Livres
Quand Louis-Philippe Dalembert se confie…
Le dernier livre de Louis-Philippe Dalembert, Je n’ai jamais dit papa, publié chez Robert Laffont, résiste à toute classification simple. Il n’est ni essai, ni roman, encore moins recueil de poésie et pourtant, il est tout cela à la fois, comme un fleuve qui charrie plusieurs courants sans jamais choisir une seule rive.
On navigue entre récit autobiographique, réflexion philosophique, exploration psychologique et, fil conducteur de tout l’ouvrage, une enfance traversée en l’absence d’un père : tel est le fondamental de ce livre singulier.
Pour la première fois, le très discret Louis-Philippe Dalembert s’est livré de manière élaborée, mesurant chaque pan de sa vie avec une précision d’orfèvre, documentation à l’appui, convoquant d’autres auteurs comme autant de témoins au procès de sa propre mémoire, pour étayer tel ou tel argument qu’il développe autour de son enfance haïtienne vécue à l’ombre lourde et oppressante de la dictature héréditaire des Duvalier, où grandir relevait déjà d’un acte de résistance.
L’ouvrage s’ouvre sur une rubrique photographique qui frappe d’emblée comme un poing au cœur, des images exprimant ce qu’il y a de plus douloureux dans tout processus de deuil : la preuve irréfutable d’une présence qui manque, le visage d’une absence rendue soudainement visible. Le poète haïtien s’expose avec une sincérité désarmante, racontant un pan entier de sa vie de jeune garçon grandi sans l’ombre tutélaire d’un père bienveillant, sans cette boussole silencieuse que représente la figure paternelle dans la construction d’un homme. Rien de tout cela ne lui avait pourtant été épargné et sa maman, femme-colonne, femme-racine, joua les deux rôles avec une maestria qui force l’admiration, portant à elle seule le poids d’un ciel que d’autres partagent à deux.
Il y a des livres que l’on ouvre avec parcimonie, comme on pousserait prudemment la porte d’une maison inconnue, touchant du doigt les pages avec une légèreté presque coupable, cherchant son chemin dans les dédales d’une lecture sans aucune prétention, tant la nonchalance domine celle du promeneur qui flâne sans destination, les mains dans les poches, l’œil distrait.
On avance ainsi, page après page, comme on longerait un mur sans chercher à voir ce qui se cache derrière, jusqu’au moment où, au détour d’une rubrique, les yeux posés sur une page comme par hasard, on se laisse tout à coup happer, écraser et absorber par le titre d’une rubrique. Un titre qui vous saisit à la gorge sans crier gare, qui vous cloue sur place comme la foudre frappe un arbre en plein été net, violent, irrévocable. Plus rien n’existe autour. Le bruit du monde s’efface. On relit. On relit encore. Et l’on comprend que ce livre, que l’on croyait tenir entre ses mains, vient silencieusement de vous tenir, vous, entre les siennes.
Une dignité tranquille
C’est précisément ce qui arrive au milieu de l’ouvrage de Louis-Philippe Dalembert. en ce point exact où le lecteur bascule, sans retour possible, de simple témoin en complice absolu d’une douleur qui le dépasse et le touche au plus intime. Est-ce une déclaration filiale à l’égard de ce père dont les souvenirs n’existent quasiment pas, ce père fantôme, cette silhouette évaporée avant même d’avoir laissé une empreinte, un parfum, une voix ? Est-ce une plongée dans les entrailles d’une famille haïtienne type des années 1970, écrasée sous le talon de fer de la tentaculaire dictature héréditaire des Duvalier, cette hydre politique qui étouffait les vivants autant qu’elle engloutissait les rêves ?
Quoiqu’élevé dans le giron de sa mère et de sa grand-mère, dans la gêne absolue, cette gêne qui use les semelles et rétrécit les horizons, l’écrivain ne s’apitoyait guère sur son sort. Bien au contraire. Avec la dignité tranquille de ceux qui ont appris à transformer la pierre en pain, il retrace ses moments heureux, ces instants lumineux arrachés à l’ombre, et dessine en creux un portrait saisissant de la ville capitale Port-au-Prince qui en dit long sur son irréversible décrépitude. Car derrière chaque souvenir d’enfance se profile la ville elle-même, personnage à part entière, témoin muet et accablé de sa propre chute.
Sa fascinante beauté d’autrefois cette beauté altière, presque insolente, qui faisait dire aux voyageurs que Port-au-Prince était la perle des Antilles s’est figée dans le désespoir, comme un visage jadis rayonnant que le chagrin aurait pétrifié pour l’éternité. La décrépitude avance avec une irréversibilité de glacier noir, pulvérisant tout sur son passage : les façades, les illusions, les promesses, jusqu’aux dernières résistances de la mémoire collective. Et c’est dans ce décor de splendeur effondrée que l’enfant Dalembert a grandi apprenant, sans le savoir encore, à faire de la beauté avec les ruines.
La page 159
La chute de l’arsenal argumentaire de cet ouvrage est fixe à la page 159 et cette page-là n’est pas une page comme les autres : elle est un précipice. Un point de non-retour. Le lieu exact où la plume de Dalembert cesse d’être simplement littéraire pour devenir chirurgicale, tranchant dans le vif avec une précision qui désarme toute défense.
On ne peut pas sortir indemne de ce qui constitue l’indéboulonnable trajectoire de son vécu. Ce n’est plus de la lecture c’est une confrontation. Comme si l’auteur vous prenait doucement mais fermement par les épaules et vous obligeait à regarder en face ce que l’on passe sa vie entière à esquiver : la vérité nue d’une existence construite sur une absence fondatrice, ce vide en forme d’homme que nulle présence ne viendra jamais combler.
C’est écrit. C’est archivé. Gravé dans l’encre avec la permanence du marbre. Et c’est là que réside peut-être la puissance secrète de ce livre. On peut y revenir sans cesse, de temps à autres, des semaines, des mois, des années plus tard, croyant cette fois-ci traverser la page sans s’y brûler. Rien n’y fait. La page 159 vous attend, impassible, intacte, aussi redoutable qu’à la première lecture. Elle ne vieillit pas. Elle ne s’émousse pas. Elle frappe toujours au même endroit, avec la même force, comme si elle avait été écrite spécialement pour vous, et pour vous seul : « Les premières années de la vie de mon fils, je travaille à Rome ; sa mère et lui résident à Paris. Pendant cette période, je le vois tellement attaché à la mamma ! Au point de me dire, en mon for intérieur: si, par malheur, la vie doit emporter l’un des deux parents, je préfère que ce soit moi. Sur le coup, je ne réalise pas qu'il grandirait sans père, lui aussi. Comme si le père, dans mon inconscient, ne saurait être qu'un adjuvant. Cantonné à un rôle ce comparse dans l'être au monde de l'enfant. » Et l’on referme le livre avec cette impression rare : certaines pages ne se lisent pas, elles vous lisent.
Maguet Delva
Paris (France)
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