Céline : génie littéraire ou nazi ?

Deux chercheurs présentent la face sombre du grand écrivain français, Louis-Ferdinand Céline. Bon travail de documentation.

Il y a des livres qui méritent d’être écrits surtout quand ils visent à déconstruire à de grands coups d’arguments et d’irréfutables références historiques tout ce qu’on a su  d’un homme ou d’une histoire maintes fois ressassée. Quand il s’agit d’un grand écrivain, comme Louis-Ferdinand Céline, de son vrai nom Lucien Destouches, auteur mondialement connu de « Au bout de la nuit » (traduit en 37 langues), on ne peut que s’y intéresser. C’est le cas de l’ouvrage d’Annick Durafour et Pierre-André Taguieff intitulé « Céline, la race, le Juif » (1).

On sait que sous l’occupation allemande, de 1933 à 1945, la France ne comptait pas que des résistants. Les historiens ont révélé que certains écrivains avaient collaboré avec des nazis. On connaît par exemple l’histoire de Robert Brasillach, écrivain, critique littéraire, qui fut un antisémite convaincu au point de devenir la plume de l’occupant. Les éditoriaux de l’intellectuel qui paraissaient dans le journal antisémite « Je suis partout » indisposaient les résistants -, gaullistes et communistes confondus -, qui militaient contre l’occupation de leur pays.

Dans cette France occupée, deux franges de la bourgeoisie faisaient face par éditoriaux interposés. Ce livre nous apprend que sept écrivains français avaient rendu visite à Hitler pour lui faire savoir qu’ils étaient d’accord avec l’occupation. Ce que les écrivains français résistants appelaient le « train de la honte ». C’est le Dr Joseph Gobbels, ministre de la propagande nazie, qui avait eu l’idée de cette visite.

On connaît le triste sort de cette équipée indigne. Le grand romancier, Pierre Drieu La Rochelle, l’auteur de « Feu follet » et « L’homme à cheval » s’est suicidé au petit matin lorsque les troupes gaullistes entrèrent dans la capitale. Son beau-frère, Robert Brasillach, fut arrêté et fusillé, après un jugement sommaire, la résistance notamment communiste ayant voulu statuer des exemples.

D’autres se sont échappés, bénéficiant de l’amnésie collective. Jacques Chardonne, grand écrivain reconnu, est mort en 1968, entouré de ses fidèles. Il n’a pas connu la prison pour trahison. Le pire, il n’a jamais eu un mot de regret. La roue du déshonneur continue avec un Marcel Jouhandeau autour de « Le péril juif », mort dans son lit en 1979 sans jamais avoir dit un mot de contrition. On connaît aussi le pape de la collaboration en la personne de Paul Morand qui était en Haïti et qui nous a laissé des pages admirables sur Port-au-Prince et les tontons macoutes de François Duvalier dans « Hiver Caraïbes » (1929).

Cette collaboration des intellectuels français est restée longtemps comme une tache indélébile, qui a divisé pendant longtemps le pays. Le Général de Gaulle avait en habile tacticien déclaré que tous les Français étaient des résistants, car l’homme du 18 juin ne voulait pas diriger un pays divisé.

 

Jean Prévost, écrivain résistant

Parmi les figures de proue de la France combattante se trouvait l’écrivain Jean Prévost, tombé dans le Vercors, armes à la main. Normalien, journaliste, romancier, poète, scénariste, il combattait les ennemis de son pays à la tête d’un groupe de maquisards qui ignoraient son brillant parcours intellectuel.

Jean Prévost alias capitaine Gordeville fut à l’opposé des écrivains français favorables à l’occupation de leur pays. Le maquisard anti hitlérien était un homme vertical. La journée, ce résistant de la première heure enseignait la polémologie aux paysans du Vercors et le soir, il tapait sa thèse sur Sthendal. Mais le soldat nazi embusqué n’avait laissé aucune chance au chef de la résistance dans le Vercors. Le héros a laissé un poème en forme de testament politique qui prouve que l’homme était un vrai anarchiste. Dans ce texte, il écrit qu’il ne souhaitait pas qu’on « écrive son nom sur la terre » si jamais il décédait, il ne voulait rien d’officiel, sa famille (sa femme et ses trois enfants) ayant « rempli son âme ». Plus loin, « l’homme qui aimait la vie » ajoute que « si les morts ont droit aux étrennes », il souhaiterait que sa femme prenne « un autre amant au bout d’un an ». Libéral avant l’heure.

D’autres brillants écrivains avaient fait le choix de défendre leur pays : François Mauriac, Louis Aragon, Albert Camus, Jean Paulhan, André Malraux, François de Saint Exupéry. L’authentique collaborateur en la personne de Drieu La Rochelle. s’est fait suicider malgré la clémence du Général de Gaulle à la demande des écrivains résistants dont Jean Paulhan. Mais l’homme de la France libre refusa tout net de sauver du peloton d’exécution son beau-frère, Roger Brasillach, car il estima que ce dernier avait perverti les esprits. Il fut fusillé au petit matin dans le cimetière de Montrouge, après un jugement de 6 heures. Malgré la pugnacité de son avocat, Jean Orsini, le critique littéraire de « Je suis Partout », a été condamné à la peine capitale. Il fut exécuté au même endroit – au Mont Valérien – où les nazis massacraient, fusillaient les résistants dont notre compatriote Tony Bloncourt.

Mais Jean Prévost, comme beaucoup de résistants tombés, a été ignoré, oublié. Rien n’est fait pour honorer leurs mémoires. Ses œuvres n’ont fait l’objet d’aucune republication. Il a fallu le livre paru en 1994 (3), sous la plume du critique littéraire, Jérôme Garcin, pour qu’enfin on parle de cet écrivain qui s’était fait guérillero pour défendre son pays. L’auteur reproche aux intellectuels de gauche de n’évoquer que les « errements » de Drieu, ou la « veulerie » de Brasillach mais jamais « ne réfléchissent pas sur les bons choix, la juste cause, et les prémonitions de Prévost ». Il va jusqu’à dire que ces gauchistes seraient « lassés, et même dégoûtés » de voir les valeurs d’éthique et de morale « s’incarner dans un homme à la vie exemplaire ». Et d’ajouter cette saillie en forme d’hommage : « Cela fait quarante ans que la mémoire de Prévost souffre davantage de l’indifférence et de l’ingratitude oublieuses de ses pairs que du mépris des nostalgiques de ce totalitarisme que, de son vivant, le capitaine Goderville a combattu jusqu’à la mort. » 

 

Céline, grand écrivain, mais nazi

Quand on parle de Louis-Ferdinand Céline, la première question que l’on se pose est comment cet homme dont on sait aujourd’hui qu’il fut foncièrement antisémite, pro-nazi, raciste et xénophobe a-t-il pu écrire « Voyage au bout de la nuit » ?

Dans leur livre de 1173 pages, Annick Durafour et Pierre-André Taguieff ont instruit le cas de Céline en se basant sur des archives de la Seconde Guerre mondiale désormais ouvertes aux chercheurs. Le document qui en est sorti nous permet de suivre le romancier Céline dans ses divagations pro-nazies, ses rencontres avec les membres les plus extrémistes des groupes néo-nazis européens, avec lesquels il entretenait des contacts suivis et réguliers. Il participait aux réunions, y prenait la parole. Des photos le montrant en réunion avec des groupes racistes européens, des miliciens prônant de la solution finale. Les auteurs se sont employés à présenter l’auteur de « Mort à crédit » loin des belles syntaxes et des jolies phrases qui ont fait le bonheur de bien des lecteurs. S’il était un génial écrivain, dans le même temps, il parcourait l’Europe avec sa bible antisémite pour soutenir le régime hitlérien.

Médecin en banlieue parisienne pendant l’occupation allemande en France, Céline va un jour croiser un médecin haïtien du nom de Joseph Hogarth. Les deux chercheurs ont pu mettre la main sur une lettre écrite de sa main par laquelle l’écrivain nazi  demandait au directeur de l’établissement la révocation de notre compatriote, parce qu’il est un « Nègre haïtien ». « Comme vous le savez sans doute, j’avais jeté mon humble dévolu sur le poste de médecin du dispensaire de Bezons (Seine-et-Oise) actuellement occupé par un Nègre haïtien et sa femme. Ce Nègre étranger doit normalement être renvoyé à Haïti ». L’attitude de Céline à l’égard de cet Haïtien prouve si besoin est qu’il était un obsédé de la race et tout ce qui lui paraissait étranger à la société française le répugnait. Défense et illustration d’un racisme exacerbé qui desservait le génie qui habitait Céline.

 

Maguet Delva

N.D.L.R.

(1)  « Céline, la race, le Juif », Fayard, 2017, 1 182 pages.

(2) « Hiver Caraïbes », Flammarion, 1991, 187 pages.

(3) « Pour Jean Prévost », Gallimard, 1994, 208 pages.

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