Yanick Lahens et Jacques Stéphen Alexis

Yanick Lahens répond aux questions Le National sur Jacques Stéphen Alexis

Le National : Comment avez-vous rencontré Jacques Stéphen Alexis?

Yanick Lahens: Je l’ai découvert comme beaucoup de lecteurs et de lectrices par la lecture de Compère Général soleil qui m’a émue, emballée et fait rêver. Mais ensuite par deux textes manuscrits, un poème intitulé Dernier message et une lettre adressée à une amie de mes parents dont il avait été amoureux. J’ai d’abord fait lire ces textes à Radio Haïti Inter par Jean Dominique dans le cadre de l’émission culturelle Entre nous dont j’étais l’une des animatrices puis je l’ai fait publier pour la première fois un de ces textes dans la revue Chemins Critiques en 1996, je crois, et le deuxième sera publié par la revue Legs très bientôt dans une livraison de la revue du même nom dans le cadre du centenaire de la naissance d’Alexis. Ces deux textes inédits m’ont rendue cet auteur très humain. À côté du médecin, du militant, de l’intellectuel et du combattant, il y avait aussi cet homme-là. Et j’ai toujours jeté sur son oeuvre cet éclairage particulier. Je me suis toujours sentie chanceuse d’avoir pu avoir accès très tôt à ces textes intimes.

LN: Lequel de ses ouvrages aimez-vous le plus, dites- nous pourquoi?

YL: L’espace d’un cillement incontestablement. Parce que dans L’espace d’un cillement c’est un homme libéré du diktat du réalisme socialiste (qu’on se rappelle sa polémique avec Aragon sur la question), qui a déjà fait dans son Manifeste du parti d’entente populaire une lecture des classes sociales en Haïti qui ne reprend pas stricto sensu l’idéologie marxiste et un homme qui a déjà rêvé à une Caraïbe esthétique et à une Caraïbe politique. En ce sens il est en avance sur la réflexion tout à fait contemporaine de ceux et celles qui réfléchissent et/ou travaillent à l’avènement de cette Caraïbe, une région à la fois divisible, mais tellement une. C’est un Alexis fidèle à ses convictions politiques, mais bien plus libre dans l’expression de ce qu’il est, qui, en littérature, écrit des choses graves et belles.

Et nous avons comme personnage central, une femme Niña Estrellita qui est aussi centrale si ce n’est davantage que El Gaucho. Le corps de la femme, ce par quoi symboliquement elle est fantasmée, dominée et violentée, prend ici une hauteur et une liberté encore exceptionnelles aujourd’hui.

LN: Jacques Stéphen Alexis devrait avoir cent ans ce mois-ci, cela vous dit quoi au juste?

YL: La puissance et la magie de la littérature qui permet à une œuvre de traverser le temps et l’espace. Toutes ces décennies n’ont pas épuisé notre envie de mieux apprécier sa littérature, sa pensée. Dans une époque où l’utopie fait cruellement défaut, nous avons besoin de rêver que nous pouvons être plus humains sur une terre plus vivante. Des artistes, écrivains et intellectuels, jeunes et moins jeunes se sont laissés imprégner de sa lumière et c’est une excellente chose qui fonctionne comme un baume sur nos blessures d’aujourd’hui.

LN: Partagez-vous cet avis que Jacques Stéphen Alexis, dans ses œuvres, est beaucoup plus un homme politique, un militant que d'être romancier?

YL: Je ne le pense pas. D’abord il y a différents types d’écrivains. Il est un écrivain à sa façon. Avec sa biographie, sa physiologie, ses émotions, sa sensibilité et son parcours politique. Il y a dans tout cela autant d’éléments qui sont déterminants pour une vie et auxquelles on peut échapper par des choix. Dans toute vie il y a aussi une part qui demeure irrésolue et une autre imprévisible. Un écrivain ou une écrivaine tente d’éclairer l’irrésolu et finit par créer un imprévisible qui lui échappe. La littérature est bien plus puissante que nous.

LN: Une recherche de l'Université Laval publiée en 2013 parle de la neuroesthétique dans les romans de Jacques Stéphen Alexis, selon vous comment sa formation en médecine contribue dans ses activités d'écrivain?

YL: Il y a du vrai dans cette assertion, car souvent il s’engage dans des descriptions au scalpel et montre son savoir médical. Mais il était d’autre part très encyclopédique dans sa façon de raconter. Je crois que cette truculence caractérise aussi l’écrivain qu’il est. Tout arrive par flots et pour reprendre une formule de Barthes, il « fait tourner tous les savoirs, mais n'en fixe aucun ».

LN: Comment le réalisme merveilleux de JSA peut considérer comme un héritage pour les écrivains haïtiens?


YL: Je suis assez mitigée sur la question du réalisme merveilleux. Je crois que c’est une manière pour les écrivains bourgeois et petits bourgeois de l’époque de se représenter l’esthétique paysanne et de la présenter à l’Occident qui la reçoit comme quelque chose d’amusant ou d’étrange. Or le paysan ne vit pas sa vie en réalisme merveilleux. Il vit tout simplement sa culture et décline la condition humaine à sa façon.

LN: L'écrivaine Aura Marina Boadas déclare que l'écriture de Jacques Stéphen Alexis relève de « l'esthétique du baroque ». Vous partagez cet avis?

YL: On a appliqué cet adjectif à Garcia Marquez comme à Frankétienne ou à Alexis. Or je crois que chacun de ces écrivains écrit dans un registre différent. Frankétienne ne pratique pas le réalisme merveilleux, Alexis s’essaie au genre dans le Romancero aux étoiles. Garcia Marquez fait dans le réalisme merveilleux dans la plupart de ses œuvres, mais pas toutes, tout comme Dépestre. Ce qui les rassemble c’est la démesure.


LN: Quelle place occupe la femme dans la démarche d'écriture alexisienne?

YL: Il a certainement été un homme qui aimait les femmes et qui les courtisait à la manière des chevaliers d’une autre époque. Elles occupent néanmoins une place plutôt secondaire dans ses textes sauf dans l’Espace d’un cillement où La Nina est aussi centrale si ce n’est davantage que El Gaucho. Et cela pour moi représente une avancée remarquable et fait de lui un homme en avance sur son temps. Place aussi centrale si ce n’est davantage que celle de El Gaucho comme je l’ai dit plus haut.


Le National : Des maisons d'édition, ces temps-ci, publient des œuvres posthumes de JSA, vous voyez d’un bon œil cette initiative?

Yanick Lahens: Et pourquoi ces maisons ne publieraient-elles pas ces œuvres? À partir du moment où la légalité est respectée, ce ne peut être que du plaisir en plus pour nous lecteurs et lectrices.



Propos recueillis par :

 Feguerson THERMIDOR

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