LE BINUH, ou l’État dans l’État
Il faut le dire avec une infinie tristesse, avec cette douleur sourde que l’on ressent devant un désastre annoncé que personne n’a voulu voir venir : les Haïtiens sont redevenus tranquillement esclaves. Non plus dans le fracas des chaînes et des cales de navire, mais dans le silence feutré des protocoles signés, des décrets avalisés, des nominations entérinées par des chancelleries étrangères.
C’est une servitude propre, administrative, climatisée, d’autant plus redoutable que beaucoup ne l’ont pas encore comprise. Et pourtant, tous nos faits et gestes semblent aller dans cette direction, comme une rivière qui descend vers la mer sans savoir qu’elle s’y noie.
Depuis la mort de Jovenel Moïse, les différents gouvernements haïtiens donnent l’impression d’être adoubés, sinon nommés, par les États-Unis. Non pas discrètement, non pas honteusement, mais avec la désinvolture tranquille du propriétaire qui installe son gérant. Sans le coup de tampon diplomatique de Washington, rien ne brille, rien ne scintille, rien ne respire au pays de Jean-Jacques Dessalines.
Ces messieurs agissent en Haïti comme si la République était devenue un État de l’Union : un cinquante-deuxième État sans sénateurs, sans représentants, sans voix, mais avec toutes les obligations et aucun des droits.
Derrière les coups portés contre Haïti, derrière les entailles infligées à la Constitution de 1987, une coalition BINUH–États-Unis semble se mettre à l’œuvre de manière décomplexée, assumée, presque triomphante. Ce n’est plus seulement de l’ingérence : c’est une administration coloniale à visage découvert.
Les questions qui dérangent
Un pays qui n’a pas d’élites dignes de ce nom est condamné à se vautrer dans les miasmes de l’histoire, à tourner en rond dans la boue de sa propre abdication, sans jamais trouver la sortie. Posons donc quelques questions simples, celles que tout citoyen lucide devrait se poser au réveil, avant même le premier café.
L’État haïtien a-t-il signé un contrat de sécurité avec Erik Prince, fondateur de Blackwater, marchand de guerre patenté, dont le rapport à l’Afrique et aux Caraïbes ressemble trop souvent à celui du prédateur à sa proie ?
Didier Fils-Aimé a-t-il signé des accords miniers avec des compagnies américaines, bradant ainsi les entrailles de la terre haïtienne, ce sol que Dessalines avait arrosé de son sang pour qu’il n’appartienne jamais à l’étranger ?
Pourquoi a-t-il signé un décret arrachant au Conseil électoral provisoire ses prérogatives constitutionnelles, vidant d’un trait de plume l’institution de sa substance, comme on vide une calebasse de son eau en plein soleil ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles sont des clés. Le contrat avec Prince, les éventuels accords miniers, le décret électoral mutilé : tout cela ne ressemble pas aux initiatives d’un gouvernement souverain cherchant le bien de son peuple. Cela ressemble plutôt à des commandes exécutées par un sous-traitant docile au profit de ses donneurs d’ordre.
Et ces donneurs d’ordre, on les connaît. Ce sont précisément ces tuteurs internationaux qui, depuis des décennies, n’ont aucun intérêt à voir Haïti organiser de véritables élections. Pourquoi changeraient-ils une formule qui leur donne tant de pouvoirs ? Pourquoi remettraient-ils les clés d’une maison qu’ils habitent à leur aise, sans payer de loyer, depuis trente ans ?
L’absence d’élections n’est pas leur problème. C’est leur solution.
Le BINUH et la mécanique de dépossession
La machine à enfoncer est bien huilée. Les courroies sont tendues, les rouages parfaitement ajustés. L’international est aux manettes, et le cycle du cirque de la bêtise se remet en place, non par accident, non par négligence, mais sciemment, méthodiquement, avec la précision froide d’un horloger qui sait exactement quelle heure il veut faire sonner.
Cette fois, c’est le BINUH, organisme spécialisé de l’ONU, qui prête sa caution institutionnelle à un Haïtien pour violer allègrement la Constitution de 1987, cette Constitution que le peuple haïtien avait arrachée au prix de son sang après des décennies de dictature.
Les Nations Unies violent notre Constitution. Et ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave parce que personne ne crie. Ce n’est pas grave parce que les gardiens du temple se sont depuis longtemps reconvertis en portiers d’ambassade. Ce n’est pas grave parce qu’on a fini par convaincre Haïti qu’elle n’avait pas le droit d’être indignée, elle qui a pourtant inventé, en 1804, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes avant même que la formule n’existe dans aucune charte internationale.
Quand on connaît ce pays et les lois écrites et non écrites de la communauté internationale, qui a les mains profondément enfoncées dans les entrailles de la République, on comprend aisément d’où sort Uder Antoine. Point n’est besoin d’être grand clerc, docteur en science politique ou initié aux arcanes de la diplomatie. Il suffit d’avoir les yeux ouverts et la mémoire longue.
Que le BINUH ait salué le décret électoral de Didier Fils-Aimé n’est donc pas une surprise : c’est une confirmation. Confirmation de ce que les observateurs lucides de la politique haïtienne savent depuis des décennies, mais que la bienséance diplomatique oblige à taire : depuis 1990, ce ne sont plus les fils et filles de Dessalines qui décident seuls du destin de la République. Ce sont les Nations Unies et leurs satellites qui exercent, en sous-main et parfois ouvertement, les véritables fonctions régaliennes de l’État haïtien.
Le BINUH n’est pas une simple mission d’appui. C’est un gouvernement parallèle. Un gouvernement sans drapeau noir et rouge, sans armoiries au palmier royal, mais un gouvernement tout de même — avec ses priorités, ses agendas, ses candidats préférés.
Quand cette structure salue un décret, elle ne commente pas : elle valide. Quand elle exprime des « préoccupations », elle ne s’inquiète pas : elle gouverne. Le communiqué n’est jamais une simple opinion ; c’est une instruction enveloppée dans le langage feutré de la diplomatie onusienne.
L’affaire Michel Martelly en fut la démonstration la plus cinglante. Cet homme, sorti davantage des nuits de Pétion-Ville que des urnes populaires, a accédé à la présidence non par la seule volonté du peuple haïtien, mais par l’imposition d’une communauté internationale qui avait décidé, dans ses chancelleries lointaines, quel nom signerait le prochain bail de la République. Hillary Clinton avait fait le voyage, non pour observer, mais pour ordonner. Martelly sans les Nations Unies et Washington, c’était un chanteur de compas. Avec eux, c’est devenu un chef d’État. Voilà l’équation haïtienne dans toute sa nudité.
Depuis la MINUSTAH jusqu’au BINUH, en passant par toutes les missions intermédiaires, le même cycle se répète : une présence qui se dit temporaire, des mandats qui se renouvellent indéfiniment, et une République d’Haïti toujours plus dépossédée d’elle-même.
Le décret électoral sorti des couloirs du BINUH plutôt que des délibérations d’institutions haïtiennes authentiquement souveraines n’est donc pas un scandale isolé. C’est le système qui fonctionne normalement. C’est la succursale qui agit en maison mère.
Le silence des héritiers de Dessalines
Il faut appeler les choses par leur nom, sans démagogie, sans rhétorique de tribune, mais avec la froide précision de l’observation à l’œil nu : Haïti a quitté la route de la souveraineté pour s’engager, à pas comptés mais résolus, sur celle d’une colonie de basse intensité.
Non pas la colonie bruyante d’autrefois, avec ses uniformes et ses canons, mais la colonie feutrée d’aujourd’hui, avec ses protocoles, ses memoranda, ses missions d’évaluation et ses technocrates préformatés. Un esclavage en costume-cravate, assorti de cocktails diplomatiques pour ceux qui ont choisi de plier l’échine et d’appeler cela de la gouvernance.
Car c’est bien un choix. Les dirigeants haïtiens ont choisi de retourner en servitude en acceptant d’en signer les règles, d’en parapher les clauses, d’en honorer les échéances.
L’affaire Uder Antoine en est l’illustration la plus récente et la plus éloquente. Les fameux Amis d’Haïti, si prompts à se draper dans le vocabulaire de la solidarité, auraient dicté au pouvoir haïtien la nomination de ce technocrate au poste de Secrétaire exécutif du Conseil électoral. Ils veulent contrôler les élections haïtiennes, et ils s’en donnent les moyens méthodiquement, institutionnellement, sans même prendre la peine de chuchoter. Ils ont compris depuis longtemps que la honte ne protège que ceux qui ont encore la force de rougir.
Les tuteurs se succèdent, se relaient, se superposent comme des vagues sur un même rivage épuisé. Les Nations Unies d’abord, avec leur présence permanente et leur onction multilatérale. Leurs satellites ensuite : ONG, missions spéciales, envoyés extraordinaires aux pouvoirs fort ordinaires. Et aujourd’hui la CARICOM, ce parrain caribéen qui entend lui aussi exercer son droit de regard sur ce qu’il considère, à peine voilé, comme une colonie de voisinage.
La semaine dernière, c’était la visite de Christopher Landau, sous-secrétaire d’État américain venu faire des selfies en terre haïtienne, flanqué de ministres alignés comme des pèlerins devant une relique étrangère : souriants, dociles, reconnaissants d’avoir été visités.
Cette semaine, c’est au tour de Terrance Drew, Premier ministre de Saint-Kitts-et-Nevis et figure de la CARICOM, d’informer le gouvernement haïtien de son intention de se rendre en Haïti au début du mois de juin afin d’évaluer les avancées de la transition avant le 7 juin 2026, date qu’il considère comme marquant la fin de celle-ci.
On écrit à Haïti pour la visiter. On écrit à Haïti pour lui fixer ses échéances. On écrit à Haïti comme on écrit à un département administratif dont on attend le rapport trimestriel.
Et le pouvoir haïtien refuse parfois de s’y soumettre, non par patriotisme, mais parce qu’entre maîtres, il faut choisir celui qui projette le plus de force. Les dirigeants haïtiens lèvent les yeux vers les grandes puissances étrangères comme vers ces arcs-en-ciel fulgurants qui traversent le ciel d’Haïti après l’orage : beaux, inaccessibles, mais ne laissant derrière eux que le sol trempé.
Et aucun patriote ne se lève. Aucune voix ne tonne pour dire non. Le silence des héritiers de Dessalines est la plus grande victoire de ceux qui ont décidé, une fois pour toutes, qu’Haïti serait gouvernée de l’extérieur.
Tant que le peuple haïtien n’aura pas nommé cette réalité avec la même clarté que Dessalines nommait ses ennemis, il continuera de chercher sa liberté là où on l’a précisément conçu pour qu’il ne la trouve jamais.
Maguet Delva
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