REGARDS SUR LE SPORT
Cuba et Haïti : deux visions du sport face aux défis du développement national
Malgré plus de six décennies d’embargo économique américain, en vigueur depuis 1962, et le maintien de sanctions américaines contre Cuba, et le récent blocage maritime empêchant à Cuba de recevoir les produits nécessaires à son économie et développement; le sport continue d’occuper une place importante dans la politique sociale de l’État cubain. En 2025, Cuba a consacré 7,106 milliards de pesos cubains au développement du sport et de la culture physique, tandis que les dépenses effectivement exécutées ont atteint 7,656 milliards de pesos,ce qui représentent 2% de son budget à se rappeler aussi que des décennies avant Cuba investissait environ 4 à 5% de son PIB (produit intérieur brut) dans le sport.
Cet investissement ne concerne pas uniquement la préparation des athlètes de haut niveau ou la participation aux Jeux olympiques. Il s’inscrit dans une conception beaucoup plus large du sport, qui englobe l’éducation physique, la pratique sportive, la formation des athlètes, la récréation et le développement de la culture physique. Une question mérite alors d’être posée : comment Cuba, malgré ses graves difficultés économiques et plus de soixante ans de sanctions américaines, parvient-elle encore à maintenir le sport parmi les priorités de la société ?
Le sport est donc vu par les dirigeants cubains comme instrument de développement humain. Une partie de la réponse se trouve dans un choix politique et institutionnel qui remonte à plusieurs décennies. Cuba considère le sport non seulement comme un moyen de compétition internationale, mais également comme un instrument d’éducation, de santé publique, de cohésion sociale et de formation de la jeunesse.
Cette approche repose sur une conception du sport comme service public et composante du développement humain. Dans cette logique, investir dans le sport ne signifie pas uniquement chercher des médailles. Il s’agit aussi de favoriser l’activité physique de la population, d’encadrer les jeunes, de développer les talents et de créer des espaces de socialisation. Le modèle cubain peut évidemment être discuté, notamment en raison de ses limites économiques et institutionnelles. Mais une réalité demeure : malgré ses contraintes, l’État cubain a fait du sport une composante durable de ses politiques publiques, et est en termes de résultat international le deuxième potentiel sportif du continent derrière les États-Unis avec 235 médailles olympiques.
Et Haïti dans tout cela ? Même durant la dictature des Duvaliers qui ont occupé le pouvoir pendant 29 ans, aucun investissement stratégique n’a été fait dans le sport pour vraiment faire du pays une nation sportivement active. Et même encore depuis l’avènement de la démocratie en Haïti, le pays a connu de profondes transformations politiques, mais rien de substantielle en terme de politique publiques qui favorisent le sport comme un outil transformateur de la société. C'est-à- dire même avec une démocratie totalement soumise aux intérêts et diktat de Washington ou du Core Group les gouvernements successifs n’ont jamais véritablement placé le sport au cœur d’une vision stratégique de développement national.
Cette situation est paradoxale. Haïti est un pays où la population est majoritairement jeune, où les besoins en matière d’éducation, de santé, d’encadrement et de cohésion sociale sont immenses, et où le sport pourrait jouer un rôle déterminant. Le sport peut être un outil d’éducation. Il peut contribuer à la prévention de certaines formes de violence, favoriser la santé publique, développer la discipline et le leadership, offrir des perspectives aux jeunes et même créer des opportunités économiques à travers les infrastructures, les événements sportifs, la formation et les métiers du sport.
Pourtant, les ressources publiques qui lui sont consacrées restent extrêmement limitées. Pour l’exercice 2025-2026, l’enveloppe globale du ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC) est estimée à environ 1,83 milliard de gourdes, soit une fraction extrêmement faible des ressources économiques du pays soit 0.9 % du total du PIB. La part consacrée aux investissements serait d’environ 400 millions de gourdes. Au-delà des chiffres, c’est surtout la place accordée au sport dans les priorités nationales qui interpelle.
Le problème n’est pas le talent, Haïti ne manque pourtant pas de talents. Les sportifs haïtiens et ceux de la diaspora ont démontré leur capacité à performer dans différentes disciplines. Le problème réside davantage dans la capacité de l’État et des institutions à créer un écosystème sportif durable .Un jeune talent ne devrait pas avoir besoin de quitter son pays pour trouver un terrain adéquat, un entraîneur qualifié, du matériel, un médecin du sport ou une structure permettant son développement. Le développement sportif devrait commencer à l’école et se poursuivre dans les clubs, les associations, les fédérations et les centres sportifs. Il devrait exister une véritable passerelle entre éducation, sport de masse, détection des talents, sport de haut niveau et insertion professionnelle.
C’est ici que la comparaison avec Cuba devient intéressante. Il ne s’agit pas de reproduire le système cubain dans son ensemble, ni de considérer Cuba comme un modèle parfait. Il s’agit plutôt de comprendre une idée fondamentale : un État peut décider que le sport est une priorité nationale et construire des politiques publiques autour de cette décision.
Haïti doit changer de paradigme, parce que pendant trop longtemps, le sport haïtien a été principalement associé aux compétitions internationales et aux résultats des équipes nationales. Cette vision est trop limitée. Le sport devrait être considéré comme une politique publique transversale, au même titre que l'éducation, la santé ou la culture. Investir dans le sport, c’est investir dans les jeunes. C’est aussi investir dans la santé, dans la prévention, dans la cohésion sociale et dans l’économie. Dans un contexte où de nombreux jeunes Haïtiens sont confrontés au chômage, à la précarité, à l’absence d’encadrement et à l’influence croissante des groupes armés, le sport peut devenir un espace de protection et de construction de l’avenir.
Cela exige toutefois plus que des discours. Il faut des infrastructures, des terrains de proximité, des programmes scolaires, des entraîneurs formés, des mécanismes de financement, des compétitions régulières et une véritable politique nationale du sport. Une question de choix politique, que nos dirigeants peine a comprendre. La comparaison entre Cuba et Haïti ne doit donc pas être réduite à une comparaison de budgets ou de systèmes politiques. Elle doit nous amener à réfléchir à une question plus fondamentale : quelle place voulons-nous donner au sport dans le développement de notre pays ?
Cuba, malgré ses difficultés économiques et les sanctions qui pèsent sur son économie depuis des décennies, continue de considérer le sport comme une composante de son projet social. Haïti, malgré l'immense potentiel de sa jeunesse et de sa diaspora sportive, continue encore trop souvent à considérer le sport comme un secteur secondaire. La véritable question n’est donc pas de savoir si Haïti possède des talents sportifs. Nous en avons. La véritable question est de savoir quand l’État haïtien décidera enfin de considérer le sport comme un investissement stratégique dans sa jeunesse, dans sa santé publique, dans sa cohésion sociale et dans l’avenir de la nation.
Comment un ministère comme celui de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique peut-il encore être considéré comme un « petit ministère », sans grande importance, au point que n’importe quelle personnalité, sans formation adéquate dans le domaine sportif, sans expérience dans le secteur, sans compréhension des dynamiques internationales et sans vision du rôle stratégique que joue le sport dans la projection de l’image d’un pays à l’étranger, puisse prétendre à sa direction ? Le problème n’est peut-être pas la taille réelle de ce ministère, mais plutôt la petitesse de la vision de nos gouvernements et ceux qui ont été appelés à diriger le MJSAC. Le sport est aujourd’hui un puissant instrument de diplomatie, d’influence, de cohésion sociale, d’éducation, de développement économique et de rayonnement international. Pourtant, en Haïti, il demeure trop souvent relégué au second plan par des dirigeants qui ne mesurent ni son potentiel ni les enjeux internationaux qui l’entourent. Ce qui devrait être un ministère stratégique pour l’avenir de la jeunesse et pour l’image d’Haïti dans le monde a ainsi été réduit, au fil des années, par de petites ambitions et une vision limitée du leadership, alors qu’il mériterait des dirigeants compétents, formés, expérimentés et capables de penser le sport comme un véritable outil de développement national.
Car une nation qui investit dans ses terrains, ses écoles, ses entraîneurs et ses jeunes ne construit pas seulement des athlètes. Elle construit des citoyens.
Bony Eugène Geotges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.