Ni pays ni exil, est un recueil de poèmes écrit par Ricardo Boucher et publié chez Legs édition. Ce recueil, suivant la note de l’éditeur, serait porté par de nobles intentions, par une bonne volonté qui est de prêter sa voix dans la dénonciation des inégalités et du crime commis contre les opprimés, de ne pas taire le réel haïtien, de prendre part aux luttes pour la liberté et, par la même occasion, d’actualiser l’histoire de toutes résistances menées pour un minimum de bien vital au profit de toute l’humanité. En ce sens, nous comptons ici questionner cette noble intention pour déterminer ce qu’elle a de littéraire et aussi saisir la perspective qu’elle offre sur la poésie haïtienne d’aujourd’hui. Dans cette veine, nous articulons ce travail autour de deux points : primo, une discussion sur le projet du recueil tout en considérant constitutif du livre la note de l’éditeur et, secundo, apprécier la langue du poète.
Pour une présentation sommaire, il est à dire que l’espace poétique de ce livre est composé de vingt-trois poèmes, dont quatre adresses (Ode à Port-au-Prince, Guirlande rose, Me voici la fleur informe, À une poétesse arabe), trois hommages (Telle une fleur elle refleurira, Jessica Nazaire, Tchadensky Jean Baptiste) et le reste du recueil oscille entre exhortation à la révolte et description de ce qui est, selon le poète, la condition de l’ouvrier.
Poésie de l’action ou stratégie de marketing ?
L’éditeur écrit : « Le choix du lexique dit long sur la visée de cette poésie subversive » p.11. En effet, l’auteur multiplie les vocables renvoyant à un répertoire d’un langage de lutte pour inscrire sa poésie dans un registre précis, celui d’ « une poésie de l’action, de revendication au droit à la vie, au bien-être collectif, à l’accès au pain pour tous et la venue d’un monde juste » p11. « Dans l’histoire de la littérature d’Haïti, à l’exception de quelques figures notoires dont Carl Brouard, Jacques Roumain, Marie Vieux-Chauvet, Jacques Stephen Alexis, René Depestre et Georges Castera qui se sont rangés du côté des masses, jamais une poésie (celle de Boucher) n’a porté si haut le flambeau de la lutte pour le respect des droits et de la dignité humaine » p.7 peut-on lire dans la note de l’éditeur. Malheureusement ce que soutient Dieulermesson Petit Frère est faux. La poésie de Boucher ne rejoint pas un petit cercle de poètes formant un système coupé de la littérature par les thématiques qu’ils investissent, comme celle de lutter pour la liberté pleine de l’homme, mais cette poésie entre dans une riche tradition où tous les poètes de toutes les générations ont mis [leur] cœur à partager / comme un gâteau (Philoctète) [afin] que l’homme soit respecté / et dans sa chair / et dans sa foi (Phelps). Toute la littérature haïtienne se tient dans ce geste d’inventer de nouvelles façons d’aimer et de serrer la main de l’Autre qu’importe son origine, son capital ou sa couleur de peau. Quiconque fait un peu d’histoire de la poésie haïtienne conviendra que l’engagement a une dimension structurante dans la majorité des œuvres produites dans notre patrimoine littéraire.
Cependant, le propos que l’on tient ici à questionner n’est pas tant le coup de marketing de Dieulermesson Petit Frère qui fait fi de la tradition littéraire haïtienne, mais les conditions de possibilités en littérature du thème de poésie de résistance ou de l’action qui est aussi le point focal de littéralité dans l’œuvre de Boucher. Comme susmentionné, il y a un foisonnement de mots à « connotation » revendicative qui vient insuffler le projet poétique de Ni pays ni exil : « masse laborieuse, pauvres, camarade, ouvrier, peuple, usine, foule, liberté, pays, exil » p.11, ces mots disent que le recueil se veut révolutionnaire, mais comment Ni pays ni exil peut-il être révolutionnaire quand il n’est pas en prisme direct avec le réel, ou quand il se trompe très clairement de réalisme ?
Poésie de résistance, de l’action, littérature de combat, d’engagement, c’est donc de cela que l’on parle, et s’inscrivant dans la démarche de Denis (2000), la littérature de combat, soucieuse de prendre part aux controverses politiques ou religieuses, est en prise directe sur la politique. Elle donne forme et sens au réel (Denis 2000 : 10), et le réel aujourd’hui des différents mouvements sociaux ne peut pas se traduire ainsi en langage poétique :
L’usine à gauche
La grève
L’usine à droite
La grève
L’usine au centre
La grève
Les volées de pierres deviennent langue ou écho
Et la parole blessante est à la portée de toutes les bouches
La grève générale p.81
On sent dans cet extrait, et par moment dans d’autres poèmes du recueil, une faible élégance de vingtième siècle, puisque le registre dont se sert Boucher est désuet, dépassé aujourd’hui. L’ouvrier n’est plus ce qu’il était, l’usine non plus, ce qui va de soi dans ce monde d’hyper mobilité du capital, de marchandises, de l’information, et avec la délocalisation des entreprises, la mécanisation plus poussée du monde du travail et la numérisation de certains biens et services. On manque de réalisme si on pense que l’Histoire est en train de se faire par une logique de prolétarisation :
Ce matin inoubliable
Combien de silhouette ouvrières frappées de désespoir
Étreignent leur saison de colère
Que réclament ces barricades
D’autres figures méconnues armées de leurs feux sauvages
Dressant des murs de bruits
Parmi les grand-rues
Où demeurent en arrêt
Les fabriques de sous-traitances
Plus loin d’autres cas sociaux p.80
Ce que le poète ne mentionne pas, ne sait pas ou ignore, c’est que quand la grève devient générale, contrairement à ce qui se passait dans la première modernité, les entreprises, qu’elles soient locales ou multinationales, de la société avancée ne cèdent ni ne s’astreignent face aux revendications sociales. Elles plient bagages et vont s’installer ailleurs. Le poème dans sa parole sur le réel passe à côté d’un élément important. C’est ce qui arrive quand la parole poétique cherche à être rationnelle ou quand elle relève de la communication. Dans ce cas, elle confronte souvent à des défis de cohérence et d’efficacité.
Mais revenons aux conditions de possibilité de l’engagement littéraire qui « est souvent favorisé par certains contextes historiques, sociaux, politiques… [L’engagement] s’impose plutôt à certaines personnes qui ont eu la chance ou le malheur de rencontrer l’Histoire dans ce qu’elle peut avoir d’universellement tragique » (Tchak, 2004) et, peut-on ajouter, l’engagement est dans ce qui est dit à propos des problématiques contemporaines, c’est cela être en prise direct avec le réel. Faire de la politique dans la littérature aujourd’hui ne revient pas, ou pas seulement, à plonger dans l’histoire des luttes, mais à dire, à dénoncer ou à soutenir certaines causes qui sont obligatoirement de gauche (si on reste dans une lecture située de l’histoire de la littérature engagée). Ni pays ni exil, n’est certes pas une littérature d’évasion, mais elle est une parole marxisante sur un monde transformé où d’autres réalités, d’autres formes d’injustices ou d’inégalités émergent.
L’engagement, fonction assignée à la littérature ; qu’en est-il de la langue ?
Ni pays ni exil se veut un espace d’expression où le poète s’efforce à dire la noirceur de l’existence humaine, où il convie la voix de tous les oublieux de la terre entière, particulièrement celle de la société haïtienne, pour décrire la bouche d’un canon de fusil éclaboussé par des larmes. Du lyrisme à l’engagement, d’un érotisme en demi-teinte à devoir de mémoire, la poésie de Boucher est dans l’immédiateté sémantique. Tout le travail poétique repose dans ce qui est dit. Le sens du recueil est définitif, manifeste. Le titre de chaque poème fournit en amont plusieurs informations relatives sur le contenu. Le choix des vocabulaires, des adjectifs est symptomatique d’une atmosphère que le poète a voulue sombre et qu’il pense réussir par le fourmillement des adjectifs, des verbes perçus poétiques pour leur évocation, et également par les thématiques choisies.
La recherche de l’expression esthétique de Boucher est motivée par cette noble volonté mentionnée plus haut. Cependant, il convient de rappeler que la poétique exige plus que cela, plus que de la bonne volonté, plus que des témoignages humanistes ou mêmes frustrés face au mal qui ronge nos sociétés. La poétique ne serait se réduire à l’engagement. Elle peut être d’une profonde autotélie ou poursuivre d’autres buts ailleurs que dans l’Homme ou dans la société. La poétique ne sera jamais au service du sens, et ce dernier ne peut être la condition de son émergence. Car le poème est cet élan qui ouvre au lecteur d’autres portes sur le réel, sur l’humain et l’invite à voir différemment, à sentir autrement, à vivre, presque dans une hésitation prolongée (Valéry), une existence plus intense, plus fébrile grâce au premier chef aux ressources de la langue. On facture un recueil de poème d’abord par l’émotion qu’il provoque chez le lecteur, par son travail esthétique qu’il effectue sur la langue en tirant des émiettements de la Beauté, manifestés par son éclatement, ou simplement par sa décomposition. La poésie c’est le langage dans sa fonction esthétique (Jakobson, 1977). Suivant cet ordre, on peut se demander : dans quel magma d’émotion, de sentiment nous a plongés la lecture de Ni pays ni exil de Boucher ? et comment y ressort-on ?
Dans Ode à Port-au-Prince, le poète écrit :
À Port-au-Prince
dans une petite rue déserte
qui ne saurait être nommée
ma main dure attrape une pierre folle
Qui emporte à l’horizon une langue morte
sur une vitre en convalescence p.19
Citons Paul Kompre : « La valeur du poème ne se trouve pas tant dans ce qui est dit mais plutôt dans cette « manière de dire » qui seule est originale et irréductible » (Kompre, 1970 : 85). Ce n’est pas le but que se donnent le poème ou le poète qui est significatif de littéralité, mais c’est la richesse de la langue mobilisée pour le dire. Ainsi, tout est dans la délicatesse de la langue envers elle-même (Badiou, 2016 : 16). Les poèmes de Ricardo Boucher veulent tirer de la réalité et de l’histoire l’essence même de leur existence, de leur raison d’être. La construction poétique de l’auteur tient dans l’utilisation abusive des qualificatifs (petite, déserte, dure, folle, morte), ce qui traduit peut-être un vocabulaire limité. En dépit de tous ces adjectifs, cet extrait n’a pas la force suggestive caractéristique ou propre à l’acte poétique même. On attend d’un poème qu’il se laisse traduire, qu’il se dévoile par le truchement des images, des figures exploitées.
Prenons ces vers de Phelps pour éviter de faire du normatif avec nos petits goûts personnels, de faire passer l’opinion pour de la critique objective : tout un peuple affligé de silence / se déplace dans l’argileux mutisme des abîmes / et s’inscrivant dans les rétines /le mouvement ouateux a remplacé le verbe / La vie partout est en veilleuse
Cet extrait, par sa force évocatrice, par le lexique choisi, fait voir, sentir la liberté d’expression muselée, piétinée, surtout quand on connait le contexte politique dans lequel l’œuvre a été publiée.
Mais revenons à Boucher :
Perte d’humanité sur les sentiers de l’usine
De l’aube au crépuscule
Ces morceau d’étoffes à coudre gonflés de
chaudes sueurs
Telle la peur des fins de mois p.80
Cet extrait trouve sa signifiance dans la mise en image de la condition de l’ouvrier. L’auteur cherche à créer un lien, à faire le parallèle entre le travail et son côté oppressif. Ce rapprochement établit par l’utilisation d’une figure de comparaison (l’outil « telle ») afin de comparer le côté accablant du travail à l’usine qui perdure de l’aube au crépuscule, qui ne lâche pas l’ouvrier, qui l’oppresse telle la peur des fins de mois. Cependant, si on enlève le sens du poème, qui n’a rien d’historique, ni de constatif (les ouvriers ne perçoivent en général aucun salaire mensuel, mais hebdomadaire ou à la quinzaine), si on enlève le sens, disait-on, que reste-t-il de poétique ? Il est certes interdit dans le langage poétique de considérer le sens (le message) isolément de la forme, [mais] celui-là ne possède pas de valeur poétique en soi, il n’est pas significatif de la poésie (Kompre, 1970). Le poème est censé être le lieu privilégié de l’émotion (Dessons, 2016 : 41), alors comment ressort-on de ces vers qui veulent décrire le mal de l’homme à l’usine ? Le poète arrive-t-il à partager la douleur, le côté tragique propre, intrinsèque à l’existence de l’ouvrier ? La poésie, c’est du réel humanisé, transformé (Reverdy, 1948), alors quand un poème fait dans la description de la condition humaine, c’est-à-dire dans la description des problèmes existentiels qui rattachent l’humain à sa dimension d’Être fini, il devrait arriver à parler au lecteur, à lui faire ressentir quelque chose, à lui faire comprendre en s’adressant à sa sensibilité qu’il partage le destin cruel, misérable, mortel de tout homme, et ce par un travail juste, mesuré de la langue, par la formation des images.
Le temps d’embrasser
La main qui m’ouvre le chemin peuplé de lendemain
Le temps de quitter la bouche d’un canon de fusil
De connaître la voie navigable
Pour que poussent les champs d’espérances
Le temps de voir l’autre comme double bien-aimé
Tel le fragment d’un discours amoureux* qui a
peut-être pris du retard dans le cœur p.64
Parenthèse (Cet extrait me rappelle un peu trop un poème de Philoctète :
Le temps des grappes pleines au pas des portes peintes / Le temps de voir sa main s’allonger d’une autre main / Le temps du minerai devenue jeu d’enfant)
Revenons. Ce n’est pas tant la formation d’image qui manque dans Ni pays ni exil, vous pouvez voir pas mal de rapprochement entre les choses et le réel, pas mal de figures de style – même s’il arrive souvent aux jeunes poètes d’oublier que les figures de styles d’analogie (la métaphore, la comparaison, la personnification), de substitution (la métonymie, la synecdoque) ou d’autres ne sont pas des procédés poétiques en tant que tel. Ce qui manque plutôt c’est exactement ce que disait Pierre Reverdy à propos de la faculté majeure de la poésie : « Sa faculté majeure est de discerner dans les choses des rapports justes mais non évidents qui dans un rapprochement violent seront susceptible de produire, par un accord imprévu, une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner ».
Ce qui manque dans Ni pays ni exil, ce sont ces rapports justes, ce rapprochement violent qui partent piquer la sensibilité du lecteur, qui partent réveiller quelque chose. Un poème révolutionnaire est censé provoquer, pousser à la révolte, inviter à la prise de conscience, titiller les humanités endormies. Les images ou la poétique de Boucher manquent cette justesse, ce qui étonne pour un recueil où la subjectivité est partout.
Appelons à la révolte
La révolte du printemps
Pour enfoncer ces fenêtres qui s’ouvrent sur des ténèbres caverneuses
où l’homicide a un visage volontaire
Debout
Nous réclamons nos assassinés dans les oubliettes de la démocratie
Qu’on nous mette tous à la mort
Au nom de l’égalité citée dans l’alphabet des armes lourdes p.68
Il est essentiel de noter ici que la démarche ne vise aucunement à déprécier le contenu du langage poétique au profit de la seule considération de la forme, de la seule décence du dire (Badiou, 2016). Dans ce débat aussi vieux que le commencement, on se range du côté de Kompre : « En poésie, le sens existe en étroite relation avec la forme qui l’engendre. L’attention du poète ne porte pas sur un sens à transmettre absolument, elle se pense sur un langage à « organiser » et la recherche du sens sera amorcée conjointement à la recherche de l’expression » p.85.
Cela dit, le contexte social d’émergence d’une publication est toujours porteur de sens. Le saisissement des vers, des métaphores de Boucher s’en trouve facilité quand on a au moins un minimum de connaissance de la vie sociale en Haïti : Ici dans cette ruelle les cadavres s’éternisent un peu plus longtemps qu’au cimetière. Certaines choses nous parlent que si on partage l’histoire dans laquelle le poète puise ses références, c’est la synthèse de tous [s]es paramètres qui font d’un discours un acte unique – et donc historique – de langage, produit par un sujet particulier à un moment particulier, dans une circonstance particulière (Dessons, 2016). Toutefois, ce souci de s’implanter dans le réel d’où Boucher tire sa parole poétique ne peut empêcher au lecteur de constater comment le poète manque de réalisme. Il écrit à propos de Port-au-Prince : Plus rares sont les matins à la forme illuminée dans les cyprès à bulbe de libellules. Les cyprès ne constituent pas une identité de la flore port-au-princienne. Parler d’un lieu exige une connaissance toponymique importante pour bien représenter les paysages, la faune, la flore et les particularités du lieu. Il écrit : Près d’un bel acacia à fleurs odorantes rouges p.21. Le lecteur sait que la couleur rouge n’est pas la couleur typique des acacias.
Pour finir, ce recueil de poèmes reste néanmoins une œuvre littéraire, ce qu’il dit provient d’une réalité que l’auteur a tenté d’intellectualiser, de rendre intelligible en langage poétique. Le poète a voulu implanter sa verve au cœur même du réel pour être au plus près du lecteur, pour que ce dernier frissonne en sentant son souffle effleurer sa peau dans ce beau geste de lui murmurer à l’oreille : Je porte le poème là où le peuple s’ouvre à la vie / À hauteur de bouche comme un morceau de pain quotidien. Mais, Ni pays ni exil en voulant assigner l’engagement (thème utilisé dans la même lignée que Denis) à la fonctionnalité littéraire se perd quelquefois dans son projet, en étant peu contemporain, en voulant faire de l’engagement le principe même de sa littéralité. Comme l’écrit Sami Tchak, ce n’est pas forcément avec un cœur gros comme une montagne qu’on fait une œuvre puissante.
Léonard Charles
charlesleonard353@gmail.com
