Après s’être fait attendre et désirer, Livres en folie a connu cette année encore un succès dépassant les espérances des organisateurs. Le public s’est bousculé au travers les allées de ce catalogue vivant du cru 2024 de nos auteurs, heureux de rencontrer ceux qui étaient sur place et émerveillé de constater que l’enfermement tragique que nous subissons n’avait nullement stérilisé leur créativité.
Si je sors aujourd’hui de mes registres et thématiques habituels, c’est qu’il semble à ma subjectivité de lecteur se prétendant avisé, que deux publications importantes, n’ont pas bénéficié du retentissement qu’elles méritaient. Le premier de ces livres est le tome trois de la série Idéologie, histoire et politique du professeur Mac-Ferl MORQUETTE, sous-titré Langues et idéologie. Le second, totalement différent par l’apparence visuelle et par le contenu est l’album illustré Kolektif 509. Une expérience haïtienne d’art contemporain, édité et publié par Xavier Dalencour.
Cet essai de M. Morquette est précédé dans la série Idéologie, histoire et politique par celui portant sur le colorisme (tome 1) et celui analysant le populisme (tome 2).
Langues et idéologie est un « petit » livre de cent-vingt pages, de présentation austère et au contenu parfois aride. Mais l’approche didactique adoptée par l’auteur et la facture du texte en termes de qualité d’expression et de style en rendent la lecture plus aisée. En outre, la rigueur méthodologique et la solide érudition en lettres, histoire, sociologie et linguistique qui soutiennent le questionnement donnent sa force à la réflexion. Mais on portera aussi à son crédit la pondération, l’honnêteté, le souci d’équilibre avec pour objectif de dépassionner un sujet passionnant et surtout passionnel chez nous. Ce n’est donc pas qu’au niveau universitaire de cet écrit, qu’il faut prêter une attention soutenue, mais également à l’engagement citoyen qui le marque.
Pour ces motifs il convient que notre intelligentsia et notre lectorat cultivé fournissent l’effort intellectuel requis pour délaisser, le temps voulu, les articulets faciles et émotionnels dont nous inondent les réseaux sociaux, afin d’aborder ce livre exigeant. Qu’ils se rappellent qu’il en est de l’intelligence comme des muscles ; l’absence de sollicitation entraine leur atrophie. Et au carrefour virtuellement tragique que doit franchir notre pays, ne pas alimenter toutes ses capacités mentales et en user, s’apparenterait pour notre élite du savoir a une forme de désertion.
La problématique s’esquisse dès l’introduction par un rappel : ne pas prendre les langues pour des « réalités en soi », car dans une société « elles peuvent constituer des éléments et facteurs de prestige rentables, des capitaux générant socialement, culturellement et économiquement des plus-values ». La mise en place se poursuit avec l’énoncé de quelques savoirs et notions de base sur la manière dont la linguistique et la sociolinguistique contemporaines nous ont appris à considérer la langue. C’est-à-dire pas comme un innocent et neutre outil de communication et de transmission intentionnelle de messages au contenu intégralement conscient.
Avec la clarté, la précision et le souci didactique d’être bien compris de lecteurs, non spécialistes, avec aussi la préoccupation constante de renverser les « obstacles épistémologiques » que sont les idées toutes faites et les préjugés sur la situation diglossique ou de bilinguisme inégalitaire qui, de l’Indépendance aux années 1980, a placé le français en position dominante et fonctionnant comme idéologie. L’auteur développé alors une étude comparative et volontairement dissymétrique de nos deux langues pour mieux en suivre l’évolution idéologique. Mais toujours il a soin d’initier aux concepts clés empruntés a Bourdieu et Chomsky sur lesquels il s’appuie.
Parvenu au terme de la lecture de cet essai, (plus agréable que ma présentation hyper-concentrée) le citoyen-lecteur qui aurait négligé les deux tomes précédents sera désireux de combler cette lacune et de se les procurer. Mais il se demandera sans doute pourquoi, en dehors d’une légitime affection paternelle, j’ai associé dans le même article la communication scientifique de Marc-Ferl Morquette et le festival visuel que propose l’album Kolektif 509. Une expérience haïtienne d’art contemporain, de Xavier Dalencour. Pour l’instant, je dirai qu’en plus d’avoir souffert de la même insuffisance de retentissement, cette expérience menée dans le langage des arts plastiques et visuels offre des pistes de réponse à certaines questions et souhaits auxquels ouvrent les dernières pages du Professeur Morquette.
Kolektif 509. Une expérience haïtienne d’art contemporain dissimule bien (trop peut-être ?) sous sa couverture noire avec les titres et sous-titres imprimés en blanc, le feu d’artifice d’images et de couleurs qui attend le lecteur, le « voyeur » ou l’enfant curieux.
En effet, ce somptueux album de trente-cinq centimètres de long par vingt-cinq de large, avec deux-cent-cinquante-six pages au fil desquelles textes et photos couleurs, produits par des professionnels, s’allient selon un équilibre soigneusement pensé et voulu, est appelé à devenir un document d’archives en Histoire de l’art. En même temps, il peut être abordé à différents niveaux : celui de la jouissance visuelle, en regardant de belles images d’œuvres souvent déroutantes ; celui plus intellectuel que procure la lecture de Xavier Dalencour, Valérie Noisette, Sterlin Ulysse et Barbara Prezeau Stephenson, envisagent sous des angles complémentaires ce phénomène « socio-artistique ».
On s’instruira, au gré de sa curiosité, sur la biographie et les spécificités de soixante-treize personnalités artistiques, issues d’espaces urbains, de milieux socio-économiques et culturels souvent parfois aux antipodes l’un de l’autre, mais productrices contemporaines en peinture et arts graphiques, photographie, sculpture, métal découpé, assemblage de matériaux de récupération, montages et jeux de lumières etc… Et on gratifiera d’un regard mondain ou sociologique, les reportages photographiques consacrées aux onze ans d’expositions organisées par le Kolektif 509 à la Villa Kalewès, a des manifestations telles que « Les jeudis de l’Art » qui y ont connu de très belles heures, aux exposition délocalisées ou en partenariat. Et enfin les pages consacrées à la Villa Kalewès elle-même (patrimoine architectural de Pétionville, à l’agonie et condamné à plus ou moins longue échéance), une fois de plus, cadre d’activités de jeunesse ou pour les enfants, nous rappellerons ce qui aurait pu s’institutionnaliser et fleurir porter encore des fruits si notre vie de peuple avait pris une orientation autre...
Et il apparait, à travers cette expérience particulière que l’amour partagé de l’art et de son langage, transcendant clivages socio-économiques et barrières linguistiques peut être un appoint non négligeable pour la construction des passerelles que le professeur Morquette invite à rechercher dans ses dernières pages. L’expérience d’art contemporain du Kolektif 509 a aussi été celle du brassage linguistique allant de pair avec la mixité sociale de l’art jusqu’à une acceptation de l’autre permettant la réalisation sans heurt d’une exposition au caractère LGBT parfaitement lisible. Voilà donc un type d’expérience qui fait ressortir le meilleur de ce que nous sommes, car. selon le titre de l’article que lui a consacré Rudy Edmée dans Le National du 15 août, c’est « Un beau bouquet d’humanité et de création artistique ». Nous, Haïtiens, nous aimons qu’on nous désigne comme un peuple d’artistes. Et des institutions ayant plus de quarante ans comme l’Orchestre Philharmonique de la Sainte-Trinité, demeurent un vivant exemple qu’au sein même de la conflictualité haïtienne, il existe de possibles langages dont le partage brise les barrières sociales et linguistiques. Cette vieille institution n’a-t-elle pas une filiation plus ou moins directe dans ces petits orchestres de jeunes qui ont essaimé en diverses régions du pays ?
Prolongeant la célèbre phrase de Saint-Exupéry, « Aimer, ce n’est pas se regarder, mais regarder ensemble dans la même direction », j’affirmerai que regarder ensemble dans la même direction, celle de la beauté artistique, musicale, plastique et, osons en rêver, littérairement bilingue, peut conduire à se regarder différemment et à se voir enfin autrement. A s’aimer ?
Pétionville, le 30 octobre 2024
Patrice Dalencour
