Espace dédié à la poésie et à la littérature, Coin d'Hafrique Littéraire réunit les voix des écrivains haïtiens, africains, caribéens et créolophones. À travers cette plateforme, nous tissons les fils d'une culture hybride, forgeant une identité singulière propre aux Ha-fricains.
Pour ce quatorzième numéro, nous vous invitons à plonger dans l'univers de l'écrivaine Yanick Lahens.
Extrait de « Passagères de nuit »
I
J’avais été arrachée au giron de ma mère quand deux hommes sont
arrivés droit devant elle, son visage éclairé par la lampe, je suppose qu’elle
a dû me confier à une voisine ou un voisin. Un grand silence. L’homme
tend la lampe à un autre, descend d’un seul coup son pantalon et oblige ma
mère à s’ouvrir pour lui, la lampe braquée sur eux. Quand vient le tour du
deuxième, il passe la lampe au premier et baisse son pantalon avec hâte.
Voir son ami s’agiter sur le ventre de ma mère l’avait surexcité. Il a alors
pénétré ma mère avec force avant de pousser un grognement sourd. Une
fois leur fornication terminée, ils sont repartis avec leur lampe, nous
replongeant dans une obscurité trouée par les pleurs plaintifs de ma mère, le
chant sourd venant de l’autre côté du bateau et des voix égarées. Je me suis
blottie contre elle et j’ai caressé la blessure qu’elle s’était faite au bras au
moment de sa capture. Captive, elle ne s’était pas imaginé l’enfer terrestre
qui suivrait de l’autre côté des eaux. Aucun captif ne pense tous les jours,
du réveil au coucher, à se donner la mort, l’esclave, oui. »
Grand-mère respire profondément, comme si cette réflexion avait pris
racine non pas dans sa tête, mais dans son ventre, et était remontée jusqu’à
sa bouche.
« Contrairement à d’autres, ma mère n’est pas tombée enceinte et n’a
pas eu d’enfant de la pariade, ces enfants des matelots qui faisaient dire aux
femmes des colons que nous étions de vraies chiennes en chaleur qui,
déchaînées, copulaient sans honte, même dans la pestilence. La cale puait
l’eau de mer croupie, la toile de jute et la sueur. L’odeur enflait avec la
chaleur et l’humidité. Nous urinions et déféquions dans l’eau du fond, entre
les lattes d’une palette, aussi loin que possible de notre place dans la poupe,
et l’odeur onctueuse et chaude de nos excréments nous revenait lentement
aux narines. Des rats énormes, enhardis par l’immobilité de ces humains qui
nichaient dans leurs miasmes, se faufilaient entre les corps.
« Je ne garde de la traversée que des odeurs, des images floues, parce
que je n’avais jamais vu la lumière, sauf deux fois où nous avons eu droit de sortir, enchaînés, par petits groupes sur le pont. Deux femmes et un
homme se sont jetés à la mer peu avant notre arrivée à destination. Nous
avons fait le reste du voyage sans voir le jour.
« Une femme a souvent chanté durant la traversée. Ce n’est pas une
langue que je connais, mais je sais du haut de mes sept ans que celle qui
chante se lamente sur son sort. Depuis, je me réveille toutes les nuits et
j’entends les soupirs de ceux et celles qui rendaient leur dernier souffle, les
raclements des agonisants, les gémissements des malades… Je sens le
tangage et le bruit de l’eau clapotant d’un bord à l’autre, le bruit des pas
d’un homme en chaleur vers sa proie, le couinement des rats prêts à
dévorer, les berceuses tristes d’une femme. Comme si je devais faire le tour
de la souffrance pour que la force me porte vers le sommeil et que je
convoque la joie pour le lendemain. »
Grand-mère venait de clarifier ce qui jusque-là me semblait un mystère.
« Pourquoi tu te réveilles quelquefois la nuit ? Lui ai-je souvent demandé. –
Parce que je vais me chercher à boire », me disait-elle. Réponse qui ne
m’avait jamais satisfaite. J’essayais de retenir mes larmes. Deuxième
tournée de lait. Mais je voulais en savoir davantage. Je voulais tout savoir.
« Raconte-moi ce qui s’est passé à votre arrivée ?
– Nous sommes quelques-uns qui ne parlons pas la même langue, mais
nous sommes achetés par un même maître, Verdun-Dubuisson, dont
l’habitation se situe à quinze kilomètres du Cap-Français. Son commandeur
examine nos dents, notre torse, nous tâte. Ma mère, achetée sans être
étampée, est envoyée aux champs et moi je suis jugée encore trop jeune
pour garder les animaux de l’habitation.
– Comment les femmes font avec les enfants ?
– Mère partage sa case avec Grann Amisia, une vieille dame originaire
de la même région qu’elle, dans le royaume du Dahomey. Grann Amisia
avait perdu l’usage d’une de ses jambes et ne pouvait plus travailler aux
champs. Elle me laisse avec elle.
II
... c’était son dos, marqué de cicatrices laissées par le fouet.
Il se tenait droit, à croire qu’il avait appris à se dresser et à en faire une
posture de sa détermination d’homme. Quand il me vit, un sourire illumina
sa grande barbe de prophète, mais ses yeux logeaient le feu d’un guerrier. Il
me salue d’un geste bref de la tête et disparaît. Je demande à ma mère, à sa
voisine. Elles répondent en chœur comme si elles s’étaient donné le mot :
“Un jeune homme d’une autre plantation venu apporter un message de son
maître”. Je ne crois rien de ce qu’elles disent. Elles le savent, mais savent
aussi que ce mensonge ira rejoindre tous les autres qui font notre survie. Au
détour d’une conversation, le dimanche suivant, j’apprends qu’il est
fougueux dans le corps-à-corps et obstiné dans la traque. Je me mets à rêver
de lui. À avoir envie de sa force. J’ai seize ans. Un mois plus tard, il revient
et nous aide à retourner la terre de notre petit jardin pour les semailles. Et
puis, il revient de plus en plus souvent. Je sais qu’une fois il s’est aventuré
jusqu’au jardin du commandeur pour déterrer des ignames avec des bâtons
dont il entoure les pointes d’un bout de métal. Je suis sous son charme. Il
finit par s’en apercevoir. Un jour, il me propose d’aller chercher de l’eau
avec lui. Nous sommes imprudents tous les deux. Il est aux aguets et je sais
pourquoi. Je le suis aussi. Il connaît mon statut, je connais le sien. Nous
savons ce que nous risquons. Mais qu’importe ! Inutile de vous raconter ce
qui s’est passé après, vous le devinez. »
Sarah-Jane s’enfouit le visage dans les bras, troublée par ce qu’elle
considérait comme un péché de la chair. Ce qui nous fit redoubler de rire,
grand-mère, Antonine, mère et moi. Grand-mère réclama notre attention
pour poursuivre son récit.
« Tande byen ! Écoutez bien ! Ma vie allait prendre un autre cours. Ma
maîtresse, quelques semaines plus tard, tout au début d’une grossesse qui la
rendait particulièrement nerveuse, chassa à coups de cravache la jeune
femme à son service personnel, qui avait brisé deux tasses en porcelaine.
Yanick LAhens
Biographie de l'auteure
Yanick Lahens est une écrivaine haïtienne née le 22 décembre 1953 à Port-au-Prince, en Haïti. Elle s’est imposée comme une figure importante de la littérature francophone contemporaine grâce à une œuvre qui explore souvent la mémoire, l’histoire et les réalités sociales haïtiennes.
Elle est notamment lauréate du Prix Femina en 2014 pour son roman Bain de lune, une reconnaissance qui a marqué un tournant dans sa carrière internationale. Plus récemment, elle a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 2025 pour Passagères de nuit.
En parallèle de son travail d’écrivaine, elle occupe la chaire « Mondes francophones » au Collège de France, où elle a prononcé en 2019 sa leçon inaugurale intitulée « Urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter ».
À propos d'Hafrique Littéraire
Hafrique littéraire est une structure littéraire qui fait promotion des écrivains haïtiens et africains francophones. Elle est dirigée par Feguerson Fegg THERMIDOR, Écrivain, poète et Journaliste Littéraire haïtien.
Cette structure littéraire souhaite aussi mettre en lumière les œuvres et la carrière des écrivains haïtiens, caraïbéens et africains francophones.
Propos recueillis par Feguerson Fegg THERMIDOR,
Écrivain-poète
Directeur d'Hafrique Littéraire
ecrivainfeguersonthermidor@gmail.com
