« Que pouvons-nous faire ?» Inutile de s’attendre à un miracle

Le 17 avril 2022, pour la première fois depuis 2 ans, je traversais les environs de Martissant en voiture pour me rendre à Bercy, 2e section communale de Cavaillon, ma ville natale. Un voyage qui était stressant et frustrant, pénible et attristant. Frustrant et stressant vu que je devais emprunter la route cahoteuse et dangereuse de St-Jude à cause de la situation volatile à Martissant où les bandits règnent en maîtres et seigneurs. Pénible et attristant, car c’est la deuxième fois en moins de 3 mois que j’étais obligée de me rendre à Bercy pour des funérailles de mes proches. D’abord en février par avion, pour celles de ma petite cousine, Estherline Rébecca Renous, âgée seulement de 16 ans, assassinée chez elle le 5 février 2022, victime collatérale d’une tentative de kidnapping.

Il était pénible de revivre mon enfance et de constater mon impuissance face aux conditions socio-économiques dégradantes de ma communauté (Bercy se trouve à 40 minutes en voiture de la ville des Cayes) qui se sont empirées à la suite du tremblement de terre qui a frappé le Grand-sud en août 2021. Comment se fait-il qu’après plus de 38 ans Bercy reste toujours dépourvue de tout ? Pas d’hôpital, aucune école de référence en termes de qualité d’éducation, aucune bibliothèque, aucun centre culturel ou récréatif. Pas d’accès à l’eau potable et la route reliant Cavaillon à Bercy est toujours dans un état calamiteux, comme je l’avais connue petite, la parcourant à pied ou à vélo – ce n’était pas encore l’époque des motocyclettes. La déforestation s’est accrue à tel point que les paysans/nes peinent à assurer leur survie malgré leur détermination. J’ai été encore plus choquée de voir à quel point cette situation affecte le quotidien des femmes à Bercy. Des mères de famille et des jeunes filles qui doivent parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver de l’eau potable et effectuer le même parcours pour vendre les maigres récoltes.

 

Une détresse nationale

Devant la détresse que j’ai vue, il faut se rappeler que la majorité de nos communautés ressemblent à Bercy. Tout au long de mon parcours à ActionAid, une ONG internationale qui intervient en Haïti depuis 1997 en collaboration avec des organisations locales, j’ai eu l’occasion de visiter beaucoup de communautés rurales, localisées à l’Ouest, au Nord, au Sud et dans le Plateau central. La situation est pratiquement la même : l’accès aux services sociaux de base est quasiment inexistant et la fragilité économique des agriculteurs/trices se dégrade avec la crise socio-politique et sécuritaire qui perdure.

 

L’agriculture est la principale activité des familles paysannes haïtiennes. Paradoxalement, cette classe est de plus en plus confrontée à des situations d’insécurité alimentaire. Le secteur agricole manque d’investissements, de réformes agraires adaptées et peine à progresser face à l’ouverture, au cours des dernières décennies, du marché local au marché mondial des produits agricoles, au nom de politiques libérales favorisant l’importation à des tarifs douaniers négligeables au détriment du renforcement de la production nationale. L’intégration d’Haïti au marché international ne produit pas l’effet escompté. Le pays connaît au contraire une insécurité alimentaire croissante ; la vulnérabilité grandissante des agriculteurs/trices, les désastres naturels induits par le changement climatique, la crise socio-politique et l’insécurité se sont accentués au cours de la dernière décennie (2010-2020). Cette vulnérabilité les fatigue, les assujettit et les rend de plus en plus dépendant.e.s de l’aide internationale transmise en partie par des distributions de cash et/ou de nourriture. « Pitit fi m ou wè eta zòn nan ? Pa gen lavi, moun yo nan anpil mizè, ONG yo preske pa pote anyen nan zòn nan aprè tranblemann tè a… lapli te tonbe mwa pase a, gen kèk ti jaden men pa gen gwo espwa », s’est plaint mon papa après m’avoir accueillie chaleureusement.

 

La solution doit-elle venir d’un miracle ?

Il est pourtant important de souligner que l’aide alimentaire de la communauté internationale n’est pas sans conséquence. En grande partie, les produits sont importés de l’étranger à cause, dans certains cas, de la faible capacité de la production locale. Un rapport d’Oxfam publié en octobre 2010 a bien mis en évidence cette situation et a fait appel tant à l’État haïtien et la communauté internationale pour mettre en place les ressources adéquates et chercher une meilleure cohérence entre leurs aides au développement et les politiques commerciales. Sans quoi, cette aide que les familles attendent, souvent désespérément, peut en effet fragiliser davantage le secteur agricole et ainsi mettre à risque leurs moyens de subsistance. 

« Que pouvons-nous faire ?» Se demandaient mes parents et plusieurs agriculteurs/trices avec lesquels j’ai eu quelques échanges sur les retombées des activités agricoles dans la zone. Visiblement, un sentiment d’impuissance les envahit face à la détérioration accélérée de leurs conditions de vie. Dans certains cas, ils attestent que les récoltes étaient mauvaises à cause des précipitations qui sont inférieures à la normale, mais aussi hors saison de plantation et dans d’autres cas, la perte totale de leurs cultures à cause de la tempête Grace en 2021. « sè m,  bagay yo pa fasil kounye a menm; dèfwa ou pa ka travay tè a paske pa gen lapli, dèfwa siklòn detwi jaden yo nèt, men pi gwo pwoblèm nan se lè w rive sove yon rekòt epi pou w paka vann li oswa w blije bay li pou granmesi… Matisan bloke, Madan Sara pa ka rive Pòtoprens, yo prèske pa vin achte nan men nou ankò… dèfwa ou ka pase yon jounen nan mache a san vann anyen » s’est lamentée une agricultrice désespérément.

Beaucoup de facteurs ont ébranlé la situation alimentaire déjà précaire du pays. La crise socio-politique, l’insécurité, la hausse du carburant, l’inflation galopante, la régression économique des trois dernières années, le tremblement de terre de 2021 et les catastrophes naturelles ont mis à genou les paysans/nes, particulièrement dans le Grand Sud du pays. Selon les chiffres avancés par OCHA, le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire en Haïti est passé de 4.4 millions en 2021 à 4.6 millions entre mars et juin 2022. En effet, un rapport publié par le Centre d’Analyse et de Recherche en Droits Humains (CARDH) en mars 2022 a permis de dévoiler la montée grandissante de l’insécurité alimentaire dans le pays passant de 2.6 millions en 2018, 3.7 millions en 2019, 4.1 millions en 2020, 4.4 millions en 2021 à 4.9 millions de personnes qui seront affectées par l’insécurité alimentaire en 2022.

Ce sombre tableau met en évidence le niveau très élevé de l’insécurité alimentaire et les effets néfastes que cela peut avoir sur les conditions économiques déjà précaires des familles paysannes pour subvenir à leurs besoins de base. Pour un pays fortement dépendant des importations, la crise Russo-Ukrainienne commence déjà à impacter Haïti avec la hausse considérable des prix des produits sur le marché mondial. Selon une enquête menée par ActionAid dans 14 pays d’intervention, dont Haïti, le prix de la nourriture, du carburant et des engrais dans les communautés les plus pauvres du monde monte en flèche ; les familles dépensent le double voire le triple pour des produits et services qu'elles payaient avant la guerre Russo-Ukrainienne. En Haïti, des produits importés tels le riz (à 80%) et l’huile de cuisson (à 100%) ont connu une hausse de prix considérable, soit une augmentation respective de 39.6% et 67.5% en mars 2022.  Les conditions de vie de la population se détérioreront davantage non seulement à cause de l'augmentation vertigineuse des prix sur le marché mondial, mais aussi résultent des crises socio-politique et économique récurrente, de la violence des gangs armés, de l’exposition aux catastrophes naturelles et des effets du changement climatique, lesquels persisteront si rien n’est fait pour inverser la tendance.

Quelles sont les alternatives pour les agriculteurs/trices ?

Dans le Plan de Relance Economique Post Covid-19 2020-2023 (PREPOC) et d’autres documents stratégiques comme le Plan de Relèvement Intégré de la Péninsule Sud (PRIPS), le développement du secteur agricole demeure une priorité. Mais à tort ou à raison, le budget du MARNDR est réduit de 12% dans le budget national rectifié de 2021-2022 passant de 5.27 contre 8.37 millions du budget national 2020-2021[1]. Visiblement les investissements de l’État dans le secteur agricole resteront très limités. Il est donc extrêmement important que les acteurs intervenant dans l’agriculture tels que les ONG internationales et nationales, le secteur privé, les agences onusiennes, entre autres, conjuguent leurs efforts de manière à offrir une issue plus durable aux agriculteurs/trices. Parmi les actions à prendre, nous pouvons envisager :

  • La promotion de l’agroécologie tout en facilitant le réseautage et en offrant des assistances techniques et des intrants incluant des semences résistantes aux effets du changement climatique, adaptées aux caractéristiques climatiques locales. Des expériences et des études ont montré que l’agroécologie peut contribuer positivement à la production d’aliments sains et la préservation des ressources naturelles et de la biodiversité. Mettant au centre les femmes comme motrice de l’économie rurale et des agents clés du système agricole haïtien, l’agroécologie représente un atout incontournable à l’amélioration des conditions de vie des familles paysannes haïtiennes.
  • La promotion de l’entrepreneuriat agricole par le renforcement de la résilience économique et des activités agricoles innovantes notamment pour les femmes et les jeunes en milieu rural peut contribuer à transformer le système de production alimentaire au niveau des communautés permettant à la population de répondre à leurs besoins et du même coup offrir des alternatives aux jeunes qui cherchent désespérément à migrer vers les grandes villes urbaines ou l’étranger, en quête de meilleures conditions de vie. Des actions innovantes telle la création de micro-parcs afin de mutualiser les ressources et ainsi favoriser l'accumulation d'équipements productifs, d'intrants et de technologies pour répondre aux principales contraintes auxquelles sont confrontés les producteurs, les transformateurs et les professionnels des PME.
  • Le renforcement du cheptel. Pour faire face à la cherté de la vie et atténuer la gravité de l’insuffisance alimentaire, beaucoup de familles paysans/nes ont dû souvent recourir à des stratégies de subsistance incluant la vente du bétail. Le renforcement du cheptel ne doit pas se traduire par simplement des distributions d’animaux aux familles. Elle doit apporter de la valeur ajoutée au secteur d’élevage par la mise en place de stratégies permettant de développer l’élevage suivant des méthodes agroécologiques et aider les familles à trouver des niches à transformer et mettre sur le marché des produits innovants pour accroître leur revenu.
  • Le renforcement de la production alimentaire locale. Le renforcement de la production doit nécessairement passer par a) l’amélioration des structures étatiques locales en vue de faciliter le développement et l’articulation des initiatives agricoles transformatrices b) le renforcement des organisations locales œuvrant dans le secteur agricole incluant les organisations professionnelles, les coopératives agricoles, les associations paysannes en vue de les doter d’outils et de connaissances pour mieux répondre et s’adapter aux défis. Il y a lieu de souligner que le renforcement de la production alimentaire doit mieux outiller et accompagner techniquement les agriculteurs/trices, faciliter l’accès aux services de crédit agricole, à construire et à réhabiliter les infrastructures agricoles.

Enfin, nous pouvons miser sur les femmes qui représentent le poto mitan du secteur agricole haïtien et, globalement, elles sont appelées, en tant qu’agents de changement, à œuvrer pour la réalisation des objectifs de développement durables, notamment l’ODD2 qui vise à « éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir une agriculture durable ». A l’occasion de la Journée Internationale de l’Environnement, je vous invite à réfléchir sur ces alternatives, non exhaustives, en mettant les femmes et les jeunes au centre de la transformation du système agricole haïtien, pour une meilleure gestion des ressources et la protection de l’environnement et dans une perspective de réduction des inégalités entre les sexes.

 

Angeline Annesteus

Directrice d’ActionAid Haïti. Née d’une famille paysanne, elle s’intéresse au sort de cette classe et aux droits des femmes et des filles.

 

LES GRANDES LIGNES DU BUDGET  2021-2022 : Présenté par le Ministre de l’Economie et des Finances.

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