La crise de l’école haïtienne comme modèle de « réussite sociale »

Les systèmes scolaire et économique en Haïti ne présentent pas des relations objectives entre eux. La compétence culturelle ne constitue pas dans le meilleur des cas une condition d’entrée sur le marché de l’emploi, strictement serré – le chômage est structurel dans le pays.  La relation entre le système de production des producteurs et le système de production économique et de services se trouve dans un carrefour perplexe : le principe de congruence relationnelle entre ces deux systèmes est faussé, il en résulte une crise de l’insertion professionnelle des jeunes diplômés sur le marché de l’emploi.

Si la population estudiantine et scolaire augmente durant ses trente dernières années, le secteur économique est pourtant en inadéquation avec celle-ci, comme le souligne d’ailleurs Fritz Dorvilier dans son livre « la crise haïtienne du développement, essai d’anthropologie dynamique » (2012), où il traite du rapport de déséquilibre de la population haïtienne avec l’économie, à partir du concept « démo-économie ». L’université haïtienne est une usine à produire des chômeurs, notamment dans les filières des sciences humaines et sociales (sociologie, anthropologie, psychologie, diplomatie, histoire de l’art et archéologie, tourisme et patrimoine, etc.). Je me demande si les acteurs politiques et universitaires songent à penser un jour aux jeunes universitaires, qui sortent chaque année de l’université avec un diplôme de licence, master ou un certificat – si peut soient-ils – et qui se retrouvent sans emploi, frustrés et aigris ?

Les statistiques brillent par leur absence en ce qui concerne le processus d’insertion des jeunes diplômés sur le marché de l’emploi.

Pour autant, le constat est imposant : les jeunes diplômés font face à des problèmes cuisants d’insertion professionnelle ; simultanément les postes existants sont distribués selon les critères du népotisme, du clientélisme et de la corruption.

Ainsi, les recrutements ne se basent pas généralement sur des critères objectifs.

Pour ainsi dire, les jeunes sont les exclus du système économique et de services : les stages, les CDD, CDI et l’intérim sont pratiquement inexistants, les établissements de crédit sont minimes et les banques commerciales hésitent de financer le jeune aspirant au crédit, etc. La faiblesse du marché financier est un handicap majeur dans l’économie haïtienne : c’est le résultat de l’incapacité des ménages à épargner qui est mise à nu. Elle est révélatrice des conditions socio-économiques précaires de la population haïtienne.

Une remise en question nécessaire des rapports entre les deux systèmes s’impose : l’investissement dans le système scolaire pourrait ne pas se révéler être un enjeu primordial

– stratégie de l’homo sociologicus rationnel – du coup, la croyance en l’école comme facteur de mobilité sociale est indexée à raison : on n’a pas à s’investir dans un jeu qui ne permet pas d’être gagnant, pour en jouer le jeu, il faut bien sûr croire en la réalité du jeu et à la valeur de ses enjeux. La crise de l’école comme modèle de réussite sociale (insertion dans une activité socio-économique [emploi, entrepreneuriat], acquisition de biens matériels, accès aux services sociaux, reconnaissance sociale et symbolique), n’entrainerait-elle pas d’autres modèles sociaux substitutifs de la réussite sociale (la migration, le militantisme politique ou le banditisme par exemple) ?

La décote exponentielle du droit de créance – théoriquement émis par le système scolaire – sur le marché de l’emploi questionne le pharisaïsme sociétal stipulant que : « L’école est la clé de la réussite » ; elle peut susciter un certain malaise social et un désenchantement du côté des parents haïtiens qui s’investissent corps et âme dans l’instruction de leurs enfants. En fait, selon le coopérant français Paul Cozigon (1993) : « En Haïti, peut-être plus qu’ailleurs, l’école est investie d’un espoir quasi mythique de transformation sociale et culturelle. On lui prête un tel pouvoir de changement et de promotion sociale qu’on est prêt à tous les sacrifices financiers pour envoyer ses enfants à l’école. »

Si on insiste parfois sur le phénomène de la fuite des cerveaux en Haïti (80 % de nos ressources humaines qualifiées vivent dans les pays étrangers), on aborde timidement le rapport de l’inadéquation entre les qualifications scolaires et les places offertes par les employeurs en Haïti ? Combien de fois pose-t-on le problème des rapports entre la formation et les offres d’emploi ou dans un sens plus englobant, les rapports entre les offres de formation et les besoins réels du pays ? Par le sens de la débrouillardise, le jeune licencié en anthropologie ou en science politique est potentiellement « professeur de sciences sociales » dans les classes de Rhéto ou de la Philo, souvent en concurrence avec un normalien diplômé en sciences sociales, tandis qu’au ministère de la Culture et de la Communication et/ou au ministère des Affaires étrangères (MAE), ce sont les acteurs politiques qui nomment et révoquent le personnel en dehors de tous les critères méritocratiques.

La méritocratie en rapport avec les systèmes bicatégoriels éducatifs économique – vue comme étant une « inégalité juste » selon le sociologue

François Dubet, car celle-là est fondée sur la recherche de l’excellence, dans lequel les plus méritants obtiennent le plus d’avantages – est mise en suspense en Haïti. La compétence culturelle ne permet pas d’obtenir des profits spécifiques de manière régulière sur le marché de l’emploi et par effet de boule de neige dans tout le système social. L’école haïtienne n’est pas un facteur « pertinent » de la fluidité sociale qui permettrait d’une part, aux individus diplômés des classes populaires d’avoir accès aux autres formes de capitaux : économique, social, et, d’autre part jouerait le rôle de relais fondamental aux individus de la nouvelle classe moyenne de se conforter dans leur position sociale, voire de se reproduire.

De ce fait, les jeux sociaux ne sont pas faits à la sortie du système scolaire ou universitaire : l’acquisition d’un diplôme scolaire supérieur à celui de son père ou de sa mère ne garantissait pas au fils ou à la fille une position sociale plus élevée. Ce qui prévaut c’est la viscosité sociale, contrairement aux États-Unis d’Amérique, où l’école est un facteur essentiel dans la réalisation du « rêve américain » que l’on associe au mode de vie de la classe moyenne supérieure (upper middle-class), (Bodovski, Katerina, 2015).

L’école haïtienne fonctionne comme un miroir aux alouettes : dans le vif du discours, elle est vue comme une idole théâtrale dans laquelle les acteurs impliqués (notamment, les élèves et étudiants) devront être les élus du système économique, social et politique en vigueur ; en revanche dans le laboratoire quotidien, la compétence culturelle qu’elle émet est déficitaire, déconnectée du réel et du marché de l’emploi haïtiens. In fine, l’école haïtienne est caractérisée par deux extrêmes : l’espoir d’un lendemain meilleur dans la théorie et le désespoir d’un changement réel des conditions de vie des citoyens – notamment celles des jeunes – dans la pratique.

Autrement dit, la société haïtienne dans ses structures aussi bien dans ses pratiques n’est pas autant naïve comme le pensaient les parents haïtiens, les écoliers et les étudiants.

Elle a dans la majeure partie des cas, grandement raison d’eux et de leur vision républicaine de l’école, en leur faisant voir dans la pratique que leur destinée sociale est grandement dépendante de leur origine sociale, de leur âge et de leur sexe ; des individualités peuvent se démarquer tant bien que mal, mais la norme sociale serait la reproduction des positions sociales.

La fracture qui existe entre l’école et le monde du travail est caractéristique d’une crise sociétale : la distribution des places sur le marché de l’emploi en dehors des critères méritocratiques est un problème profond et potentiellement subversif des idéologies du mérite scolaire chez les familles paysannes et urbaines des classes populaires : cette tendance est à un état latent. Un dévoilement généralisé de la magie sociale du système scolaire haïtien est porteur de vives revendications populaires ou d’une société sans école : jetons les livres au panier et sortons dans la rue !

 

Feland Jean

felandjean@yahoo.fr

 

— Alain Gilles souligne dans son article « L’État et la constitution d’un champ scientifique » qu’en Haïti, le scientifique cherche à se valoriser socialement dans le champ politique à cause des faiblesses institutionnelles du champ intellectuel.

Gilles, Alain, « L’État et la constitution d’un champ scientifique », revue Franco-haïtienne de l’Institut français d’Haïti, conjonction no 203-1998. Le virage de certains professeurs d’université et de professeurs d’écoles secondaires dans le champ politique (soit comme candidat ou comme analyste politique) pourrait être analysé sous cet angle.

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