Essai sur une abolition silencieuse.
« Ce qui menace l'homme aujourd'hui, ce n'est pas la machine, mais l'esprit de la machine généralisée. »
Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme (1956)
La déshumanisation constitue aujourd’hui un point central des sciences sociales et de la philosophie critique. Loin de relever seulement des expériences extrêmes ou des régimes autoritaires. Elle semble s'inscrire dans les mécanismes ordinaires des sociétés contemporaines. À cela, nous voulons comprendre et examiner en profondeur le processus par lesquels les logiques économiques, numériques, institutionnelles et urbaines tendent à réduire l'individu à sa fonctionnalité productive en lui deshumanisant. En mobilisant les travaux issus de la sociologie, de la philosophie, de l'économie politique et des études sur les technologies, nous allons largement montrer que cette déshumanisation procède moins d'une disparition de l'humain que d'une transformation profonde des conditions sociales de son existence.
En effet, la déshumanisation est généralement associée aux violences extrêmes, aux conflits armés ou aux systèmes totalitaires. Pourtant, plusieurs auteurs soutiennent que cette dernière s'inscrit désormais dans les pratiques ordinaires des sociétés contemporaines. Günther Anders (1956) affirmait déjà que la principale menace pesant sur l'humanité résidait moins dans la machine que dans la généralisation de sa logique. Cette réflexion conserve une remarquable actualité dans un contexte marqué par l'accélération numérique, la financiarisation de l'économie et la montée des dispositifs d'évaluation permanente.
La modernité technique et économique s'est longtemps présentée sous les traits du progrès. L'automatisation a alors allégé la pénibilité du travail, la médecine a prolongé l'espérance de vie et les réseaux numériques ont multiplié les possibilités de communication à distance. Nul ne saurait nier ces acquis ni souhaiter un retour nostalgique à l’âge d'or fantasmé. Pourtant, à mesure que ces outils se généralisent, un phénomène plus discret s'installe : celui d'une réduction progressive de l'être humain face à sa capacité de production, son gain et le poids que ça pèse dans un système d'évaluation permanente. Pour Günther Anders (1956) la véritable menace n'est pas la machine en tant que telle, mais plutôt la généralisation de son esprit logique, quantifiable, interchangeable à l'ensemble des rapports humains.
En fait, cette déshumanisation n'a rien à voir à un cataclysme spectaculaire. Elle ne prend ni la forme d'un régime totalitaire ni celle d'une catastrophe nucléaire. Elle s'insinue au contraire dans l'ordinaire du monde du travail, des écrans, du soin et de la ville. Toutefois, nous allons examiner ce processus à travers quatre terrains privilégiés que sont: l'économie, le numérique, la médecine et l'urbanisme avant d'interroger, dans un dernier temps, les voies possibles de résistance. Il ne s'agit pas d'opposer un supposé « humain authentique » à une modernité par nature corruptrice, mais de montrer comment des logiques de rentabilité et de performance viennent subordonner la personne à sa fonction.
Cette démarche s'inscrit dans une tradition critique de Foucault à Byung-Chul Han, d'Illich à Marcuse qui n'a cessé d'interroger les effets déshumanisants des dispositifs de pouvoir et de production, sans pour autant céder au fatalisme. Car si la déshumanisation est un produit social, elle n'est pas une fatalité : la reconnaître, c'est déjà entamer le travail de sa réversibilité.
L'économie de la casse : l'homme comme déchet
Dans le capitalisme tardif, la logique est implacable. Car, tout ce qui ne produit pas est un coût. L'humain n'y échappe pas. Sous couvert de « flexibilité », de « performance », de « méritocratie », il est devenu une variable d'ajustement. Ce que le sociologue Robert Castel nomme « métamorphose de la question sociale », c'est-à-dire la société salariale, qui protégeait par le travail, s'effondre au profit d'une société de l'inaptitude où l'on n'est plus rien sans employabilité.
Par ailleurs, les chiffres parlent d'eux-mêmes. En France, selon la DARES (2023), près de 3,5 millions de salariés souffrent d'un risque de burn-out sévère. Cette souffrance n'est pas un accident, mais plutôt un effet de structure. Plus loin, Byung-Chul Han (2010), dans « Société de la fatigue », montre que le passage du dispositif disciplinaire au dispositif de la performance transforme chaque individu en entrepreneur de soi-même. Un entrepreneur qui s'exploite jusqu'à l'épuisement, sans même un contremaître pour le plaindre.
Par contre, cette logique du rebut ne se limite pas aux individus jugés improductifs. Elle atteint également les institutions qui, historiquement, avaient pour fonction de préparer, encadrer ou discipliner la force de travail. Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), montrait déjà comment l'école, la caserne, l'hôpital et l'usine formaient un même dispositif, destiné à produire des corps dociles et utiles à l'appareil de production. Or, à mesure que le travail humain devient superflu, remplacé par l'automatisation et l'intelligence artificielle, ces institutions perdent la population qu'elles étaient formées. L'école, conçue pour préparer de futurs travailleurs, peine à justifier sa mission quand le travail qu'elle prépare se raréfie. L'armée, qui absorbait une partie de la jeunesse désœuvrée, lui offrait un cadre, se professionnalise en se réduisant. L'Église, qui devrait encadrer moralement une classe laborieuse aujourd'hui recomposée, perd quasiment son ancrage social.
L'écran-monde : la fin de l'altérité
Ce même mouvement de quantification se retrouve dans l'espace numérique. Les réseaux sociaux ne connectent pas, ils se mettent en concurrence. Chaque publication est une mise en scène du soi-même marchand. L'autre ne devient plus un visage, dans le sens de Lévinas, mais une donnée, un clic, un like, un taux d'engagement.
À l'appui de ce constat, Sherry Turkle, dans Seuls ensemble (2011), décrit comment les adolescents préfèrent envoyer un SMS plutôt qu'appeler, parce qu'un appel est « trop intime, trop imprévisible ». L'émotion est filtrée, aseptisée. On ne pleure plus devant quelqu'un, on poste un émoticône triste.
Plus récemment encore, l'intelligence artificielle générative accélère le processus. Avec ChatGPT, Midjourney, les deepfakes, nous dialoguons avec des machines qui simulent l'humain sans en avoir la vulnérabilité. Jaron Lanier avertit : « Dès que vous traitez les gens comme des algorithmes, les algorithmes vous rendent la pareille. » La boucle est bouclée : nous apprenons à être froids, prévisibles, interchangeables, exactement comme les machines que nous admirons.
La médecine sans âme : Quand soigner devient gérer
Le constat est que, l'hôpital public, autrefois sanctuaire de la relation de soin, est devenu une usine à flux tendus. En 2022, le rapport de la Cour des comptes notait que 6 millions de Français n'avaient pas de médecin traitant. Les urgences ferment faute de personnel. Le temps de consultation moyen chez un généraliste est tombé à 12 minutes.
Cette dérive n'est pas pourtant nouvelle. Le philosophe Ivan Illich dénonçait dès 1975 dans Némésis médicale le phénomène de « iatrogenèse sociale » où la médecine ne guérit plus. Elle suscite plutôt la dépendance, l'angoisse administrative, la dépossession. Le patient n'est plus un sujet. Il devient un dossier médical partagé, une ligne dans un logiciel de planification. La mort elle-même est déshumanisée, chambres aseptisées, absence des proches lors du Covid, protocoles de fin de vie où l'accompagnement passe après la rentabilité des lits et des médicaments.
L'architecture de l'indifférence : la ville hostile
L'urbanisme contemporain fabrique de la solitude. L'architecte et théoricien Rem Koolhaas, parle de la ville générique, des espaces identiques partout conçus pour la circulation, non pour la rencontre. Les bancs publics inclinent leurs accoudoirs pour empêcher de s'allonger, on appelle cela l'architecture défensive ou hostile design. Le SDF, le jeune et le pauvre sont invisibilités.
Dans cette perspective, Richard Sennett, dans La Ville à vue d'œil (2018), oppose la ville ouverte (mélange, hasard, porosité) à la ville fermée (zonage, surveillance, fluidité). La nôtre est fermée. Les centres commerciaux sont des non-lieux (Marc Augé) où l'on ne rencontre que son reflet marchand. On y croise des corps, pas des histoires.
Contre cette déshumanisation systémique, la critique ne suffit plus. Herbert Marcuse (1964), dans L'Homme unidimensionnel, rappelait que la société avancée intègre sa propre contestation. Aujourd'hui, résister, c'est d'abord refuser de jouer le jeu. Quelques pistes, non exhaustives, permettent d'esquisser une déshumanisation inversée.
Somme toute, nous pouvons dire qu’au terme de ce parcours liant l'économie, le numérique, la médecine et l'urbanisme, un même mouvement se dessine : celui d'une réduction progressive de la personne à sa fonction, sa donnée et son rendement. L'humain déshumanisé n'est pas une fatalité biologique. Il est le produit d'un système qui a intérêt à nous rendre faibles, isolés, consommateurs, prévisibles. Le reconnaître, c'est déjà cesser d'en être le complice silencieux. De plus, la déshumanisation contemporaine ne relève pas d’une disparition de l’humain mais d’une transformation progressive des institutions, des technologies et des modes d’organisation sociale tendant à privilégier les logiques de performance, de quantification et d’optimisation. Toutefois, il faut penser à une réflexion plus large sur les finalités de l’organisation sociale, la place accordée aux relations interpersonnelles ainsi qu’aux éléments essentiels pour bâtir une société ou le progrès technique demeure au service de l’humain plutôt que l’inverse.
Guillaume TANNIS
Éducateur, Travailleur social, Economiste et Politologue en herbe
Références bibliographiques
ANDERS, Günther, L'Obsolescence de l'homme, Paris, Ivrea, 1956 (trad. fr. 2002).
AUGÉ, Marc, Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992.
CASTEL, Robert, Les Métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.
CITTON, Yves, L'Économie de l'attention : nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014.
DARES, Enquête sur les conditions de travail et les risques psychosociaux, Paris, 2023.
FOUCAULT, Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
HAN, Byung-Chul, La Société de la fatigue, trad. J. Stroz, Paris, Circé, 2014.
ILLICH, Ivan, Némésis médicale : l'expropriation de la santé, Paris, Seuil, 1975.
LANIER, Jaron, Who Owns the Future?, New York, Simon & Schuster, 2013.
LÉVINAS, Emmanuel, Totalité et infini : essai sur l'extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961.
MARCUSE, Herbert, L'Homme unidimensionnel, Paris, Minuit, 1968 (éd. orig. 1964).
O'NEIL, Cathy, Algorithmes : la bombe à retardement, trad. M. Capelle, Paris, Les Arènes, 2018 (éd. orig. Weapons of Math Destruction, 2016).
