En France depuis le mois de juillet 2026, j’observe, impuissant et le cœur serré, Haïti s’enfoncer dans des horizons mornes et lugubres, au bord de l’effondrement annoncé d’un État dont les dirigeants se révèlent, à parts égales, incompétents et malhonnêtes.
Et pourtant, dans le même temps, à des milliers de kilomètres de ce naufrage, Haïti fait la une de la rentrée littéraire française 2026. Non pas à cause de ses gangs ni de ses ministres, mais parce que l’un de ses enfants s’impose avec éclat dans un roman dense, savamment construit, écrit dans un français d’une rigueur et d’une élégance remarquables.
Cet écrivain s’appelle Thélyson Orélien.
Tout ce qui constitue la grande machine littéraire française — critiques, jurys, libraires, chroniqueurs et médias — semble s’être donné le mot pour accueillir avec enthousiasme notre compatriote. Le phénomène littéraire de cette rentrée 2026 porte ainsi, lui aussi, un visage haïtien.
Une rentrée littéraire sous le signe d’Haïti
Y a-t-il eu, avant lui, un précédent haïtien dont la presse française se soit fait l’écho avec une telle unanimité et une telle intensité ? Thélyson Orélien totaliserait déjà plus de cinquante-neuf mentions dans la presse écrite, dont plusieurs dizaines d’articles substantiels. Pour un écrivain venu de l’espace littéraire haïtien et québécois, l’ampleur du phénomène est exceptionnelle.
On le retrouve dans de grands titres comme Le Monde, Le Figaro, Libération ou Télérama, sans compter les plateaux de télévision et les ondes, notamment celles de RFI.
Cette attention intervient dans un contexte particulier. La situation politique et sociale haïtienne se joue désormais largement loin des caméras et des journalistes étrangers, qui hésitent de plus en plus à s’aventurer dans ce que certains qualifient de « bourbier haïtien ». Un vieux routier de la presse française, qui a foulé le sol d’Haïti à de très nombreuses reprises depuis l’époque de Papa Doc, résume avec amertume la situation : Haïti se meurt, et les témoins étrangers se font de plus en plus rares.
Dans ce désert médiatique, le roman de Thélyson Orélien arrive comme une occasion de raconter Haïti autrement, tout en donnant à voir la violence qui déchire le pays.
Car C’était ça ou mourir n’est pas un essai politique : c’est un roman. Mais un roman nourri de la réalité haïtienne contemporaine. Il évoque les enlèvements, les méfaits des gangs, la peur quotidienne, les populations contraintes à la fuite et les liens complexes entre violence armée, pouvoir et intérêts politiques.
Le livre offre ainsi à une presse en quête de récits un matériau puissant, dramatique et immédiatement contemporain.
Cet engouement n’est d’ailleurs pas sans provoquer quelques remous. C3 Éditions, la maison d’édition mère de l’auteur, installée à Port-au-Prince et dirigée par Fred Brutus, a dénoncé la circulation en Haïti d’exemplaires commercialisés par des voies qu’elle considère comme détournées ou illicites. Son PDG a annoncé son intention de rendre prochainement l’ouvrage disponible légalement sur le marché haïtien.
Ironie de l’histoire : au moment même où Haïti semble disparaître du regard médiatique international, l’un de ses écrivains remet brusquement le pays au centre de l’attention culturelle française.
Des prix littéraires à la bataille des appartenances
La ruée médiatique accompagne un autre phénomène : C’était ça ou mourir figure parmi les livres les plus commentés de la saison et se trouve en lice pour plusieurs récompenses littéraires importantes, dont le Goncourt et le Renaudot.
Frédérique Roussel, dans Libération, a elle aussi souligné la place prise par l’ouvrage alors que la rentrée littéraire était déjà bien engagée et que les premières sélections des grands prix de l’automne venaient d’être annoncées.
Il convient toutefois de rappeler que Thélyson Orélien ne surgit pas dans un désert littéraire haïtien.
Avant lui, de grands écrivains haïtiens ont déjà atteint les dernières étapes du prix Goncourt. Louis-Philippe Dalembert et Makenzy Orcel, notamment, ont porté très haut les couleurs de la littérature haïtienne. Cette présence n’est donc ni accidentelle ni sans précédent : elle s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains haïtiens capables de s’imposer au plus haut niveau de la littérature francophone.
Reste que nous pouvons former le vœu que, cette fois, les jurés aillent jusqu’au bout et couronnent l’œuvre de notre compatriote. Un Goncourt attribué à Thélyson Orélien constituerait un événement majeur pour les lettres haïtiennes.
Les prix littéraires demeurent cependant des univers complexes, traversés par les stratégies éditoriales, les réseaux, les affinités, les jeux d’influence et les équilibres propres au milieu du livre. La qualité littéraire compte, bien sûr, mais elle n’est jamais seule à l’œuvre.
La manière dont on présente Thélyson Orélien révèle également quelque chose de cette mécanique.
Le Figaro, par exemple, le décrit comme un « écrivain québécois d’origine haïtienne ». L’expression peut surprendre lorsqu’on considère son parcours. Orélien a quitté Haïti en 2010, à la suite du terrible séisme qui frappa le pays, mais il était déjà écrivain avant son arrivée au Québec. Il avait publié plusieurs ouvrages — poésie, romans et essais — et fait ses premières armes littéraires en Haïti.
Il est donc Haïtien devenu également Canadien par la force du parcours, de l’exil et de l’existence. Ces appartenances ne s’annulent pas : elles se superposent.
Son itinéraire éditorial le montre parfaitement. C3 Éditions, établie en Haïti sous la direction de Fred Brutus, a conclu un accord avec Boréal, au Canada, lequel a ensuite travaillé avec Grasset en France. Se dessine ainsi une véritable architecture éditoriale transnationale : Haïti, le Canada et la France deviennent les différentes étapes d’une même aventure littéraire.
Le livre voyage comme l’auteur a voyagé.
Parti d’Haïti, il traverse le Canada avant de s’installer pleinement dans le paysage littéraire français. Derrière ce parcours se déploie toute une industrie de la visibilité : édition, distribution, médias, affichage, librairies et réseaux de communication.
Dans une rentrée littéraire extrêmement concurrentielle, cette puissance de diffusion compte énormément. Les grands groupes éditoriaux et médiatiques disposent d’une capacité considérable à donner à un livre une visibilité nationale. Il serait cependant excessif de réduire le succès d’une œuvre à cette seule mécanique : aucune campagne ne suffit, à elle seule, à fabriquer durablement l’adhésion des critiques et des lecteurs.
La vie littéraire conserve toujours sa part d’imprévisible.
Quand un écrivain fait voyager tout un pays
Il suffit de parcourir certaines grandes gares parisiennes pour mesurer l’ampleur de l’exposition accordée aujourd’hui à Thélyson Orélien. Son visage et la couverture de son livre apparaissent dans ces immenses lieux de passage où se croisent chaque jour des milliers de voyageurs.
Quelle revanche symbolique !
Là où l’on ne montre trop souvent Haïti qu’à travers ses crises, ses violences, ses catastrophes et ses déchirements, apparaît soudain un autre visage : celui d’un pays qui écrit, imagine, crée et participe pleinement à la vie culturelle internationale.
Un écrivain peut parfois accomplir ce qu’une longue campagne institutionnelle ne parvient pas à faire : déplacer le regard porté sur un pays.
Thélyson Orélien ne voyage donc pas seulement avec son livre. Il transporte avec lui une part de l’imaginaire haïtien.
Son parcours, d’Haïti au Canada puis à la France, montre combien notre littérature peut franchir les frontières et trouver sa place dans les grands réseaux internationaux du livre. Ce chemin rappelle également que l’identité littéraire ne se laisse pas enfermer dans les catégories administratives de la nationalité ou de l’exil. Un écrivain peut appartenir à plusieurs territoires tout en restant profondément lié à celui qui l’a vu naître.
Et les gares de Paris offrent, à cet égard, une image magnifique : l’écrivain demeure immobile sur les affiches tandis que son nom voyage.
Pendant que les trains emportent leurs passagers dans toutes les directions, le visage d’un écrivain haïtien rappelle silencieusement qu’Haïti n’est pas seulement une terre de crises et de blessures. Haïti est aussi une terre qui écrit.
La vie littéraire possède d’ailleurs cette particularité qu’elle échappe en partie à toute prévision. On ne sait jamais à l’avance si un livre deviendra un succès ou s’il passera presque inaperçu, malgré d’indéniables qualités. Il existe toujours un instant mystérieux où un ouvrage retient soudain l’attention des critiques, des libraires, des jurys, des médias et, finalement, des lecteurs.
Les mécanismes traditionnels de consécration littéraire sont eux-mêmes en pleine transformation. Les anciens circuits d’influence demeurent puissants, mais les réseaux sociaux et les nouvelles formes de recommandation ont bouleversé la circulation des livres et contribué à éroder certains monopoles.
Le cas de Thélyson Orélien appartient à cette part d’imprévisible. Qui aurait pu annoncer, quelques mois plus tôt, qu’un écrivain haïtien installé au Canada occuperait ainsi le devant de la scène de la rentrée littéraire française 2026 ? Obtiendra-t-il le Goncourt ? Nul ne peut encore le savoir. Mais l’essentiel est peut-être déjà ailleurs.
Au moment où les dirigeants haïtiens donnent au monde l’image d’un État incapable de se relever, un écrivain rappelle, à lui seul, qu’un pays ne se résume jamais à ceux qui le gouvernent.
Une fois de plus, un Haïtien porte le nom d’Haïti sur la grande scène de la littérature mondiale. Et lorsque ses écrivains prennent le train de la littérature universelle, c’est, symboliquement, tout un pays qui monte à bord.
Maguet Delva
Paris (France)
(1) C'était ça ou mourir », Éditions du Boréal, Montréal, 2026 ; Éditions Grasset, Paris, 2026. En poésie : Au-delà du silence, Méga Imprimeur, Gonaïves, Haïti, 2006 ; Les couleurs de ma terre, in La Poésie, Éditions de l'Hèbe, Suisse, 2007 ; Le Temps qui reste, Éditions des Marges, Montréal, 2015 ; Tant que le silence saigne, je parlerai, Éditions Rocheuses, Ottawa, 2024.
