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Le concert ANBA DLO d’Atibon, esquisse d’une esthétique de la traversée imaginaire

Le concert ANBA DLO d’Atibon, esquisse d’une esthétique de la traversée imaginaire

À la conférence de Munich du 14 février 2026, le secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio, a invité les puissances européennes à se mettre du côté des États-Unis pour la reconquête des parts de marchés des pays du Sud global. Après avoir ouvertement exprimé sa nostalgie de la période coloniale, il a appelé à la reprise de linitiative de conquêtes pour conjurer le déclin des puissances occidentales. Ce discours a eu lieu dans un contexte particulier. Dans le continent africain, la menace de recolonisation est de plus en plus présente. Au cours de lannée 2025, le président américain a ordonné le bombardement de plusieurs pays africains, dont la Somalie et le Nigeria. En Amérique latine, au début de lannée 2026, il a fait bombarder le Venezuela et kidnapper le président Nicolas Maduro et son épouse Cila Flores. Il a également pris de nouvelles mesures pour étrangler la république de Cuba.

Au Moyen-Orient, la longue colonisation israélienne de la Palestine se transforme depuis lannée 2023 en génocide dans la bande de Gaza alors que les mécanismes dannexion se renforcent à la Cisjordanie[1]. Depuis le 28 février, lIran est sous une pluie de bombes des armées américaines et israéliennes. À lexception de lEspagne, les ex-puissances coloniales et alliées ont approuvé cette agression coloniale contre la République islamique dIran.  

Cest dans ce contexte de guerre de conquêtes coloniales que les montréalaises et montréalais ont une fois de plus célébré le mois de lhistoire des noirs tout au long du mois de février. Plusieurs organismes ont organisé des activités culturelles et artistiques un peu partout dans la ville. Pour la circonstance, lorganisme communautaire Comité international pour la promotion du créole et l’alphabétisation (KEPKAA)[2], en partenariat avec la société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne (SRDMH), a organisé le samedi 28 février 2026 un concert emblématique à la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal de 19h30 à 21h00. Intitulé ANBA DLO, le concert est inspiré des chants vodous du Nord dHaiti que Jean Hervé Joseph, alias Atibon, a minutieusement enregistrés et conservés.

Accompagné au piano par Gabriel Evangelista et Matthew Goulet à la contrebasse, Atibon a offert un tour de chants ensorcelants. Composé dune douzaine de pièces, le programme est organisé en trois parties. La thématique centrale est axée sur la place fondatrice de leau dans la culture populaire haïtienne.

Après le discours du représentant de KEPKAA, monsieur Pierre-Roland Bain, le concert a débuté avec les pièces : Legba, Kwalasi et Momia. Amplifiée par l’étreinte sonore du piano et du violon, la voix du baryton a crée une ambiance de recueillement. La variété de rythmes invitait l’auditoire à un voyage intérieur. Ces morceaux abordaient également la question de la discrimination dans la vie sociale. En lieu et place des mots, la récurrence des sonorités servait de langage exprimant le mal social dans la société haïtienne. À la fin de lexécution des trois premiers morceaux, le public se faisait déjà complice des musiciens. Les applaudissements ont traduit un profond lien fusionnel entre la scène et lauditoire.

À la deuxième partie, Atibon a amené le public à revisiter lhistoire coloniale. Les morceaux Yazili, Layila, Fawo et Danton ont été exécutés à travers des rythmes traditionnels du Nord dHaïti dont le Mayi, le Pétro, etc.  Par la magie des jeux sonores, ils mettaient en lumière les traumatismes de lesclavage dans la société postcoloniale daujourdhui. Ce faisant, ils invitaient à sinterroger sur le besoin de guérison de ces traumatismes.

À travers des rythmes subjuguants, l’artiste sadressait au cœur du public dans une douce litanie à la limite de la transe. Il se déplaçait sur la scène en dansant avec sa calebasse sous le bras. Lexpression musicale ne se limitait pas à sa voix envoutante. Au contraire, Atibon a transformé tout le décor de la scène en instrument de musique. Dans le public, les plus jeunes dansaient avec une frénésie qui témoignait de la forte connexion de la diaspora haïtienne à Montréal avec la culture populaire haïtienne.

Sous les applaudissements nourris, le chanteur annonçait les compositions de la dernière partie. Celle-ci se composait de : Irite, Lamandye, Anais et Tipa. À travers ses morceaux, le flux musical invitait à revisiter le sens du corps féminin lors de la traite négrière en particulier et de lhistoire coloniale en général.

Rappelons que, dans lhistoire de la musicologie, le chant constitue un art particulier. Il est une forme dexpression qui sert à traduire les sentiments les plus profonds de lhumain. Il sert à manifester tout ce que la rigidité du logos peine à formuler. Comme Gilles Deleuze la fait remarquer, le chant peut permettre à lhomme de marquer son territoire[3]. Lesthétique d’Atibon sinscrit dans cette perspective anthropologique consistant à mettre en lumière le sens profond de lhumain dans son rapport à son milieu de vie. Par la récurrence des sonorités, l’artiste a tenté de jeter un éclairage sur la valeur du féminin dans la culture populaire haïtienne en participant à la régénération de lhumanité tout en étant symbole divin dans le vodou. 

Accentuée par la percussion et la contrebasse, la voix d’Atibon a donné une nouvelle résonance à cette épopée par la magie des rythmes vodous du Nord dHaïti, dont le Banbocha, le Fouye, le manuy.

Le concert ANBA DLO confirme une fois de plus que le chant peut agir comme une onde qui apaise, reconnecte et réveille des forces profondes[4]. En donnant une nouvelle vie aux chants traditionnels haïtiens, Atibon se lance dans un partage créatif lorsquil reformule collectivement les chants de la paysannerie haïtienne dans le respect de leur authenticité. Ce faisant, il se propose de guider le public dans une traversée imaginaire.


[2] Le sigle en créole haitien est le suivant: Komite entènasyonal pwomosyon Kreyòl ak alfabetizasyon (KEPKAA)

[3] Pour plus de precision, voir l’ouvrage collectif “Gilles Deleuze, La pensée-Musique’’ dirigé par Pascale Criton et Jean Marc Chouvel (2015).

[4] Voir l’affiche du concert dans le lien suivant : https://l.facebook.com/l.php?u=http%3A%2F%2Flepointdevente.com

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