Réveil: de l’impératif réveil d’une génération d’un pays en agonie

État maudit et État malade, État mafieux et État corrompu, État faible et État pauvre, les grands titres et sous-titres qui sont consacrés à Haïti dans les colonnes d’actualités de la Presse internationale en disent long sur l’image associée au pays. L’instabilité politique des dernières décennies en est pour beaucoup. Cependant, aucune solution n’a été jusqu’ici envisagée. La plaie, aussi béante qu’elle soit, continue de s’aggraver. Et des questions sans réponses préoccupent encore les esprits. Quel régime faut-il adopter pour qu’enfin règne une stabilité politique en Haïti? À quelles conditions cet État arrivera-t-il à se relever des différentes crises sociopolitiques et conséquemment économiques? À ces questions, s’il n’existe de réponses prédéfinies, des pistes de solutions peuvent être envisagées. Éventuellement, c’est dans cette lignée que s’inscrit cette démarche.

L’absence du pragmatisme qui se lie à l’application servile du modèle des démocraties libérales de type occidental sur lequel se base le système politico-juridique actuel d’Haïti est la principale explication de l’échec d’un système qui ne cadre pas à la réalité sociopolitique du pays. Cependant, en dépit de ses conséquences monstrueuses qui entrainent tout un peuple dans le désarroi, les principaux acteurs du système s’amusent péremptoirement à poser des questions de surface en lieu et place d’accepter toute idée fondamentale qui vise à le remettre en question.

Face à ce constat accablant, un nouveau pacte social s’impose en guise d’alternative. Très certainement, au-delà du courant idéologique qu’il pourrait être charrié, l’échec ou la réussite de ce nouveau projet de société dépend d’abord et avant tout de la crédibilité, je veux dire la moralité,  du groupe de personnes qui le concoctent. Or s’il est inconcevable d’accepter qu’un tel projet soit émané de politiciens et d’hommes d’affaires corrompus, il est aujourd’hui plus qu’une nécessité pour qu’une nouvelle Génération de Leaders soient prêts à s’engager. Oui, des Leaders qui croient qu’il est temps de sortir ce pays de son état de somnolence qui le place dans la queue de peloton de toutes les Amériques et notamment de la région caribéenne.

Évidemment cette croyance, pour ne pas être réduite à une espérance vaine, doit se matérialiser par le réveil d’une Génération consciencieuse et organisée. Voudrais-je dire une Génération réveillée. C’est de cette Génération, la nôtre, que doivent provenir ces Leaders qui bâtiront l’Haïti de demain.

Les honnêtes citoyens (d’Haïti et de sa diaspora) en ont marre de jouer le rôle du spectateur passif en regardant sous leurs yeux leur État qui croule. Leur État qui est accaparé par des acteurs mafieux, corrompus,  incompétents et qui ne veulent pas lâcher prise. Ils en ont marre de voir que leur joyau jadis est l’objet de tous les adjectifs tonitruants des médias d’ici et d’ailleurs. Ô Haïti! État maudit. État malade. État faible. État pauvre. État corrompu. État décadent.

Oui, quelle est cette Génération de Leaders qui soient prêts à relever ce défi! Le défi de redorer le blason des estimes perdues de nos ancêtres. Le défi de briser la chaîne qui nous torde le cou depuis des décennies. Le défi de renaître Haïti de ses cendres. Évidemment, un tel défi ne peut être relevé que si cette Génération se réveille pour dire non à l’itinéraire qui lui a été imposé. Cet itinéraire de la honte où les pas de la dignité, de l’intégrité et de l’honnêteté font profil bas devant le règne de l’impunité/criminalité et de la corruption/contrebande. Ce réveil devient plus qu’un impératif pour cette Génération. Un réveil à la fois politique et économique, mais aussi juridique et culturel. Dans ce texte, il sera question d’effleurer uniquement les aspects du réveil politique et économique.

Réveil politique

Le Réveil politique se base essentiellement sur l’idée d’un État fort qui est au service de ses citoyens. Un État qui est le véritable garant des droits et libertés individuels et des droits économiques et sociaux. Ce réveil politique se veut à la fois un chambardement et une alternative. Il est un chambardement en ce qu’il ne peut s’imposer qu’en éliminant concrètement et totalement un système qui ne fonctionne pas depuis son établissement jusqu’à sa déchéance. Il est une alternative dans la mesure où, tout en s’inspirant des idéaux des démocraties modernes, il ne vise pas à s’imposer à la réalité proprement haïtienne, mais, au contraire, veut se confondre avec elle pour construire idéalement le bonheur d’un peuple meurtri.

La nécessité de penser un régime sociopolitique adapté est aussi fondamentale que la mise en place d’une nouvelle forme de gouvernance territoriale (régionale et départementale et communale). Un choix doit être fait. Le mode d’organisation de l’État unitaire aurait gain de cause sur le modèle fédératif à condition qu’il soit fortement décentralisé. C’est-à-dire un État dans lequel les autorités régionales et locales auraient la pleine autonomie administrative et financière pour répondre aux besoins primaires de leur population.

Quant au mode de régime politique, le choix est simple : un  régime paternaliste. Un régime capable de répondre aux aspirations du peuple et garant d’un ordre politique stable. Naturellement, cette stabilité ne puisse être effective sans une réforme approfondie des partis politiques tel qu’il en existe actuellement. Le multipartisme désordonné est un mal politique en soi. Il est plus un vecteur d’instabilité que de bonne gouvernance.

En Haïti, la question d’instabilité politique est un mal endémique.  Elle n’est surtout pas le fruit du hasard. Outre l’ingérence des secteurs de la communauté internationale, elle trouve d’abord son origine dans le manque de confiance qu’inspire l’institution électorale. Au cœur du réveil politique, le choix des membres faisant partie de cette institution ainsi que le mode d’organisation du scrutin électoral doivent être un enjeu national lié à la souveraineté de l’État. L’organe électoral est une institution stratégique et fondamentale. C’est dans le renforcement de la crédibilité de cette institution que viendra notre salut, c’est-à-dire  la stabilité politique de l’État.

Réveil économique

Du point de vue économique, l’une des principales causes de la pauvreté d’Haïti réside dans le fait que ses dirigeants passés et actuels ne prennent pas en compte, d’une part, le développement et l’autonomie économiques de chaque région du pays en fonction de  leurs propres ressources naturelles, culturelles, et d’autre part, ignorent volontiers l’importance du principe de compétition et de concurrence dans le cadre d’un système d’économie de marché. Le monopole que détiennent certaines familles haïtiennes en matière d’importation et d’exportation de certains produits essentiels est un crime économique contre l’État.

Le réveil économique dont il est ici question doit être fondé sur le principe d’autonomie et d’autosuffisance régionale. Il faut mettre fin au monopole de la république centrale de Port-au-Prince. Il est absurde que tout un pays soit à la merci des marchandises importées des entrepreneurs-revendeurs de la capitale. Toute économie dynamique et progressive doit, à un moment donné, faire un choix entre la production et l’importation sous peine d’être dépendante de l’une ou de l’autre. 

Ce réveil économique doit également se baser sur une politique d’intégration et de facilitation d’investissement. Contrairement à l’idée voulant faire croire que le lancement économique d’Haïti ne peut être réalisé sans attirer des investisseurs étrangers, cette politique d’intégration et d’investissement se mise avant tout sur des investisseurs nationaux. Il faut se mettre d’accord là-dessus. L’investissement économique en Haïti est une question haïtienne.  Il doit commencer avec les Haïtiens et pour les Haïtiens. Ici, devrait-on capitaliser notamment sur le potentiel d’investissement des compatriotes de la diaspora. Néanmoins faut-il admettre qu’une condition préalable est de mise. L’élimination de toutes les barrières administratives et politiques auxquelles font face les Haïtiens d’ici et d’ailleurs qui ne font pas partie de la classe d’affaires de l’élite port-au-princienne.

Le premier investisseur d’un État, croyons-nous, est d’abord le citoyen de l’État, et ce, sans aucune considération liée à son origine ou sa classe sociale. Un réveil économique doit avant tout faciliter l’investissement des citoyens haïtiens dans leur propre pays. Ce faisant, une politique de taxation et d’imposition efficace, voire équitable, devrait être mise en place en vue de rentabiliser les recettes fiscales de l’État. Aucun État ne peut répondre dignement à sa mission que s’il met en œuvre une politique économique pragmatique.

Bref, espère-t-on que ses idées puissent trouver l’écho nécessaire afin de susciter le réveil d’une  Génération capable de produire des Leaders qui ne soient prêts à s’engager rien que pour sauver la dignité d’une Patrie en détresse.

 

Marvel J. Cayard

Spécialiste en droit- droits fondamentaux

marvel-joseph.cayard.1@ulaval.ca

Québec, Canada

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