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La « mort » achevée et confirmée de l’État haïtien (Seconde partie)

La « mort » achevée et confirmée de l’État haïtien (Seconde partie)



Dans la première partie de cette longue réflexion, j’ai déjà abordé la situation liée à l’assassinat du Président Jovenel Moïse en sa résidence privée dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021. J’ai également abordé la configuration actuelle des trois (3) Pouvoirs de l’État haïtien : le législatif, l’Exécutif et le judiciaire. Le dysfonctionnement constaté de ces trois (3) Pouvoirs m’a permis de parler de la « mort » fonctionnelle de l’État haïtien alors que j’aurais pu parler aussi de « l’effondrement total ou la défaillance totale de l’État haïtien ». Dans cette seconde partie, je vais faire un survol historique, ce qui me permettra de saisir et de faire une courte analyse de la gouvernance politique globale d’Haïti afin de mieux appréhender la situation actuelle. Agissant ainsi, je souhaite attirer l’attention des élites haïtiennes sur la présente conjoncture marquée par l’assassinat du Président Moïse et la « mort » fonctionnelle de l’État haïtien. Ce décor caractérisé, à mon sens, par une double réalité, peut être vue aussi comme la fin d’un cycle. Ainsi, cette réflexion vise à contribuer à la fabrication d’une pensée relative à la construction de l’avenir d’Haïti en posant la refondation de l’État haïtien et de la société haïtienne comme une alternative concertée et inclusive.

1. Rappel historique, réflexions et enjeux d’avenir

L’histoire post indépendance haïtienne est marquée par plusieurs assassinats de Chef d’État, cinq (5) au total de 1804 à nos jours. Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne (Gouv. 1er janvier 1804 – 17 octobre 1806), a été assassiné en octobre 1806. Sylvain Salnave (Gouv. 4 mai 1867-15 janvier 1870), a été fusillé en janvier 1870. Cincinnatus Leconte (Gouv. 16 août 1911- 8 août 1912), a péri dans l’explosion du Palais national en août 1912. Vilbrun Guillaume Sam (Gouv. 25 février 1915 – 28 juillet 1915), a été lynché en juillet 1915. Et, Jovenel Moïse (Gouv. 7 février 2017 - 7 juillet 2021), a été assassiné en sa résidence privée à Port-au-Prince, en juillet 2021. Tout cela constitue une tranche d’histoire sombre et sanglante pour les Chefs d’État haïtiens en raison des conflits internes et des luttes sans merci pour le pouvoir.

Commencées le 1er janvier 1804, l’histoire postcoloniale et l’Indépendance de l’État haïtien peuvent être abordées, selon moi, en deux grands cycles.

1.1. Le premier cycle (1804-1806)

Le premier cycle a été instauré par l’Empereur Jean-Jacques Dessalines de 1804 à 1806. Ce premier cycle s’est reposé sur une idéologie nationaliste. L’inclusion sociale, la protection du territoire, le développement économique, entre autres, ont été ses points centraux. Il a été la continuité de l’union sacrée entre les Noirs et les Mulâtres qui a donné naissance à l’ État haïtien. Cependant, peu de temps après la célébration de l’Indépendance, le 1er janvier 1804, un conflit s’est éclaté entre ces deux groupes sociaux. Il a été d’une part entre les élites (anciens libres/Affranchis : Noirs et Mulâtres) et d’autre part, entre ces dernières et la masse des Noirs (nouveaux libres) pour la captation de l’État et ses ressources. En raison des tensions internes intra et inter-groupes et, l’orientation qu’il a voulu imprimer à l’État, l’Empereur Dessalines a été assassiné le 17 octobre 1806. Ainsi, avec la mort du premier Chef d’État haïtien, a pris fin le premier cycle crée par le fondateur de la Nation. Ce cycle n’aura donc duré que deux (2) ans environ. L’assassinat de Dessalines a ouvert la voie à l’émergence d’un autre cycle.

1.2. Le deuxième cycle (1806 à nos jours)

Le deuxième cycle a pris naissance, dès 1806, mais se conforte avec l’avènement d’Alexandre Pétion au pouvoir (Gouv. 10 mars 1807 – 29 mars 1818). Suite à la rupture avec l’Empire instauré par Dessalines, ce deuxième cycle portant la marque de la République s’est fondé sur une idéologie de classe. Ce cycle a entériné la captation exclusive de l’État au profit des élites dominantes. Ce cycle a consacré, ainsi, l’exclusion de la grande masse des Noirs qui, en l’ayant constaté, se sont tournés vers la campagne pour non seulement habiter « le pays en dehors », mais aussi pour se constituer une société « d’opprimés » et de résistants vivant en hors des radars de l’État. Ainsi, confirme la fin de l’union entre les deux groupes sociaux qui ont fondé l’État haïtien, mais ils continuent de cohabiter le même pays de manière différente.

Depuis lors, les élites dominantes se sont accaparées de l’État pour le meilleur et pour le pire. Elles mettent en place toutes sortes de stratagèmes en vue de pérenniser leur domination par la conservation du pouvoir et des privilèges. Mais cela n’empêche qu’il y ait toujours eu des affrontements entre ces élites dominantes qui conduisent parfois à des assassinats de certaines personnalités, dont les Chefs d’État.

En effet, ce cycle a connu quatre (4) assassinats de Chefs d’État. Celui d’avant Jovenel Moïse date de 1915. Il s’agit de Vilbrun Guillaume Sam. Suite à son assassinat, Haïti a connu la première occupation étrangère depuis son Indépendance en 1804. L’occupation américaine, débutée en 1915, s’est achevée physiquement en 1934. Elle aura duré dix-neuf ans (19) ans. Aussi, pendant ce cycle, Haïti a subi plusieurs interventions militaires étrangères et des ingérences internationales démesurées dans les affaires internes du pays. Haïti a connu également de la dictature (1957-1986), de la corruption à grande échelle, des Coups d’État militaires, des instabilités en permanence, des démissions forcées des Chefs d’État et des Gouvernements. Le Pays a expérimenté aussi plusieurs gouvernements provisoires.

Ce deuxième cycle s’est renouvelé plusieurs fois notamment en temps de crises fabriquées parfois à dessein, mais rien n’a été apporté en termes de résultats concrets susceptibles d’enclencher le développement intégré d’Haïti. Pourtant, le dernier renouvellement en date de ce deuxième cycle qui semble avoir donné de l’espoir au Peuple haïtien, est celui de 1986 opéré après la chute de la dictature des Duvalier pour entrer en démocratie. Par contre, de 1986 à nos jours, Haïti est toujours dominée par des antagonismes pour le pouvoir, ce qui creuse davantage les inégalités sociales jusqu’à atteindre leur paroxysme. Malgré cette période dite démocratique, le pays se trouve dans un piteux état en raison d’une gouvernance publique « démocratique », pourtant, autoritaire et centralisatrice qui produit des résultats catastrophiques. Ce segment d’histoire du deuxième cycle est dominé par des régimes politiques successifs sous couvert de la démocratie. La plupart d’entre eux ont connu une courte durée. Ils n’ont quasiment rien apporté en termes de progrès économique, social, politique et technologique de manière permanente et équitable pour Haïti.

Aujourd’hui le dysfonctionnement des trois pouvoirs de l’État témoigne la fin du deuxième cycle instauré en Haïti depuis 1806. Il se termine avec la mort d’un Chef d’État au pouvoir, Jovenel Moïse en 2021. C’est pareil pour le premier cycle qui s’est terminé avec la mort de Jean-Jacques Dessalines en 1806. Il ne s’agit en aucun cas d’une quelconque intention de vouloir comparer les deux Chefs d’État. Il s’agit juste d’un constat fait par rapport à deux situations presqu’identiques qui se produisent dans l’histoire d’Haïti.

1.3. Quoi faire, se réconcilier pour construire le lendemain?

Aujourd’hui, la division inter-haïtienne, l'égoïsme et l’obsession fantasmique individuelle et clanique atteignent un niveau sans précédent chez les élites haïtiennes au point qu’elles sont dépassées par les évènements. Tout cela n’est motivé que par des intérêts individuels et claniques. Pourtant, au-delà de ce décor qui présente un visage négatif en raison des résultats obtenus suite aux rivalités et des incertitudes dues à la « mort » de l’État haïtien qui a toujours fonctionné de manière bancale, l’instant présent semble offrir une opportunité, celle d’une éventuelle réconciliation nationale. Celle-ci peut offrir une occasion de refondation d’Haïti comme État et comme société, si elle se réalise.

La demande de réconciliation nationale, d’abord entre les élites haïtiennes, ensuite entre celles-ci et la masse, est toujours plébiscitée par plusieurs personnalités et secteurs de la vie nationale depuis des années. Il convient, dès lors, de s’interroger ainsi : Est-il nécessaire de se réconcilier ou est-il obligatoire de se réconcilier pour repartir sur de nouvelles bases tout en refondant l’État haïtien ? Faut-il fonder un troisième et dernier cycle ou de ressusciter le dernier qui vient de prendre fin ? La plupart des acteurs qui ont conçu, assisté et participé à la dernière phase de la « mort » de l’État haïtien et la fin du deuxième cycle, sont là, les enjeux aussi. Il faut toutefois préciser que, les bras, les intelligences ne manquent pas pour un tel chantier. Les attentes aussi sont là pour refonder la société haïtienne, la réconcilier avec son État pour finalement reconstruire Haïti. Il reste à savoir maintenant s’il y a de la volonté politique et si elle est sincère. Si oui, il faut identifier où elle se trouve, qui l’a et comment la mobiliser.

Ce qu’il faut retenir c’est que le 7 février 2021 marque non seulement l’assassinat d’un Chef d’État en fonction, mais également la fin d’un cycle. Cette date offre, en conséquence, la possibilité aux élites haïtiennes de redéfinir ou refonder la société haïtienne et ses rapports avec son État.


Francilien BIEN AIME
Doctorant Science politique
Sciences Po Bordeaux
13 juillet 2021
francilien.bienaime@scpobx.fr




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