L'ouvrage de Maryse Saint-Pierre Cyprien, « Hugo Chavez et Pétro Caribe : le pétrole comme instrument de puissance étatique et de coopération Sud-Sud » publié chez L’Harmattan en 2023, explore une affaire d'État qui a captivé l'attention il y a quelques années, aussi bien en Haïti que dans d'autres pays. Cette publication revêt une importance cruciale en rappelant cet immense scandale financier, afin d'éviter qu'une telle tragédie ne se reproduise à l'avenir.
Au pays de la corruption comme méthode sociale et gouvernementale, l’affaire Pétro Caribe » a à voir avec notre mentalité consistant à utiliser l’État pour s’enrichir. L’individualisme haïtien a joué son rôle néfaste dans ce gaspillage d’argent public. Et surtout le réflexe les dirigeants haïtiens d’encaisser les aides issues de la coopération au lieu de les investir dans des taches d’utilité publique.
Le livre de Saint-Pierre Cyprien explore de manière approfondie les dynamiques des relations internationales, mettant en lumière les processus décisionnels diplomatiques. Il contient un volet stratégique qui n’est pas du tout négligeable pour s’imprégner idées qui y sont véhiculées. L’analyse de la géopolitique et l’impact des idéologies politiques dans le processus des décisions politiques y sont très bien analysés et expliqués.
PetroCaribe, sous Hugo Chavez, est un exemple concret de l’application d’une idéologie politique à la diplomatie. Il n’existe pas beaucoup d’exemples dans l’histoire des relations internationales où un État choisit de partager les bénéfices de ses ressources pétrolières avec les nations plus pauvres, et ce, au nom d’une vision idéologique. Ce projet illustre parfaitement comment Chavez utilisait les revenus pétroliers pour renforcer la coopération Sud-Sud et promouvoir une vision de solidarité et de soutien entre les pays en développement, contrastant ainsi avec les pratiques conventionnelles de la diplomatie économique. Le Venezuela est devenu, comme le rappellera l’autrice, « le donateur le plus important en Amérique latine et le troisième donateur en termes d’importance, ce qui a trait à la coopération sud, après la Chine et l’Arabie Saoudite. »
Cyprien met en lumière dans les cinq chapitres du livre le rôle central du Venezuela en tant que puissance pétrolière en Amérique latine. Possédant la sixième plus grande réserve de pétrole au monde, le pays se positionne également comme le septième plus grand producteur et le cinquième plus grand exportateur de cette ressource précieuse. Cette abondance de pétrole offre au Venezuela non seulement l'opportunité d'amasser des richesses pour son propre développement, mais aussi de jouer un rôle crucial dans l'aide au développement des autres pays de la région.
Au nom de la solidarité
L’autrice a mis l’accent sur la volonté politique d’un homme de mettre sur orbite une nouvelle ligne politique internationale ayant pour matrice le communisme. Il n’est guère étonnant dès lors que le grand voisin se dresse contre Hugo Chavez et sa philosophie économique et solidaire prônée
Maryse Cyprien a présenté une politique inspirée de la philosophie communiste, atteignant un niveau sublime dans la pratique politique et diplomatique. Le programme de Chavez, PetroCaribe, s’adressait à tous les pays de la région, y compris ceux dont les régimes politiques qui ne partageaient la même idéologie que le président Chavez. Malgré son anticommunisme obsessionnel, la RD a bénéficié de ce programme, ce qui illustre l’inclusivité et la portée universelle de cette initiative. Cyprien analysé les principaux contours de cette politique, et le lecteur appréciera sans doute la manière dont est abordé l’accord en République dominicaine (p. 179-187), même si elle n’est pas allée jusqu’au bout de la logique comparative qui aurait permis de comprendre les impacts de cette politique dans les deux pays voisins.
Le premier mérite de la thèse de la diplomate haïtienne Maryse Cyprien est son caractère inédit. Contrairement à d’autres travaux similaires, son ouvrage n’est pas une simple compilation d’idées préexistantes, mais repose sur de véritables recherches originales. L’histoire de la diplomatie haïtienne est présentée par petites touches successives certes, mais assez étoffées pour comprendre le cheminement de notre pays. Sur ce point, l’éblouissante érudition de Mme Cyprien, soutenue par une abondante bibliographie, ont enrichi considérablement son analyse et met en valeur la profondeur de son expertise.
Le chapitre III, intitulé « L’accord énergétique PetroCaribe », constitue en fait la quintessence de cette thèse permettant au lecteur de saisir l’essentiel du scandale qui s’en est suivi. Ces passages offrent une analyse approfondie de l’accord, éclairant les mécanismes diplomatiques et économiques en jeu, et mettant en lumière les implications géopolitiques et sociales de cette initiative.
En détaillant cet accord, l’auteure révèle les dynamiques complexes qui ont marqué les relations internationales et la coopération régionale sous l’égide de Hugo Chavez. « PetroCaribe » avait pour ambition d’aider les pays ayant des difficultés à s’approvisionner en pétrole. Il s’agissait également d’une politique visant à combattre le système capitaliste, en prenant le contre-pied des politiques économiques des accords de Bretton Woods. Il est regrettable que l’autrice n’ait pas suffisamment souligné cet aspect idéologique dans la politique de Chavez. En politique comme en idéologie, les décisions sont prises en fonction des convictions et non autrement. Avec PetroCaribe, le Venezuela ne se contentait pas de fournir une aide économique, mais cherchait à promouvoir une alternative au capitalisme dominant, incarnant une vision solidaire et anti-hégémonique inspirée des principes communistes.
Des dirigeants sans scrupules
En Haïti, c’est un régime d’extrême-droite – pour ne pas dire dépourvu d’idéologie - qui gérait les fonds Pétro Caribe. Cet aspect des choses est passé sous silence dans le livre, même si Cyprien procède à une analyse minutieuse des conjonctures politiques lors de la mise en œuvre de cet accord.
Pour analyser ce contexte, il est essentiel de se pencher sur les différents gouvernements haïtiens qui ont eu à gérer ce fonds. Régime de René Préval (2006-2011) a signé l’accord en 2006, marquant le début de la coopération avec le Venezuela. Son administration a vu dans cet accord une opportunité pour financer des projets de développement dans un contexte économique difficile. Quant au régime de Michel Joseph Martelly (2011-2016), il aurait utilisé les fonds, mais son gouvernement a été critiqué pour manque de transparence et mauvaise utilisation de l’aide des collectifs citoyens ont dénoncé le vol, le pillage et le gaspillage des fonds publics.
Pour bien saisir les divergences entre l’échec total du côté haïtien et la réussite, même partielle, du côté dominicain, une analyse comparative serait en effet plus appropriée. Des études de cas isolées ne suffisent pas à comprendre les différences profondes dans la gestion et les résultats de cette politique. Seules des études comparatives permettent d’établir des diagnostics fiables, surtout dans un domaine complexe qui requiert l’application rigoureuse des logiques des sciences sociales. Quels projets ont été financés, et quels ont été leurs impacts mesurables à court et long terme ? Comment les dynamiques politiques internes et les relations avec le Venezuela ont-elles influencé la gestion des fonds ? En adoptant cette approche, Mme Cyprien aurait ainsi offert une vision plus complète et nuancée de l’impact de PetroCaribe dans la région, tout en faisant valoir les leçons à tirer lors de futures initiatives de coopération internationale.
Toujours est-il que PetroCaribe montre à quel point nos dirigeants manquent de conscience citoyenne et d’ambition. L’omniprésente corruption haïtienne est la seule cause de l’échec de ce programme d’aide, et celle de notre pauvreté absolue.
Cette publication pose de manière incontestable les fondations nécessaires à la compréhension des divers aspects de la question de PetroCaribe et de la corruption systémique en Haïti. Elle fournit un cadre analytique essentiel pour comprendre comment une initiative de solidarité, conçue pour favoriser le développement des plus vulnérables, a été subvertie par la cupidité de dirigeants dépourvus de scrupules.
Maguet Delva
Paris, France
