Routes toujours bloquées, fonds débloqués: l’État mise sur les élections pour sortir la démocratie de l’impasse transitionnelle qu’elle est bloquée depuis des décennies
Pendant que les gangs armés, devenus de fait les nouveaux directeurs départementaux de la circulation, continuent de verrouiller les principales artères du pays et de transformer les routes nationales en zones interdites, l’État, lui, avance sereinement vers ses élections. Dans le Grand Sud notamment, voyager relève désormais moins du déplacement ordinaire que d’une expédition à haut risque: hommes armés, véhicules rançonnés, marchandises bloquées et population prise en otage entre deux points de contrôle non officiels.
Mais qu’importe. À Port-au-Prince, loin des routes coupées et des passagers abandonnés, les autorités trouvent tout de même le moyen de débloquer de l’argent pour organiser des élections. Il faut croire que les urnes, elles, disposent d’un laissez-passer spécial: elles traverseront les territoires contrôlés par les gangs, franchiront les barricades, négocieront avec les chefs de bandes et arriveront, impeccablement scellées, dans les centres de vote.
Car dans cette grande démocratie sous escorte imaginaire, on finance d’abord les élections, puis on cherchera peut-être plus tard comment les électeurs pourront atteindre les bureaux de vote. Après tout, pourquoi s’inquiéter de la sécurité, de la libre circulation ou de l’intégrité du scrutin, quand les lignes budgétaires sont déjà prêtes à circuler sans encombre ?
Ainsi, pendant que les gangs bloquent les routes réelles, l’État ouvre généreusement la voie aux élections virtuelles : des élections annoncées, financées, planifiées… et probablement empêchées avant même que le premier bulletin ne touche une urne.
En Haïti, les élections ressemblent souvent à une fête annoncée depuis longtemps, reportée plusieurs fois, puis organisée dans une ambiance où personne ne sait vraiment si l’on doit apporter sa carte électorale, un parapluie ou un gilet pare-balles.
Officiellement, une élection sert à choisir des représentants du peuple. C’est simple: le peuple vote, les candidats gagnent, la démocratie applaudit. En théorie, du moins. Car dans la pratique haïtienne, le scrutin peut devenir une pièce de théâtre à ciel ouvert: les candidats promettent des routes là où il n’y a même pas de caniveau, des emplois à des jeunes qui possèdent déjà un diplôme.
Pendant la campagne, chacun devient subitement amoureux du peuple. Les politiciens mangent des ‘Chen janbe” au bord de la route, serrent les mains avec une énergie olympique et jurent qu’ils connaissent la souffrance des quartiers populaires. Certains découvrent même, avec émotion, qu’il existe des communes sans eau, des écoles sans bancs et des hôpitaux sans médicaments. Une révélation miraculeuse qui survient généralement deux ou trois mois avant les élections.
Puis arrive le jour du vote. Les citoyens, héros silencieux de cette aventure nationale, affrontent la chaleur, les barricades, les longues files, les bureaux déplacés, les listes incomplètes et les rumeurs de toutes sortes. Ils viennent voter pour l’avenir, mais l’avenir, lui, semble parfois avoir oublié l’adresse du centre de vote.
Après le dépouillement commence une autre élection: celle des chiffres. Chaque camp possède ses calculs, ses procès-verbaux, ses observateurs et parfois sa propre imagination. Celui qui perd dénonce une fraude historique; celui qui gagne remercie le peuple avec une modestie si parfaite qu’il prépare déjà les postes à distribuer pour enfin créer de nouveaux riches.
Définitivement, élections en Haïti, c’est toujours un dilemme. Mais aujourd’hui, avec le problème de l’insécurité, le constat est beaucoup plus accablant. Le contraste est saisissant: tandis que l’État mobilise des fonds pour organiser des élections, une partie du pays demeure paralysée par des routes bloquées, l’insécurité et l’impossibilité de circuler librement. Or, une élection ne peut être crédible si les citoyens ne peuvent ni se déplacer, ni participer sans crainte, ni accéder équitablement aux centres de vote.
Débloquer de l’argent est nécessaire, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi débloquer les routes qui sont, depuis des années, fermées par des gangs armés. Avant de promettre des urnes, l’État doit garantir les conditions élémentaires de la démocratie: des voies ouvertes, la sécurité publique et la libre circulation. Sans cela, le processus électoral risque moins de réconcilier le pays avec ses institutions que d’exposer, une fois encore, la profondeur de son abandon.
Prof Esau Jean-Baptiste
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