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De l’art de la parole au prix Mario Stasi

De l’art de la parole au prix Mario Stasi



Me Nathan Laguerre, jeune avocat du barreau de Port-au-Prince, vient de remporter le prix Mario STASI décerné par le barreau de Paris dans le cadre d’un concours international d’éloquence consacré à « la défense de la défense ». Me Laguerre collabore avec le Bureau des Droits humains en Haïti (BDHH) – « Biwo dwa moun » depuis près d’un an. Nous avons rencontré Pauline Lecarpentier, secrétaire générale du BDHH, qui nous parle de son parcours et du programme du BDHH en faveur de l’encadrement d’une nouvelle génération de professionnels du droit dans le pays.


Le National : Me Nathan Laguerre vient de rentrer en Haïti avec un prestigieux prix international d’éloquence. Pourriez-vous revenir avec nous sur son parcours ?

Pauline Lecarpentier : Me Nathan Laguerre est un jeune avocat prometteur, passionné de l’art de la parole. Lorsqu’il était encore avocat stagiaire, il a remporté le concours de plaidoirie organisé par le barreau de Port-au-Prince. Il a ensuite participé au concours d’éloquence et d’art oratoire organisé à Yaoundé au Cameroun par la Conférence internationale des Barreaux (CIB). Cela lui a ouvert la voie pour réaliser un stage au sein du cabinet de Me Dominique Tricaud. Ancien secrétaire de la Conférence, ancien conseiller de l’ordre du barreau de Paris et actuel trésorier de la Conférence internationale des Barreaux (CIB), Me Tricaud est également fondateur d’Avocat debout, un collectif qui s’est créé en France pour accompagner les luttes sociales et offrir de l’assistance aux personnes victimes d’arbitraire. Ce brillant avocat est devenu, en quelque sorte ,son mentor, son guide pour conjuguer ses convictions de gauche et sa vocation professionnelle. À son retour, Nathan a, d’ailleurs, créé avec d’autres confrères une antenne haïtienne d’Avocat debout.

L.N : De quand date votre rencontre ?

P.L : Nathan a rejoint l’équipe juridique du BDHH depuis novembre 2017. Dès le départ, il a démontré son engagement. C’est, d’ailleurs, à mon sens, ce qui fait le secret du métier d’avocat : contrairement à un job d’employé, pour être avocat, il faut être fougueux, ne pas attendre que les choses se passent, mais provoquer les rencontres, prendre des initiatives, apprendre en observant, puis très vite en s’impliquant. C’est un métier passionnant, mais il faut avouer qu’il n’est pas facile d’y faire ses premières marques. Beaucoup de jeunes se trouvent décontenancés devant la difficulté de trouver un stage, de maîtriser la procédure comme les arcanes du système, de se construire une réputation, d’oser aborder les autorités judiciaires et de se constituer au fur et à mesure une clientèle. Personne ne va vous prendre par la main au tribunal : il faut savoir se lancer, et prendre la lumière. Un vrai avocat ne peut être un figurant.

L.N : En quoi consiste son travail au BDHH ?

P.L : Le BDHH est avant tout un cabinet d’avocats spécialisés qui offre depuis plus de trois ans de l’assistance légale aux personnes démunies et aux victimes de violations des droits humains en Haïti. Me Laguerre a été associé comme avocat collaborateur. Il a très vite trouvé sa place et impulsé une nouvelle énergie à l’équipe juridique, en duo avec un autre avocat prometteur du barreau de Port-au-Prince, Me Uel Davidson Olivier. Il partage pleinement la logique du BDHH de vouloir construire un véritable esprit d’équipe, avec, au-delà de la fourniture de services juridiques de qualité, la volonté de former la relève, une nouvelle génération de professionnels hommes et femmes à la fois talentueux et sensibilisés aux droits humains. Il joue aujourd’hui le rôle d’avocat encadreur et a démontré, avec son humour, sa modestie et son sens de l’animation, ses capacités de leader. Il a également prouvé son courage et sa détermination dans le suivi de dossiers pas toujours faciles. Je me souviens d’un déplacement au cabinet d’instruction de Petit- Goâve, où il a dû quitter le tribunal sous une pluie de pierres !

L.N : Pourriez-vous nous parler de ce que représente l’éloquence pour un avocat ?

P.L : Un avocat, c’est avant tout un professionnel qui utilise les mots pour se battre, pour défendre les droits de ses clients. Il peut y avoir des avocats qui restent dans leurs cabinets, préparent les dossiers en amont, mais fondamentalement, un avocat accompli, c’est avant tout un plaideur. Quelqu’un qui est capable de prendre la parole en public, et de renverser la vapeur par sa seule intervention. C’est tout un art. Une question de talent, mais aussi une question d’exercice. Nathan l’a bien compris, qui dit toujours que les jeunes n’ont rien à perdre à se lancer dans des concours, même s’ils les perdent. On apprend beaucoup des autres, on apprend aussi beaucoup de ses propres échecs. Il faut savoir prendre des risques ! C’est cet espace d’apprentissage que le BDHH souhaite offrir, notamment à travers la mise en place du concours de plaidoirie sur les droits humains. L’occasion pour les jeunes étudiants en droit de se découvrir, de progresser et d’être découverts. Le BDHH recrute d’ailleurs ses stagiaires parmi les participants au concours…

L.N : Vous poursuivez également ce travail autour de l’art oratoire au sein de votre équipe ?

P.L : Dans la continuité du concours, et sous l’impulsion de Me Laguerre et de Me Olivier, nous avons décidé depuis septembre de proposer des joutes oratoires qui opposent les membres de notre équipe, à la fois les avocats confirmés, les avocats stagiaires et les étudiants stagiaires. Nous choisissons des sujets en lien avec l’actualité qui sont plaidés en marge des ateliers que nous organisons, par exemple sur la prise en charge légale des violences basées sur le genre ou sur la réforme pénale. Voici quelques exemples de sujets : « la justice est-elle dans la punition ? » « Les victimes doivent-elles avoir la même place que les autres parties dans le procès pénal ? » « faut-il s’inspirer du droit étranger pour réformer la législation haïtienne ? » « le juge d’instruction, pour ou contre » ; « le juge des libertés et de la détention » ; …

L.N : Le bilan de ces joutes oratoires est-il positif ?

P.L : C’est une aventure incroyable, qui nous faisait tous progresser, et qui crée une véritable exaltation au sein de l’équipe. Nous avons conscience que chaque joute transforme les participants et nous fait grandir collectivement. Elles nous font également beaucoup réfléchir, et prendre notre part dans les débats de société. C’est en fonction de tout cela que Nathan est parti à Paris, et nous sommes tous fiers de lui. Il a été déclaré champion face aux sélectionnés des plus grands barreaux francophones ! Ce prix a aussi beaucoup de sens, car il met en valeur la défense de la défense, c’est-à-dire le rôle si particulier que peuvent jouer les avocats dans la défense concrète et réelle des droits humains. Et les risques qui sont parfois associés à leurs engagements. Mario Stasi est un ancien bâtonnier de Paris, ancien membre de la CIB, qui s’est beaucoup battu contre le racisme et l’antisémitisme. Me Laguerre a plaidé la cause de l’avocat pakistanais Saïf-Ul-Mulook, qui est aujourd’hui en exil. Ce ne sont pas des choix au hasard.

L.N : La nouvelle édition du concours de plaidoirie sur les droits humains est lancée ?

P.L : Oui, la phase des présélections écrites est ouverte jusqu’au 6 janvier 2019. Toutes les informations se trouvent sur notre page facebook et sur notre site www.bdhhaiti.org. Dire que nous en sommes déjà à la 4e édition ! Le concours est devenu une véritable institution, un moment dans la vie étudiante, attendu par de plus en plus nombreux candidats. C’est un plaisir de voir l’enthousiasme qu’il suscite. Cette année, nous avions décidé au départ de le réserver aux étudiants mémorants et aux jeunes licenciés en droit… Mais, face à la pression des candidats, nous avons dû revoir les règlements afin de permettre in extremis l’accès aux étudiants inscrits en 4e année !

L.N : Sur quoi porte le thème de cette année ?

P.L : « La poursuite des faits de corruption ». L’occasion pour les étudiants de se pencher sur l’actualité, en essayant d’en approfondir les enjeux juridiques. « Kote kob Petwo karibe a » ? Soit, comment le retrouver, et mettre la main sur ceux qui l’ont détourné… Au-delà du thème de la présélection écrite, ce sont de très nombreuses joutes oratoires qui attendent les sélectionnés aux mois de janvier et février 2019, avec des sujets aussi divers que la parité, l’encadrement de la liberté de la presse, la responsabilité de l’État face aux catastrophes naturelles, la légitimité de la justice pénale internationale ou encore l’existence de l’État de droit en Haïti. Et bien d’autres sujets inédits !
Le concours s’organise en quatre phases éliminatoires, jusqu’à la finale à la Cour de cassation, en présence d’un jury et d’invités prestigieux.

L.N : Que pouvez-vous nous dire sur le concours ?

P.L : Le concours privilégie l’improvisation et la réplique, et propose aux candidats de véritables confrontations autour des thématiques touchant aux droits humains. Car, loin du discours béni oui oui, les droits humains ne se gagnent pas dans l’unanimisme. Ils se vivent dans le débat, la confrontation, la compréhension de la complexité de la vie et des enjeux qui lui sont attachés. C’est ce que nous souhaitons mettre en avant à travers la voix des jeunes. C’est ce que comprennent particulièrement les avocats, chaque jour, dans leur mission : la justice, la vérité sont dans la contradiction. Me Laguerre n’a pas cessé, l’année dernière, d’encourager les participants au concours, en montrant à quel point celui-ci offre des opportunités aux jeunes de s’exprimer. De se plonger dans la recherche, de se poser de nombreuses questions et d’envisager la manière dont ils souhaitent y répondre devant le public. Pour convaincre. Me Laguerre sera, cette année, notre invité d’honneur, car il représente un exemple pour chacun.

Propos recueillis par
Ritzamarum Zétrenne




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