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« Le pari de l’écriture schizophonique » : Qu’il faut brûler livres et dictionnaires avant d’écrire une nouvelle Constitution

« Le pari de l’écriture schizophonique » : Qu’il faut brûler livres et dictionnaires avant d’écrire une nouvelle Constitution



Alors qu’un Ancien Président de la République se prépare à organiser un référendum pour imposer à la Nation une nouvelle Constitution, les fossoyeurs assermentés de l’État ne font que rabâcher des savoirs appris par cœur sous la dictée de zombis Yankees qui lisent un syllabaire d’Ancien Testament. Ils récitent, les yeux fermés et la main sur le cœur, leur catéchisme aliénant en zélateurs de la littérature constitutionnelle, référendaire, transitionnelle, et en accoucheurs d’élections par césarienne et de présidents fantoches. Dans cette lutte pour un pouvoir devenu impuissant à force de démission et d’indignité, lutte qui oppose petits politiciens, apprentis sorciers et sorciers chevronnés, les livres et les dictionnaires apparaissent comme autant de références exhibées pour faire montre des savoirs malappris ou, pire encore, avariés. C’est que les savants analphabètes ignorent jusqu’au nom du mal qui ronge le pays : le défaut de connaissance. Si le pays se meurt, ce n’est pas par faute de savoirs, mais par manque de connaissance.

Or, voici qu’un homme, depuis plus d’un demi-siècle, écrit pour nous dire une seule et unique chose : que la littérature est futile. Qu’il faut commencer par brûler livres et dictionnaires pour vraiment se mettre à écrire. Pour le dire, en fait, il n’a écrit qu’une seule œuvre qu’il a dû remettre cinquante fois sur le sentier, car la vie lui a fait ce cadeau précieux de lui accorder le temps de rêver ses rêves, de cauchemarder ses cauchemars, de pulsionner ses pulsions, d’enrager sa rage, de rendre folle sa folie… Il serait erroné de voir là un quelconque amour de la littérature ou une passion effrénée pour la culture. Ce n’est que par amour de lui-même, ce n’est que par passion pour lui-même que Frank Étienne en un seul geste écrit-peint-dessine-colle-rature-grabouille-chante-crie-parle-déparle-performe, pour créer tel qu’en lui-même son œuvre : Frankétienne.

Qu’est-ce qu’écrire une Constitution si ce n’est énoncer la communauté qui nous habite ? Qu’est-ce qu’écrire une Constitution si n’est fabriquer le peuple qui nous manque ? Frankétienne, c’est à la fois le nom de la communauté à laquelle nous aspirons, et celui du peuple qui nous manque. Voilà pourquoi lire, jouer, exposer Frankétienne constitue l’acte politique par excellence, la condition sine qua non d’une véritable Constitution.

Point n’est besoin d’insister sur l’illégitimité du pouvoir en place, force est de constater qu’aucune des conditions requises n’est réunie pour la tenue d’un référendum, qui pis est en vue de donner à la Nation une nouvelle Loi fondamentale. Pour éviter une guerre civile que l’entêtement de l’Ancien Président pourrait provoquer, il faudrait, primo, prendre acte du caractère systémique de la crise dans laquelle nous nous trouvons, secundo, prendre aussi acte du fait qu’aucune issue politique n’est possible avant le départ de l’Ancien Président. Ce qui nous oblige donc pendant les douze prochains mois à envisager l’avenir sous de meilleurs auspices. Au regard de discussions nourries avec des compatriotes, certains ayant des positions politiques affirmées, d’autres en simples observateurs pris de vertige face à la vie socio-politique du pays, et sur la base de mes réflexions personnelles sur la crise systémique évoquée, je voudrais soumettre à la discussion publique ces deux propositions.

1)Malgré la grande confusion qui règne, il y aurait un constat universellement partagé, en dehors des postures politiciennes et partisanes liées à une sorte de fétichisme de la Constitution de 1987 pourtant largement inadaptée à l’actuelle donne : c’est la nécessité d’une nouvelle Constitution qui permet à l’Exécutif de pouvoir gouverner et diriger sous le contrôle certes de contre-pouvoirs constitutionnels, mais ces derniers ne doivent en aucun cas représenter autant de facteurs de blocage archaïques qui nourrissent l’affairisme, la corruption et la lapidation des fonds publics. Partons alors de ce constat pour lancer dès le 7 février 2022, à l’occasion du départ du Président Jovenel Moïse, des États généraux pour une nouvelle Constitution en vue de la nationalisation de l’État, autrement dit, en vue de l’adéquation de l’État et de la Nation, pour que l’État parvienne finalement à être au service de la Nation en fidélité à la Révolte des esclaves le 14 août 1791. Il sera peut-être possible de partir de l’ébauche des travaux en cours si l’on sort des logiques politiciennes. Cependant, quelle que soit la manière dont on considère les choses, le problème fondamental se posera de savoir sur quelle légitimité fonder la fabrique constitutionnelle. Cela dit, quels que soient par ailleurs les reproches qu’il est susceptible de faire au Président Jovenel Moïse, personne parmi les leaders autoproclamés de l’opposition moribonde n’a plus de légitimité que lui pour enclencher ce travail. C’est pourquoi il m’apparaît qu’il faudra à tout prix éviter une transition à l’ancienne dont nous connaissons déjà les dérives. On devra mettre hors-jeu tous ces faiseurs de crise, au moins pendant la première phase – leur seront bien évidemment garantis tous les droits politiques de se re-légitimer lors des élections à venir. Pour cela, le Président Jovenel Moïse s’honorera d’arrêter le processus constitutionnel en cours pour lancer de véritables États généraux en vue de la formation d’une Assemblée constituante inclusive et non partisane. Comme en Tunisie, après la chute du Président Ben Ali en 2011, cette Assemblée constituante assumera la transition politique avec des compétences et des prérogatives limitées : elle devra gérer les affaires courantes de l’État, mais sa principale tâche sera de faire adopter par voie référendaire une nouvelle Constitution dans le courant du mois de juillet 2022, puis, dans la foulée d’organiser des élections présidentielles et législatives (soit à la fin de l’année) pour que le nouveau Président de la République puisse entrer en fonction le 7 février 2023 ainsi que le nouveau Parlement – charge au nouveau régime d’organiser les autres élections : locales, départementales ou régionales suivant les nouvelles modalités adoptées (dans le courant de l’année 2023).

2) Que faire alors pendant les six prochains mois, avant donc le départ du Président Jovenel Moïse ? Il faudra préparer les États généraux en vue de la formation de l’Assemblée constituante. Cependant parallèlement, ou mieux, de façon complémentaire ou en amont des travaux à venir, il me paraît urgent d’entamer, pendant ces six prochains mois, un travail de deuil et de méditation. Au lieu de gaspiller des millions de dollars pour organiser un référendum mort-né, l’Ancien Président s’honorerait de faire rééditer les livres de Frankétienne pour les mettre gratuitement à la disposition des Haïtiennes et des Haïtiens : des analphabètes comme des savants analphabètes qui auraient l’occasion pour une fois d’opérer cette descente dans les abysses de la Nation. Il faudrait jouer partout dans le pays les pièces de théâtre de Frankétienne : dans ce qu’il reste de prisons, dans les cimetières, dans les églises, dans les Hounfo, dans les faubourgs, sur les places publiques, dans les marchés ; il faudrait organiser également des expositions de ses œuvres picturales : dans les hôpitaux, dans les écoles, pour les borgnes et les aveugles, pour les enfants des rues, dans les bordels, dans les gageures.

Car sans doute, il y a dans cette œuvre-coumbite la voie de connaissance qui nous manque. Qu’on ne se méprenne pas. Lire, jouer, exposer Frankétienne, c’est la manière pour nous de faire Nation : tout cela ne revient pas à inculquer un quelconque savoir, mais à nous tourner vers ce vivant point d’interrogation pour désapprendre les savoirs périmés appris par cœur. Pour entreprendre, avec courage, dans le respect et la dignité, la seule voie de connaissance qui vaille : celle de l’expérience créatrice du bien commun et du bonheur collectif au plus près de nos spirales intimes et intérieures.

Par conséquent, l’écriture de la nouvelle Constitution sera schizophonique, ou elle ne sera pas. Par schizophonie, il faut entendre le langage de notre schizophrénie (éthique, spirituelle) dont le chaos-monde (culturel, social, politique, économique, écologique) n’est que la contrepartie. L’écriture schizophonique « explore (notre) chaos-monde en se faisant elle-même chaos-babel ». Elle est dite babélienne, ou tout simplement spirale, en ce qu’elle est mue par la « géniale folie » et porte en elle les principes de la transmutation poétique qui « sauvera l’homme de la normalité prosaïque institutionnalisée, des platitudes grégaires, des attractions de la mode et du piège des modèles officialisés par le système uniformisant des débiles au pouvoir ». C’est que, chez Frankétienne, « poétique » s’entend toujours par « politique », c’est-à-dire la fabrique du commun par la libre et souveraine créativité des individus et des groupes. Dès lors qu’on comprend cela, il ne fait aucun doute qu’il est notre meilleur théoricien politique. Nous tourner vers lui, faire l’effort de pénétrer son œuvre, cela signifie tourner notre regard vers notre schizophrénie anthropologique (individuelle et collective). C’est en cela une véritable pédagogie politique qui a toute la puissance nécessaire pour nous orienter vers le chemin de la « transcendance poétique » : vers l’émancipation sous ses différentes déclinaisons ou tonalités. Ce travail titanesque, nous devons le commencer dès aujourd’hui, et nous aurons à le poursuivre chaque jour, avec patience et ténacité, dans un dialogue sincère et une compréhension mutuelle, pour que dans dix ans nous soyons en mesure d’écrire une nouvelle Constitution dans la sérénité et dans la confiance.

On me demandera peut-être d’éclaircir le sens de mon propos. La question se fera sûrement lancinante. Qu’il me soit permis d’inviter à écouter Frankétienne lui-même et son double, dans Brèche Ardente :

- Pourquoi tu continues d’écrire ?
- J’ai longtemps cherché. Je cherche encore. Tout me paraît flou et chaotique.
- Je ne comprends pas la démarche.
- Il ne s’agit pas de comprendre. Mais de marcher. De sentir surtout. De deviner quelques lueurs de parole par le biais des antennes intuitives. L’émotion d’abord. La primordiale émotion qui offre la chance de saisir une toute petite portion des particules fugaces de la vie fugitive.

Jean Hérold Paul
Poète-philosophe




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