationnaliser ces dispositifs de manière cohérente, structurée et urgente.
L'auteure
Ketty Balthazard-Accou, docteure en Biologie et Santé-Environnement, est enseignante-chercheuse à l'Université Quisqueya (Port-au-Prince) et Présidente de l’Association haïtienne Femmes, Science et Technologie (AHFST). Elle est co-auteure de l'étude de référence « Les crises, les femmes et la production scientifique en Haïti » (Études caribéennes, 2023) et chercheuse associée au Laboratoire AIHP-GEODE Caraïbe de l’Université des Antilles.
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