La littérature en ces temps nus de la débâcle

Appel au pied aux artistes et écrivains haïtiens d'aujourd'hui

 

«Demeure engagée toute littérature ou œuvre qui fait corps aux rapports antagoniques à l'œuvre dans une société donnée».

«Nulle espérance ici. Nulle espérance où la mort, le crime et la honte fédèrent»¹. Le désespoir, le désenchantement serait-il la seule issue, le cheminement absolu, la panacée résolue d'un peuple? D'un pays jamais au bout de sa solitude? Devant ce sentiment de vacuité où tout semble fuir sous les pas, à défaut de toute attitude de surpasser le présent par l'oubli et le déni,  l'écrivain et dans une certaine mesure l'artiste, doit faire corps au présent qui sourd.

Interroger la place de l'écrivain par ricochet l'artiste dans l'urgence de dire le monde, le social (la société) auquel/ à laquelle ce dernier appartient ancre la problématique dans la dualité de l'utilité ou non de l'œuvre (littéraire/ musicale ou picturale). Ce débat dont les réminiscences (actuelles ) ont toujours opposé écrivains et artistes.

De cette ambivalence, il s'avère nécessaire d'opposer dans un double questionnement: d'une part, l'œuvre à elle-même; d'autre part, l'œuvre en rapport au social. Ainsi l'œuvre doit-elle avoir comme fin elle-même, c'est-à-dire esthétique ou doit-elle témoigner du réel? Là, le prisme de l'engagement de l'auteur trouve toute sa place.

 

Littérature et engagement

L'écrivain ou l'artiste, dans la dynamique sociale, peut donner à son œuvre une dimension qui reflète les antagonismes sociaux. L'œuvre se transforme alors en arme. Elle traduit dans une certaine mesure l'engagement de l'auteur. Demeure engagée toute littérature ou œuvre qui fait corps aux rapports antagoniques à l'œuvre dans une société donnée. Mais la littérature ne constitue-t-elle pas moins ce lieu, « ce média possible des convictions politiques et philosophiques de l'intellectuel qui l'engagent dans les débats de son temps»².

Dans une société telle que la nôtre où les musiciens, les écrivains se donnent une certaine virginité dans le traitement des plaies ( insécurité, précarité, misère générale, situation de famine accrue, kidnapping, banditisme général, accès au terrorisme) qui rongent l'île, il demeure un fait- sans être un oiseau de mauvais augure- ce refus, ce déni implacable de dénoncer cette atmosphère de pré- guerre civile - si ce n'est pas déjà la «civil war»- finira par rattraper toute tentative de fuir le réel, toute preuve de cécité sociale, tout alibi donné en gage de faire semblant.

Refléter la douleur qui travaille le corps social peut constituer un gage noble de passage à la postérité. L'écrivain ou l'artiste doit être un passeur. S'enfermer dans une bulle, dans la tour de faire semblant du « tout va bien» c'est donner du poil au malheur qui finira nécessairement par frapper à la / ta porte. Croire que chanter à longueur de journée l'amour, heureux ou malheureux, profiter d'une piteuse vie entourée de misère générale sans, par ailleurs, penser à la vulnérabilité personnelle, c'est faire preuve d'aveuglement coupable.

 

L'écrivain, l'artiste face à l'urgence

Comment comprendre que l'Haïti de 2021 et de 2022 danse au rythme de « Pwomèt mwen», de « Teteo», de « Se pa lov», « Nou p ap kapab», « Rete la», et de « Ze fele», alors que les feux rouges de la mitraille cueillent les vies, fauchent l'espérance notamment à Martissant, constituent en réfugiés les Haïtiens dans leur propre patrie.

L'écrivain ou l'artiste possède en effet une mission sociale qu'il ne peut en aucune manière y départir au risque qu'il se constitue lui-même le prochain cible, puisque la boucle ne finira pas être bouclée. La parole du pasteur luthérien Martin Niemöller éclaire sur le rôle citoyen de tout individu, et par ricochet de l'artiste ou du littéraire. Pardonnez-nous de cette longue citation de M. Niemöller: « «  Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. ³ »

C'est un appel au pied, une urgence aux écrivains et artistes afin d'être la conscience de leur temps. Au pire de se retrouver être les témoins de la déchéance, et de se nouer eux-mêmes la corde d'un suicide autoproclamé.

On opposera certainement que Roosevelt Saillant (BIC), dans «Pòtoprens, adye», «Yon ti kakil», le groupe Klass, dans « Priyorite», « Anmwe sekou», Disip avec « San manti», Emeline Michel, «L'odeur de ma terre», «Plezi mizè», Manno Charlemagne, dans « Viejo», “Òganizasyon mondyal yo”, Beethova Obas, dans «Si», Beken, Kebert Bastien, Wooly St-Louis Jean, etc ont témoigné du présent. Mais l'urgence actuelle recommande plus de voix, de paroles, d'actions pour couper cours à la débâcle.

Le Docteur Jean Price-Mars dans « Ainsi parla l'Oncle » a témoigné: « L' haïtien est un peuple qui rit, qui danse et se résigne »⁴ . Mais ce regard lucide ne peut point désarmer sur la nécessité d'interroger le présent aux yeux de tous qui sombre?  Veux, veux pas, ce détournement tel un obus finira par éclater à la figure. S'il tient pour avertissement cet article, son importance et son utilité serait meilleure s'il parvient à débusquer de leur léthargie profonde, écrivains ou artistes locaux, trop occuper au faire-semblant, au confort matériel d'une petite vie indépendante, jusqu'à ignorer qu'ils marchent ou dorment sur un volcan.

 

James Stanley Jean-Simon

E-mail: jeansimonjames@gmail.com

 

Notes:

Eterstein, Claude ( sous la direction de) : La littérature française de A à Z, Éditions Hatier, 2011, p.156

Jean-Simon, James Stanley: Journal d'une absence, inédit, nouvelle

Niemöller, Martin, Quand ils sont venus chercher… http://martin-niemoeller-stiftung.de/martin-niemoeller/als-die-nazis-die-kommunisten-holten , sur Fondation Martin Niemöller (consulté le12 janvier 2022)

Price-Mars, Jean: Ainsi parla l'oncle, Éditions Fardin, 2008

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