Le sens d’une bataille
Mercredi 17 novembre 2021. Les invités s’empressent, en raison de ce désagréable froid d’hiver, de s’engouffrer dans la célèbre Maison de l’Amérique latine à Paris pour assister à la commémoration du 218e anniversaire de la bataille de Vertières. Les y attendaient l’hôte du jour, l’ambassadeur d’Haïti en France, M. Jean Josué Dahomey, ainsi que les membres du corps diplomatique, dont M. Richardson Étienne, consul et chef de poste a.i au Consulat général de la République d’Haïti à Paris.
Crise ou pas, au pays de Jean Jacques Dessalines, Vertières reste et demeure le trait d’union entre les Haïtiens. Ceux-ci ont en commun des ancêtres qui se sont sacrifiés sur le champ bataille pour leur léguer une patrie. Pour des raisons de commodité, la Mission d’Haïti en France a célébré avec un jour d’avance. Il n’empêche que le faste qui accompagne ce genre de cérémonie était de la partie.
Jouant avec aisance le rôle de maître de cérémonie, M. James Jules, ministre conseiller, ancien chef de mission à l’UNESCO, a présenté dans une longue et émouvante introduction ce que représente en terme d’humanisme la bataille de Vertières pour les Haïtiens et pour l’humanité. Tout en rappelant que la révolution haïtienne est unique au monde, il a exhorté ses compatriotes à sauvegarder ce bel héritage que beaucoup de pays nous envient. Que de peuples, en effet, auraient aimé être les héritiers d’une histoire aussi belle, émouvante et humaine.
Après plus de trois siècles de crimes, d’humiliations, de perversités féroces du colonialisme français, la cérémonie du Bois Caïman dans la nuit du 27 août 1791 est considérée comme le premier coup de semonce annonçant la fin de ce système inique et inhumain. Au bout de dix ans d’une guerre de libération nationale, les esclaves africains déportés à Saint Domingue ont fait l’histoire en infligeant à Napoléon Bonaparte et à sa plus grande armée une défaite sans appel. Ce qui fit dire au poète et homme politique martiniquais, Aimé Césaire, qu’« Haïti c’est là où le colon blanc a pris ses premières gifles, et la négritude est sortie tout droit des entrailles de la bataille de Vertières »
Sur cette fulgurante lancée, l’ambassadeur Dahomey a fait un tour d’horizon de la conjoncture de 1803 et l’onde de choc ressentie en Europe avec la disparition de l’esclavage. Le ministre des Affaires étrangères français, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, a pu beau se mettre en croix pour contrecarrer les conséquences de la révolution haïtienne de 1803, rien n’y faisait. Nos ancêtres avaient livré une bataille tout au long du 19e siècle pour rester libres à tout jamais.
Raviver la mémoire de nos ancêtres
M. Dahomey a aussi insisté sur la nécessité pour nous autres Haïtiens de « protéger la mémoire de Vertières ». La raison est noble : « Parce que Vertières est notre identité, parce que Vertières détient la clé de ce que nous sommes, Vertières est aussi l’histoire de notre avenir. » C’est la raison pour laquelle le représentant haïtien a tenu à féliciter les conférenciers de ce soir qu’il qualifie « d’honorables gardiens » de la mémoire haïtienne. L’agent diplomatique rappelle que pendant longtemps, le mot Vertières a été occulté dans les récits historiques et les dictionnaires des sociétés modernes. « Et pourtant, a-t-il ajouté, comme aurait dit Césaire, Vertières a été le lieu où s’est dénoué pour la première fois les grands problèmes que le siècle des grandes révolutions moderne s’essouffla à résoudre : le problème colonial et celui de l’esclavage. Ainsi, faire place à la mémoire de Vertières, c’est non seulement reconnaître la légitimité historique de la cause haïtienne, c’est aussi et surtout accorder sa vraie reconnaissance aux idéaux de liberté et d’égalité dont se réclame l’époque moderne. »
Malgré la conjoncture nationale difficile, le diplomate croit être de notre devoir de raviver la mémoire de nos éblouissants ancêtres, ces martyrs de l’armée indigène qui parvinrent à bout des hommes des généraux Leclerc et le boucher Rochambeau. Le diplomate qui est aussi philosophe a endossé le manteau du pédagogue pour nous rappeler que nous n’étions pas toujours fidèles au message de Vertières et qu’il est temps de nous ressaisir, d’être dignes de la belle histoire que nos aïeux avaient créée pour nous le 18 novembre 1803 et de garder toujours vivants leurs idéaux. « Voilà pourquoi il nous faut réhabiliter l’esprit de Vertières, qui doit guider nos pas pour tracer les sillons de la stabilité politique, du développement économique et de l’égalité démocratique. »
Pour l’Ambassadeur, le fait que Vertières s’écrit avec un ‘s’ est un signe de la nécessité de mener des batailles sur plusieurs fronts. « Jadis, la Vertières à remporter était celle de la lutte contre le colonialisme, l’esclavage et le racisme anti-nègre. De nos jours, Il nous faut réussir la Vertières de la stabilité politique et de la démocratisation. Oui, il nous faut impérativement gagner la Vertières contre la désolation politique et la détresse économique et sociale. »
Bataille occultée
Le panel a été bien choisi avec deux intervenants qui maîtrisaient parfaitement leur sujet : Jean-Pierre le Glaunec et Jean-Marie Théodat. Dans un premier temps, Jean-Pierre le Glaunec, professeur à l’université de Sherbrooke au Canada, a captivé son auditoire en retraçant de manière épique les épopées de 1804, mettant l’emphase sur ce coup de tonnerre que constitue la bataille de Vertières. Sa conférence avait pour titre : « Le jour où Vertières entrera dans le dictionnaire de France: essai de politique fiction ». Comme à son habitude, c’est avec humour bien corsé que celui qui a déserté l’échiquier français pour le Canada, restitue pendant plus d’une heure d’horloge cette dernière bataille et cette formidable aventure des hommes qui ont mis fin à la plus sanglante entreprise de destruction humaine. On apprécie en particulier ses différents clins d’œil à Capois-la-mort, le héros des héros de cette glorieuse bataille. En analysant les vicissitudes de notre histoire nationale, l’historien actualise les données de cette bataille historique pour mieux restituer l’actualité en Europe et la France en particulier autour de cette révolution.
Quant au professeur Jean Marie Théodat, il a surtout mis l’accent sur « Le sens de Vertières pour la géographie régionale », comme l’indique le titre de son brillant exposé. Comme son collègue, il a évoqué cette épopée de 1803 avec des matériaux historiques de taille, le tout servi par une brillante érudition. Armé d’un grand sens pédagogique, Théodat nous a entraîné dans les changements qu’a provoqués la révolution haïtienne de 1803.
Le professeur Jean-Marie Théodat a allié de manière captivante géographie, géopolitique et relations internationales pour expliquer les enjeux que représentait la révolution haïtienne de 1803. Placer Haïti sur l’échiquier géopolitique de l’époque par rapport à la France est un paramètre explicatif qu’il manie à merveille et qui a permis à l’auditoire de comprendre ce qui s’était passé en Haïti. Il dépeint avec réalisme ce passé omnipotent, cette page douloureuse de notre histoire qui a laissé une marque dans nos âmes. Avec des faits historiques précis, il a démontré les rivalités des puissances européennes notamment l’Angleterre et la France par rapport à Haïti. L’exposé était encore plus limpide quand il aborde la révolution haïtienne et ses conséquences aux États-Unis d’Amérique. Le grand voisin comme on le sait analyse les choses sous l’angle uniquement raciale, ce qui permet de comprendre sa politique étrangère concernant Haïti.
Les deux conférenciers ont été à la hauteur de l’exercice, reconnaît tout un chacun. L’un et l’autre ont souligné avec des exemples croustillants à l’appui, les velléités des institutions en France de poser un couvercle épais sur cette histoire. Les principaux protagonistes de cette guerre ont tenté de passer sous silence cette histoire. L’un d’entre eux, le lieutenant général Joseph Pamphile de la Croix, à l’instar de beaucoup de ses camarades qui étaient dans le chaudron de Vertières, recommanda de ne pas parler de cette humiliation subie par la France. Cette consigne a été respectée à la lettre. L’occultation est encore présente. Même dans les universités françaises, nombreux sont les professeurs qui ignorent la bataille de Vertières. « Il est à constater que cette recommandation après plus de deux siècles, continue de troubler la conscience française au point que même des étudiants bien installés dans les amphithéâtres dans nos universités ignorent les données de la révolution haïtienne de 1803 », a lancé le professeur Jean Marie Théodat, consterné.
Après un fructueux débat entre l’auditoire et les deux conférenciers, le maître de cérémonie M. James Jules, a sonné la cloche des derniers mots de conclusion, invitant les compatriotes et amis d’Haïti à la réception préparée à cet effet.
Maguet Delva
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