La branche qui refuse de se casser
Dialogue avec Maguet Delva, et fenêtre ouverte sur un autre pays
I. Ce que Maguet Delva a raison de dire
Maguet Delva a raison, et sa raison est d'une simplicité qui devrait suffire à clore le débat, si les débats en Haïti se refermaient jamais sur autre chose que sur eux-mêmes. « Nous avons tous échoué » n'est pas un aveu, c'est un linceul. On le jette vite, on le jette large, et sous ce tissu trop grand pour un seul corps, on range pêle-mêle le coupable et l'innocent, l'homme qui a signé les décrets de liquidation et la marchande de pistaches qui n'a jamais rien signé de sa vie, sinon, peut-être, l'acte de décès d'un enfant que le système de santé n'a pas su sauver.
Ce que Delva nomme avec la précision d'un chirurgien, c'est le geste de dilution. Diluer une faute précise dans une responsabilité collective, c'est la meilleure façon de ne jamais avoir à la payer. J'ai passé assez d'années dans les couloirs du Forum Citoyen pour la Réforme de la Justice, à écouter des hommes puissants regretter publiquement ce qu'ils avaient orchestré discrètement, pour reconnaître ce mécanisme au premier mot. Il porte un nom simple : l'impunité par consensus. On s'accorde tous à dire qu'on a tous échoué, précisément pour ne jamais s'accorder sur qui, exactement, a manœuvré l'échec.
L'anecdote de Jean Gandois, dans le texte de Delva, mérite qu'on s'y arrête plus longtemps qu'un simple exemple ne le suggère. Un étranger de passage, sans mémoire de nos deuils ni de nos rues, a vu en quelques jours ce qu'une élite locale, installée depuis des générations, refusait de voir depuis toujours : un peuple laborieux, un artisanat sous-exploité, une richesse humaine qu'il suffisait d'irriguer par l'apprentissage. Et cette élite a écouté, poliment, comme on écoute un sermon dont on sait, avant même qu'il ne s'achève, qu'on ne le suivra pas. C'est là, je crois, la scène la plus révélatrice du texte de Delva : non pas l'échec lui-même, mais la capacité intacte à en reconnaître les termes exacts, assortie d'un renoncement tout aussi intact à les corriger.
II. Ce que l'esquive esquive aussi
Mais je voudrais déplacer légèrement le diagnostic de Delva, non pour l'affaiblir, il est juste, mais pour en ouvrir une deuxième chambre. Il montre magistralement ce que le « nous avons tous échoué » dissimule en amont : une responsabilité précise noyée dans un flou collectif. Je voudrais montrer ce qu'il dissimule aussi en aval : l'absence totale de récit de remplacement.
Car l'esquive n'a pas seulement pour fonction d'effacer une faute, elle a aussi pour fonction de dispenser de proposer autre chose. Celui qui dit « nous avons tous échoué » ferme une porte, mais il n'en ouvre aucune. Il installe le pays dans un présent perpétuel de la faute partagée, un présent sans grammaire du futur, où le seul verbe conjugué est celui du regret et jamais celui du projet. C'est une forme d'anesthésie civique : tant que l'échec reste collectif et vague, personne n'est sommé de dire ce qu'il ferait, lui, précisément, à la place de ceux qui ont échoué.
Or il y a péril à s'arrêter à la seule dénonciation, aussi juste soit-elle. Un pays ne se relève pas seulement en identifiant qui l'a fait tomber. Il se relève en se donnant, collectivement cette fois au sens plein du mot, une image de ce qu'il pourrait devenir. C'est cette image que je voudrais esquisser ici, en écho à Delva plutôt qu'en rupture avec lui.
III. L'arbre Caribéen
J'aime penser Haïti non comme une nation isolée, échouée sur elle-même comme une embarcation sans capitaine, mais comme une branche parmi d'autres d'un même arbre caribéen, un arbre dont les racines plongent dans les mêmes eaux de la traite, dont la sève a charrié les mêmes langues créoles, les mêmes syncrétismes religieux, les mêmes histoires de plantation et de marronnage. Cuba, la Jamaïque, la Martinique, la Guadeloupe, la République dominicaine, chacune de ces branches a plié différemment sous le vent colonial, chacune porte des fruits différents, mais aucune n'a poussé seule.
Ce que l'histoire d'Haïti a de singulier, ce n'est pas d'avoir échoué plus que les autres branches. C'est d'avoir été, en 1804, la première à porter un fruit que nul arbre n'avait encore porté : la preuve, par les armes et par le sang versé des esclaves eux-mêmes, que l'humanité ne se négocie pas, elle se prend. Cette primauté-là, aucune élite apatride, aucune fuite de capitaux, aucune demi-phrase prononcée dans un restaurant parisien ne peut l'effacer rétroactivement. Elle est inscrite dans l'arbre lui-même, dans son bois, pas seulement dans ses discours.
Mais une branche qui a porté un fruit historique n'est pas condamnée à ne porter que celui-là. Le problème n'est pas que Haïti ait échoué à répéter 1804, c'est un contresens de le lui demander, aucun peuple ne vit deux fois le même miracle. Le problème est que le pays s'est laissé persuader, par ses propres élites autant que par le regard extérieur, qu'après 1804 il n'y avait plus rien à porter, sinon le poids de sa propre légende. Une branche qui ne porte plus que le souvenir de son fruit fini par se dessécher, non par manque de sève, mais par manque d'ambition pour la sève qu'elle a encore.
IV. Ce qu'un autre État pourrait vouloir dire
Je ne crois pas aux réformes qui commencent par le sommet. J'ai trop vu, au Forum Citoyen comme ailleurs, des lois excellentes rester lettre morte faute d'un état civil capable simplement de savoir qui naît, où, et de qui. C'est pourquoi je persiste à penser qu'un autre État commence par un geste aussi modeste en apparence que décisif dans ses effets : placer l'officier d'état civil dans l'hôpital et dans la clinique, au moment même de la naissance, pour que chaque enfant haïtien entre dans l'existence administrative de son pays au même instant où il entre dans la vie elle-même. Naître sous le regard de l'État, et non plus dans l'angle mort où l'État ne vient vous chercher, des années plus tard, que pour vous demander des comptes.
Un autre État, c'est aussi celui qui cesse de considérer la richesse du pays comme un stock à extraire plutôt que comme un tissu à valoriser. Le mangue, la noix de coco, le moringa, ce que j'appelle Twa Pye Dife, ne sont pas des matières premières en attente d'un acheteur étranger, ils sont des filières entières à construire ici, avec ici comme lieu de la valeur ajoutée, et non comme simple lieu de la cueillette. C'est la même logique qui a guidé, depuis l'âge de dix-huit ans, mon rapport à la valorisation zéro déchet : l'endocarpe de coco devient bijou, l'écale devient coopérative, le résidu devient ressource. Un pays qui valorise jusqu'à ses déchets n'a plus besoin de mendier sa dignité, il la fabrique.
Un autre État, enfin, c'est celui qui accepte que la société qu'il gouverne n'est pas monolithe mais tissémétisse, tissée de créole et de français, de vaudou et de christianisme, de savoirs de plantation et de connaissances de faculté, sans qu'aucun de ces fils n'ait à s'excuser de l'autre. L'élite apatride que dénonce Delva a précisément échoué à cela : elle a choisi un seul fil, celui qui mène vers Miami ou vers Paris, et elle a laissé les autres se dénouer seuls. Un autre État retisse, il ne choisit pas.
V. La greffe plutôt que l'écho
Le risque, quand on invoque l'avenir d'un pays, est de le peindre comme un simple écho inversé de son passé : là où il y eut échec, on promet réussite ; là où il y eut fuite, on promet ancrage. Mais un écho reste prisonnier de ce qu'il répète, même à l'envers. Je préfère l'image de la greffe à celle de l'écho. Une greffe ne nie pas la branche sur laquelle elle prend, elle ne l'efface pas non plus, elle en prolonge la sève dans une direction que la branche seule n'aurait pas trouvée.
Haïti n'a pas besoin de renier son histoire de ruptures, de marronnages, de trahisons d'élites et de fidélités paysannes pour devenir autre chose. Elle a besoin de greffer, sur ce tronc-là, des pousses nouvelles : un état civil qui commence à la naissance, une économie qui valorise avant d'exporter, une société qui assume sa tissémétisse au lieu de la subir. Ce n'est pas un autre pays qu'il faut rêver, loin de celui-ci. C'est ce pays-ci, greffé sur lui-même, qui doit apprendre à porter, une fois encore, un fruit que nul n'attend de lui.
Maguet Delva a raison de refuser le linceul du « nous avons tous échoué ». Mais après avoir ôté le linceul, il faut regarder ce qui respire encore dessous. Et ce qui respire, dans les mains de la marchande de pistaches, dans la ténacité du paysan qui refuse de quitter sa terre malgré tout, dans les mille filières que ce pays n'a jamais eu le temps de bâtir parce qu'on ne le lui a jamais laissé le loisir de bâtir, c'est précisément la sève dont l'arbre caribéen a besoin pour que sa branche haïtienne, la plus rudement éprouvée de toutes, redevienne l'une de ses plus fortes.
Malgré tout, essayons donc de mettre un peu de poésie dans l'envergure saccadée de cette humanité.
Jean Jr. Lhérisson,
Watermael-Boitsfort, juillet 2026
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