Alcibiade ne m’a pas quitté
Avec son radio-cassette, Monsieur Riboule enchaînait des épisodes de la troupe Alcibiade presque tous les après-midi, à l’abri du beau soleil couchant des îles Cayemites. Les vagues de la mer caressaient somptueusement les rivages ; ces cliquetis résonnent aujourd’hui dans mon âme et traduisent dans le même coup le sens de la plus pure des beautés. Des situations qui souvent ne révèlent pas ses significations esthétiques au moment de l’expérience.
Enfants, mes copains et moi nous nous conformions au principe du silence qu’imposaient les adultes au moment où Biad et les autres comédiens nous régalaient. Alcibiade, ce personnage multiforme, attirant et repoussant, mais toujours aimable et joyeux, imprimait sa voix, grave, dans nos têtes. Nos conversations tournaient autour des coups bas de Biad et aussi de ses déceptions dans la vie en général. Simple et drôle, Biad représentait celui qui portait en lui toutes les contradictions de l’être humain.
Outre que les cassettes de M. Riboule, le poste de radio de chez moi était branché tous les dimanches, à midi, sur la Radio Caraïbe pour écouter un épisode de la troupe Alcibiade. Par la suite, je constaterai que ce programme était nationalement populaire vu mes expériences à travers tout le pays.
Au moment d’écrire ces lignes à l’occasion du décès de ce Carrefourois de son vrai nom Nicolas Pierre Rollin, je comprends que la consommation de la production de cette troupe par les « gens en dehors » et les classes populaires signalait ce à quoi, en termes de produit culturel, on avait accès. Accès notamment dans le sens de capacité de décryptage et de décodage.
Aujourd’hui, ayant accès à la culture littéraire et artistique d’Haïti dans ses formes les plus recherchées, je reste malgré tout profondément attaché aux travaux de la troupe Alcibiade. Rien que pour me balader dans le royaume de l’enfance où l’on cherche la douceur de nos expériences du passé.
La nouvelle de la mort, à 83 ans, du principal comédien de cette troupe ne me laisse pas indifférent. Je savais, très tard, avant de voyager en terre étrangère que ce mapou habitait à Carrefour, non loin de chez moi. Car en quittant les îles Cayemites pour Port-au-Prince, au début des années 2000, Carrefour était devenu mon deuxième lieu de coeur. J’ai eu la chance de passer à plusieurs reprises devant sa maison. Ça faisait souvent un drôle d’effet sur moi de voir en vrai la maison où habitait quelqu’un qui était si loin de moi physiquement lorsque j’étais gamin. Un gamin de province dont les perspectives n’ont pas été claires dans la façon dont se dessinait le quotidien des habitants d’une petite île de la grand’Anse. Biad était avec moi à Cayemites. À Paris, je ne l’ai pas jeté et il ne m’a pas quitté.
Welsman Gaspard
Paris, 23 janvier 2O22.
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