Les effets de la guerre au Moyen-Orient sur la fragile économie haitienne !
Les conflits au Proche-Orient constituent un fait géopolitique majeur du capitalisme mondialisé, dont les effets se répercutent à l’échelle planétaire. En Haïti, ils produisent des conséquences particulièrement lourdes, car le pays dispose d’une économie de subsistance affaiblie de manière continue depuis la fin des années 1980. Depuis lors, la croissance y est restée extrêmement faible, souvent négative, et l’économie nationale n’offre presque aucune marge de résistance. Déjà minée par un chômage structurel, par des vulnérabilités profondes et par une instabilité politique chronique, elle subit chaque choc extérieur avec une intensité redoublée. Ce qui, ailleurs, peut être absorbé par une économie solide et résiliente devient ici une épreuve supplémentaire pour une population déjà fragilisée. Comment en est-on arrivé là ?
Chacun connaît la crise structurelle qui frappe l’économie haïtienne depuis la fin du capitalisme d’État correspondant à la période duvaliériste. Avec l’avènement du nouvel ordre économique mondial et de la mondialisation, les entreprises publiques préindustrielles qui appartenaient à l’État haïtien et qui procuraient des emplois à la population ont été démantelées dans le cadre des programmes d’ajustement structurel imposés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Selon cette logique, il fallait libéraliser l’économie haïtienne afin d’améliorer sa compétitivité et de stabiliser les finances publiques. L’État devait donc supprimer un certain nombre de protections, notamment douanières, pour faciliter la libre circulation des marchandises. Tel était l’ordre du monde.
Or, en Haïti, cette libéralisation du marché s’est transformée en fiasco. Loin d’apporter une réponse au mal-développement haïtien, comme le promettaient les défenseurs de l’ajustement structurel, elle a accéléré la désagrégation du tissu productif national. Les entreprises publiques privatisées ont presque toutes fermé leurs portes, laissant la place à une économie largement dominée par les importations et contrôlée par quelques oligopoles. Depuis, le pays s’est enfoncé dans une crise durable marquée par une montée massive du chômage. À cela s’ajoutent l’insécurité provoquée par les gangs, qui entrave aussi bien la circulation de la production agricole que l’investissement, l’appauvrissement et l’exil de la classe moyenne, ainsi que l’extrême précarité de la majorité de la population. Sur plus de dix millions d’habitants, seule une faible fraction occupe un emploi salarié stable.
Crise du carburant
C’est dans ce contexte de grande fragilité qu’il faut comprendre les effets de la guerre au Proche-Orient. Le conflit impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran se déroule loin d’Haïti, mais ses répercussions se font sentir jusque dans la vie quotidienne des familles haïtiennes. Elles se mesurent dans les transports, bien sûr, mais surtout dans le coût de la vie. Le carburant est en effet un produit transversal, d’autant plus essentiel en Haïti que l’électricité y demeure rare et irrégulière, obligeant ménages, entreprises et institutions à recourir massivement aux groupes électrogènes. Dans ces conditions, toute hausse du prix du pétrole sur le marché mondial entraîne presque immédiatement une flambée des prix sur le marché local.
Haïti se trouve ainsi exposée à une nouvelle crise du carburant, qui vient rappeler une fois de plus l’extrême vulnérabilité de son économie. Cette hausse brutale déstabilise, inquiète et alimente les tensions sociales. Les populations sont déjà à bout de souffle, et le renchérissement du coût de la vie ne fait qu’aggraver un quotidien marqué par la survie. Chacun tente de se débrouiller comme il peut, et voilà qu’un choc venu d’ailleurs vient encore alourdir le fardeau.
Dans ce contexte, la trêve récente entre les États-Unis et l’Iran ne suffit pas à rassurer. Certes, elle existe, mais elle demeure extrêmement fragile. Rien n’est véritablement stabilisé. Une telle trêve peut tenir quelques jours ou quelques semaines, mais elle reste précaire et susceptible de voler en éclats à tout moment si ses termes et son périmètre ne sont pas clairement définis. Or c’est précisément cette incertitude qui pèse sur les marchés comme sur la vie quotidienne.
L’incertitude a un coût. Lorsque le prix de l’essence augmente, il se répercute très vite sur l’ensemble de l’économie ; en revanche, lorsqu’il baisse, ses effets mettent toujours beaucoup plus de temps à se faire sentir. En Haïti, cette situation est aggravée par le fait que l’État tarde souvent à réviser les prix à la baisse après une hausse du baril sur le marché mondial. Cette pratique arrange à la fois les finances publiques, grâce aux taxes perçues sur les produits pétroliers, et les distributeurs locaux. C’est une mécanique désormais bien connue, qui nourrit chez la population un profond sentiment d’abandon et d’injustice.
Nécessité de transparence
À cette vulnérabilité énergétique s’ajoute une fragilité économique générale. Le capital international se détourne de la République d’Haïti, malgré le très faible coût de la main-d’œuvre. Les rares entreprises de sous-traitance encore présentes sont parfois contraintes de négocier avec des chefs de gangs pour fonctionner. L’absence d’infrastructures routières et énergétiques adéquates, jointe aux catastrophes naturelles récurrentes, ne fait qu’aggraver la situation. Toutes les classes sociales sont touchées, mais ce sont toujours les plus démunis qui paient le prix le plus lourd. Beaucoup ne survivent que grâce aux transferts financiers et au soutien matériel de la diaspora haïtienne.
Face à cette situation, le gouvernement haïtien ne peut se contenter d’observer de loin l’évolution de la crise au Proche-Orient. Il doit la suivre avec la plus grande attention et ajuster sa politique en conséquence. Si le prix du baril venait réellement à baisser à la faveur de la trêve, comme certains l’annoncent, les autorités auraient tout intérêt à le dire clairement, à expliquer leurs choix et à informer la population de manière transparente. Dans une période aussi tendue, la transparence et la justice sociale ne sont pas un luxe, mais une nécessité.
Mais informer ne suffira pas. Les dirigeants ont le devoir de mettre en place des politiques publiques concrètes, cohérentes et protectrices, capables de soulager, même partiellement, les populations les plus vulnérables. Car l’enjeu dépasse la seule question des prix : il s’agit aussi de restaurer un minimum de confiance entre les citoyens et l’action publique. Lorsqu’un État montre qu’il anticipe, qu’il explique et qu’il agit, il prouve qu’il n’abandonne pas sa population à la loi du marché ni aux secousses du monde. À l’inverse, l’inaction et le silence ne font qu’approfondir la défiance.
Tant que la société haïtienne n’aura pas renforcé ses bases économiques, réduit sa dépendance extérieure et mieux protégé les plus exposés, la population continuera de subir les conflits des autres comme s’ils étaient aussi les siens.
Huguette Grenz et Sergo Alexis
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