Une revue est un espace intermédiaire entre le livre et le journal. Elle permet à une communauté intellectuelle de se retrouver périodiquement pour confronter des idées, conserver la trace d’un état de la recherche et faire progresser un champ du savoir. Elle joue aussi un rôle de légitimation : en offrant un lieu reconnu de publication et de dialogue, elle contribue à faire exister socialement une discipline ou une école de pensée.
En Haïti, cette tradition est ancienne mais fragile. Une revue exige de la durée, des moyens, une diffusion régulière et une relève éditoriale, autant de conditions difficiles à maintenir dans un contexte marqué par des crises répétées. Pourtant, des revues comme Chemin critique, les publications du CIDIHCA, Intranquillités ou Legs et Littérature poursuivent ce travail de transmission.
La Revue de la Société d’histoire et de géographie d’Haïti occupe à cet égard une place particulière. La société qui la porte, fondée en 1923, a réuni dès ses débuts des figures majeures telles que Dantès Bellegarde, Jean Price-Mars et Sténio Vincent. Son histoire illustre un défi essentiel : préserver et transmettre, malgré les ruptures, la mémoire intellectuelle du pays.
De La Ronde à La Ruche : les revues comme lieux de génération
L’histoire des revues haïtiennes remonte bien avant les années 1920. La Ronde, fondée en 1898, donne son nom à toute une génération littéraire. Viennent ensuite La Nouvelle Ronde, La Revue indigène et La Trouée, qui participent à l’émergence du mouvement indigéniste autour d’écrivains comme Philippe Thoby-Marcelin, Jacques Roumain, Émile Roumer et Carl Brouard, sous l’influence de Jean Price-Mars.
Avec Les Griots, certains héritages de l’indigénisme se transforment progressivement en pensée noiriste. Puis La Ruche, fondée en 1945 autour notamment de René Depestre, Jacques Stephen Alexis, Théodore Baker et Gérald Bloncourt, témoigne d’une nouvelle génération intellectuelle engagée jusque dans le champ politique.
Ces revues montrent qu’en Haïti une revue n’est jamais seulement un support de publication : elle peut donner un nom à une génération, cristalliser une pensée et intervenir directement dans l’histoire du pays.
Le chœur du Legs : les artisans du numéro 23
Le numéro 23 de Legs et Littérature rassemble des chercheurs, critiques, écrivains et artistes venus de plusieurs espaces francophones. Tous interrogent, à leur manière, les rapports entre corps, mémoire, domination et émancipation.
Sabine Lamour et Dieulermesson Petit Frère ouvrent le dossier en inscrivant le féminisme dans une histoire et dans des expériences concrètes. Touria Uakkas explore chez Marjane Satrapi les formes d’une résistance féminine quotidienne ; Réda Bejjtit et Mohammed Amine Belhaddaoui étudient chez Chloé Delaume l’humour comme arme critique ; Pierre Suzanne Eyenga Onana analyse la reconquête du corps féminin chez Fatou Kéïta.
Peggy Fournier met en lumière l’écoféminisme de Gabrielle Filteau-Chiba, tandis qu’Abdeslam El Adouni examine chez Nina Bouraoui l’autofiction comme espace de recomposition de soi. Salma Fellahi interroge l’exil et la mémoire chez Souad Labbize ; Gabriel De Tournemire étudie le passage d’une parole impersonnelle à une parole collective chez Leslie Kaplan et Lydie Salvayre.
D’autres contributions prolongent cette réflexion à travers les œuvres de Kettly Mars, Gisèle Pineau, Fabienne Kanor ou Edwidge Danticat. Nadève Ménard interroge la liberté sexuelle et la fluidité des identités ; Stéphanie Célot met en évidence un féminisme relationnel chez Gisèle Pineau ; Maëlle Zemirline relit Défilée-la-Folle comme une figure politique ; Urbain Ndoukou-Ndoukou travaille sur la mémoire du corps esclavisé ; Sokhna Mbathio Thiaw analyse la transmission du trauma ; Dieulermesson Petit Frère revient sur les figures du double et la reconquête de soi chez Kettly Mars.
Les entretiens avec Sabine Lamour, Georges Eddy Lucien et George Arnaud rappellent surtout qu’il vaut mieux parler des féminismes que du féminisme au singulier. Les situations historiques, sociales et culturelles produisent des expériences et des formes d’émancipation différentes.
Les lectures critiques, les textes de création et les lettres inédites de Marie Vieux-Chauvet prolongent ce dialogue entre mémoire et invention. La couverture de Sergine André donne enfin une forme visuelle à cet ensemble de voix.
Ce numéro fonctionne ainsi comme un chœur : non pas une parole unique prétendant parler au nom de toutes les femmes, mais une pluralité de voix capables de penser ensemble leurs différences.
Polygamie et féminismes : qui peut définir la liberté ?
La question de la polygamie révèle particulièrement bien les tensions qui traversent les féminismes. Elle est trop souvent enfermée dans une opposition simplificatrice entre « tradition africaine » et « modernité occidentale ».
Or il n’existe ni une Afrique homogène, ni une tradition unique, ni un féminisme occidental uniforme. Les sociétés, les pratiques matrimoniales et les féminismes sont multiples. Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre deux blocs culturels, mais d’interroger les rapports de pouvoir.
La question essentielle devient alors : « qui décide ? » Une femme peut-elle réellement accepter ou refuser une union ? Dispose-t-elle de ressources économiques ? Peut-elle négocier les règles de sa vie conjugale ? Peut-elle partir sans être condamnée à l’exclusion, à la précarité ou à la violence ?
Le consentement est central, mais il ne suffit pas à lui seul. Il n’est pleinement réel que lorsque le refus est lui aussi possible. Une femme économiquement ou socialement captive peut dire « oui » sans disposer pour autant d’un véritable choix.
Il faut donc se méfier de deux positions également réductrices : justifier automatiquement une pratique parce qu’elle appartient à une tradition, ou la condamner uniquement parce qu’elle ne correspond pas à un modèle d’émancipation élaboré ailleurs.
La question féministe se déplace ainsi de la défense ou de la condamnation d’une institution vers l’examen de la capacité d’agir des femmes.
L’enjeu n’est plus de savoir qui, de la tradition ou de la modernité, possède la bonne définition de la liberté. Il est de savoir dans quelles conditions une femme peut devenir véritablement sujet de sa propre existence.
C’est en ce sens que la réflexion rejoint l’éthopoétique étudiée par Pierre Suzanne Eyenga Onana : le passage d’un corps féminin défini par les autres à un sujet capable de se réapproprier sa parole, son désir et ses choix.
La question décisive n’est donc peut-être pas : « Faut-il sauver les femmes de la polygamie ? » mais plutôt : « Dans quelles conditions une femme peut-elle réellement choisir la vie qu’elle entend mener, et disposer du pouvoir nécessaire pour dire oui, dire non, négocier ou partir ? »
C’est aussi ce qui relie l’ensemble du numéro : la revue, la critique, la littérature et les féminismes ne devraient pas parler à la place des femmes, mais contribuer à créer les espaces où leurs voix puissent se faire entendre.
Maguet Delva
(1) Revue de littérature contemporaine, janvier-décembre 2025 / No 23
