« L’international communautaire et la balkanisation de la société haïtienne »

Hancy PIERRE, dans le cadre d’un hommage au professeur Jn Anil LOUIS JUSTE, Sek JANIL, Port-au-Prince, 29 juillet 2022.

Parler de l’international communautaire consiste à ramener le débat sur le terrain du travail social qui recoupe en grande partie les réflexions du travailleur social et militant Jn Anil LOUIS JUSTE à qui est dédié cette période de réflexion dans le cadre des activités du Sek JANIL auquel je dois toute ma gratitude pour m’avoir invité en ces circonstances. Janil avait produit de critiques virulentes à l’encontre de l’interposition des ONG dans la conception des politiques sociales en Haïti. En effet, le grand déferlement des ONG est circonscrit dans le cadre de la promotion de l’International communautaire des années 1980 correspondant à la deuxième phase de la globalisation capitaliste caractérisée par le néolibéralisme triomphaliste. Et, dans ce contexte, on a eu difficilement dénombré plus 362 de ces entités. Ce qui fut une sous-estimation vu le pullulement de ces organisations sous le parapluie de milliers de petites églises protestantes sur tout le territoire haïtien.190 ONG ont été enregistrées en 1995 (HAVA) à côté de 2,000 à 12,000 organisations de base, le plus souvent s’exerçant aussi comme des ONG fonctionnant dans le cadre des congrégations.

Les interventions de l’International communautaire concernent généralement les emplois massifs cosmétiques (Woy Woy suus Duvalier qui ressemble au Food For Work ou au Cash For Work de nos jours) et l’aide alimentaire. Les régions étaient assignées à des bailleurs de fonds spécialisés : le Care dans le Nord-Ouest ; l’ACDI et le CRS dans le sud ; l’USAID, le territoire national. Ce qui s’apparente à une balkanisation de la gestion de l’aide humanitaire. Les institutions internationales restent les principaux leaders de la gestion de l’humanitaire avec pour effets pervers la migration, la paupérisation croissante, la désagrégation de la paysannerie, l’urbanisation sauvage et la crise des services sociaux.

 Il est un fait que tout fut parti de la première grande globalisation correspondant aux années 1870.

L’obédience internationale dans le social est, pour nous, une marque de l’international communautaire. On a tendance à opposer des ONG à l’État ; ce qui relève d’un faux débat du point de vue du sociologue hollandais Dirk Krijt pour qui il convient de qualifier les organisations non gouvernementales du « secteur privé public ». L’influence des États bailleurs est déterminante dans les grandes organisations internationales qui fonctionnent en promouvant des opérations des Organisations locales. Tout a démarré sous le gouvernement de Geffrard au cours duquel s’est pénétré le capital international spéculatif en Haïti accompagné en même temps des premières interventions de l’Église Catholique romaine dans l’instruction publique et des églises protestantes pentecôtistes et baptistes dans la promotion de la philanthropie. Voilà un domaine idéologico-culturel sensible légué à des acteurs internationaux y compris ceux de l’ancienne métropole à travers le clergé Breton. Ce, dans un pays qui a renversé l’ordre colonialiste et esclavagiste international en 1804.Toutefois, il s’agit toujours de quelques attributs des demandes de services du peuple qui constituent des réponses. Ce fut le cas de l’instruction sous Geffrard qui restait encore un service sélectif et ne s’adressait pas à tous. 

Parler l’international communautaire c’est se référer au travail social en Haïti qui suggère une prise en compte de l’analyse des formations sociales qui ont eu une relation d’influence sur la formation sociale haïtienne proprement dite. Ainsi devons-nous considérer la France comme ancienne métropole dans la tradition para médicale et para juridique puis les États-Unis pour avoir exercé une domination dans le continent et particulièrement sur Haïti. La création de l’École des Gardes malades et d’autres œuvres sociales existant sous l’égide de l’occupant en sont des exemples. Le Centre d’Études sociales qui eut précédé l’École nationale de Service social en 1958 fut d’obédience américaine. Il a été révélé dans le cadre des congrès panaméricains de service social de 1945 à 1976 l’hégémonie des programmes d’enseignement nord-américain (Ander-Egg, 1977) et le mouvement hygiéniste. Il s’inscrit aussi dans le contexte de l’occupation américaine des politiques sociales pour le bienêtre de l’occupant en même temps avec des retombées sur la situation de la population néanmoins dans une perspective résiduelle. Aussi devons-nous noter l’héritage de l’Église catholique dans l’action de bénéficence -aseptique. Toutefois, l’implantation des Écoles de Service Social dans la caraïbe relève de la promotion faite par les Nations Unies(ibid) notamment par le biais de l’OIT eu égard à l’acuité du mouvement syndicaliste d’alors.  

En Haïti, l’absence d’excédents qui caractérise le type d’Etat existant le limite à garantir les politiques du bienêtre social visant la reproduction de la force de travail et de la population. C’est ce rôle qui est joué par les organisations internationales comme mécanismes de reproduction du système capitaliste international pour avoir plutôt bénéficié de dividendes alléchants dans la domination de l’Etat et l’exploitation du peuple haïtien. Les conditions de vie des masses populaires devaient attirer l’attention des classes dominantes internationales au prix de la lutte des classes dominées en Haïti. Delà est né le paternalisme de l’urgence, en reconnaissant du moins les droits sociaux néanmoins la satisfaction des besoins en utilisant des formes détournées qui font dominer l’action de bienfaisance et le contrôle social. La répression, le laissez-faire, la migration forcée et provoquée  ou la cooptation sont les formules privilégiées pour pouvoir évacuer les revendications sociales et politiques des classes travailleuses.

La gestion de l’assistance est, en Haïti, du monopole des églises et des organisations internationales. Très tôt, les églises étaient considérées comme des pionnières de la guerre contre la pauvreté, l’ignorance et les maladies. Toutefois, l’aide et la répression se sont combinées dans les actions de l’État devant son incapacité d’assurer le bien-être de la population en recourant souvent à la répression. Les interventions se situent généralement dans la répression, la manipulation, la cooptation, l’embrigadement et le nettoyage social. Ce que le professeur Vorbe(2011) , en tenant compte de la gestion de l’aide dans le contexte de l’après-séisme de 2010 en Haïti, a qualifié   d’ »Humanitarisme militarisé »  .

Les organisations internationales de l’International communautaire gagnent davantage de terrain surtout en cas de post catastrophe. Ce sont les cas de plusieurs grandes ONG, dont le Care et le CRS en 1954 à la suite du passage du cyclone Hazel, du Service chrétien en 1967 (cyclone Flora), de l’Église méthodiste et d’autres organisations dans les mêmes circonstances. Les programmes de développement se sont initiés à partir de l’expérience de l’UNESCO à Marbial dans le sud-est, en 1949, servant d’action pilote de développement pour les Nations Unies. Selon Tardieu, la dépendance vis-à-vis de l’étranger et l’absence de vison du président Estimé a attiré l’étranger dans l’implantation des projets d’éducation rurale en venant alors à la rescousse duquel président il y a lieu de visiter la localité de Marbial en 2022 pour constater l’héritage du développement promu devant les actuels déficits criants en services sociaux de base et en infrastructures.

L’aide humanitaire domine la scène. Les ONG supplantent l’État dans l’intervention sociale et publique. Les secteurs plus touches sont l’éducation (aide alimentaire, éducation et organisation) par rapport à l‘agriculture et l’environnement, Les ONG viennent pallier les effets néfastes des politiques d’ajustement structurel sur les conditions de vie de la population, aussi est-ce l’inféodation accrue des organismes internationaux dans l’organisation du système éducatif et l’influence des États comme les États-Unis, le Canada, la France associés avec des organismes tels que Banque Mondiale, UNESCO, Banque Interaméricaine de Développement (BID), organisation des États américains (OEA) (Tardieu,1990). Il s’établit une balkanisation à partir des sphères d’influences étrangères sur le système de l’enseignement. L’exemple du Canada, dans le contrôle de l’école de l’agriculture, l’école de gestion et de comptabilité, les écoles techniques, la restructuration administrative du ministère de l’Éducation nationale. Pour la France, c’est l’institut Pédagogique National et les États-Unis l’alphabétisation, le curriculum des écoles privées, la formation de maitres des écoles privées et le préscolaire. Il a été érigé un édifice d’éducation apparenté à un tour de Babel en évacuant les intérêts nationaux quand la jouissance du droit à l’éducation pour toutes et pour tous reste un leurre dans les fascinations politiques créées par les différents gouvernants.

Il faudrait attendre 1976, au prix des résolutions des organismes régionaux, pour se mettre au pas dans une perspective universelle en matière d’éducation.  Ce qui reste une lettre morte vu la prépondérance du secteur privé dans le secteur éducatif et le rachitisme de l’école publique dans l’accueil des enfants et des jeunes à besoin de scolarisation. Dans le même contexte, il a été révélé que « dans 47 écoles de Port-au-Prince et de Pétion Ville, environ 19,200 enfants bénéficient des cantines scolaires appuyées par le CARE et le CRS. Le service des cantines des pères Salésiens profite à environ 10,000 élèves des 120 petites écoles gérées par ces religieux à La Saline et à Cite Soleil ». Les réactions et réponses aux problèmes sociaux des pouvoirs publics sont généralement dictes par des organismes internationaux et ne se limitent qu’a des actions cosmétiques de façade. Dans le domaine de la protection de l’enfant par exemple, nous évoquons le mobile à la création du Centre d’Accueil de Carrefour alors Centre Duval Duvalier, soit l’acte de respecter des dispositions adoptées par des organisations internationales, dont l’UNICEF, quand 35 mineurs incarcérés au Pénitencier national ont été transférés et internés à ce nouveau centre le 24 décembre 1960.Le suivi dans la gestion de ce centre est de l’ordre d’une catastrophe qui dénote clairement l’irrespect des droits de l’enfant.

D’où un État à la remorque de l’International pour ses interventions publiques d’autant plus que les élites, disons mieux les classes dominantes locales ont su jouer un rôle subalterne par rapport aux intérêts capitalistes -monopolistes lies au processus de globalisation. Elles ne sont pas déplacées, mais assurent la fonction d’intermédiation malgré les contradictions qui existent entre l’intérêt hégémonique et ceux plutôt secondaires quand s’instaurent de nouveaux points de consensus dans un système qui puisse favoriser même la « grandoccratie » (Louis-Juste, 1998) en lieu et place de bourgeoisies nationales. Le développement dont on parle justifie l’intervention étrangère au nom de l’humanitarisme militarisé. Le développement se réfère aux facteurs suivants modernisation, reforme libérale, renforcement et rationalisation du système fiscal, mise en place d’infrastructures, distribution de services de communications, routes, éducation, salubrité, santé, loisirs, etc. Il se rapporte aussi à l’équilibre macro- économique, la consolidation d la monnaie, la promotion de la propriété privée de la terre et l’intervention des compagnies privées dans la gestion de la production. Finalement le développement concourt à la finalité de stabilité politique comme résultante de l’effort pragmatique. Ce qui coïnciderait au bien fonde de l’intervention étrangère dans un « État faible ou fragile « je dirais un État affaibli par les impérialismes réellement existants.

De nos jours, on assiste l’interférence de l’International communautaire dans des secteurs de souveraineté nationale comme l’organisation des élections démocratiques à travers des organismes d’observation électorale, la formation, la supervision, les logistiques voire l’appui à de candidats. L’IDEA International par exemple a joué un rôle important dans l’accompagnement en formation et orientation de partis politiques et les organisations de la société civile. Le fossé est grand dans la finalité à pouvoir combler les luttes pour la réappropriation du droit à l’autodétermination du peuple haïtien et la promotion d’un État au service du peuple et de la nation. D’où une interpellation à l’Université dans l’accompagnement du peuple haïtien dans sa quête d’indépendance et de bienêtre au regard de la Constitution de 1987 et des Dispositions transitoires de 1997.

 

HANCY PIERRE

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