Wilfrid Édouard, une ancre pour les Haïtiens de Berlin

Wilfrid Edouard vient de s’éteindre à Berlin, à l’âge de 82 ans, des suites d’une leucémie. Le jour des funérailles qui ont eu lieu le 26 avril dernier à Berlin, des proches ont témoigné. Un long par-cours qui commence par la Petite-Rivière de l’Artibonite en Haïti pour se terminer à Berlin en passant par Dortmund.

Les Haïtiens de Berlin considéraient Wilfrid Edouard alias « Ti Will » comme une ancre. « Pas une ancre qui attendait que nous accostions, dit l’un de ses amis dans son éloge funèbre, plutôt une ancre qui venait vers nous avec ses conseils, sa sagesse et son expérience de la vie. » Ils lui sont surtout reconnaissants de les avoir aidés à s’intégrer en Allemagne, « à tempérer, comme le rappelle ce proche, notre ardeur de migrants toujours prompts à porter un regard trop critique sur le pays d'accueil et qui, même après 20 ou 30 ans de séjour ici, se sentent toujours de passage ».

« Ti Will nous a tous appris à jeter ces illusions par-dessus bord et à vivre pleinement notre double présence ici et en Haïti, poursuit-il, plein d’émotion dans la voix. Il nous a tous aidés à rechercher cette harmonie en nous, à surmonter le tiraillement entre notre vie ici et notre vie là-bas, sans oublier une seule seconde nos origines ni nier ce que notre présence ici nous apporte comme épanouissement. »

Il n’est pas le seul à s’en souvenir de cet être généreux qui était toujours prêt à aider ses amis à surmonter les crises de toutes sortes. « Il avait une parole de sagesse pour chacun d'entre eux, ajoute cet ami. Il était toujours là lorsque les temps étaient difficiles pour l'un ou l'autre. Il a certainement exercé ce talent de sage au sein de sa famille, poussé par l'amour qu'il éprouvait pour elle. Nous disions tout bas que sa famille avait de la chance de l'avoir eu comme père et comme mari. »

Quoiqu’attristé par l’image de désolation du pays, « Ti Will » restait optimiste et encourageait les Haïtiens à s’engager dans des projets sociaux et à rendre au pays ce qu'il nous avait donnés. « Parfois, je me surprenais à me dire - et mes compatriotes ici pensent probablement la même chose que moi - que le pays se porterait beaucoup mieux s'il y avait plus de gens honnêtes et sincères comme Ti Will », confie un Haïtien, proche de lui.

Qui est cet Haïtien qui vient de nous quitter de manière si inattendue? Wilfrid Édouard naît en 1939 à la Petite Rivière de l'Artibonite, dans le Centre d'Haïti. Après l'école primaire, au début des années 1950, il se rend à Port-au-Prince pour y suivre des études secondaires. Après son baccalauréat, il étudie la sociologie à l'Université d’État à Port-au-Prince. En tant qu'étudiant, il participe à un projet d'un groupe de chercheurs allemands de l'Université de Dortmund qui a d'abord eu lieu à Port-au-Prince. Pour l'évaluation ultérieure du projet, les Allemands l’invitent en Allemagne pour quelques années. Il quitte Haïti en 1969 pour s'installer à Dortmund et n’a jamais quitté l’Allemagne. Il a 30 ans.

 

Sa vie en Allemagne

Son ami York raconte au public les premières années de Wilfrid en Allemagne. En 1972, le projet de recherche à l'université de Dortmund prend fin et il poursuit la même année des études de sociologie à Bielefeld. Il a d'abord vécu dans une résidence universitaire, où il s'est fait de nouveaux amis.

En 1975, il obtient son diplôme de sociologue. La même année, il s'installe à Berlin-Ouest avec sa première femme. Deux ans plus tard, en mai 1977, son fils Marthel est né. Wilfrid est fou de joie.

Sur le plan professionnel, les premières années à Berlin ne sont pas des plus faciles. Les possibilités d'emploi dans le Berlin divisé sont rares et le chômage particulièrement élevé parmi les sociologues. Au cours de l'été 1977, il intègre le Deutscher Entwicklungsdienst (DED), le Service allemand de développement. Il effectue pour le compte de cette organisation divers séjours à l'étranger, notamment au Burkina Faso, au Cameroun, au Niger et au Mali. Après 27 ans de bons et loyaux services, la retraite l'attend. On célèbre l’évènement par une grande fête au DED.

Wilfrid adorait la cuisine. Il aimait partager un dîner allemand avec ses amis « Le pain, le jambon, le fromage, les concombres et les tomates étaient bien sûr de la partie. Mais de temps en temps, il appréciait aussi une bière bien fraîche dans son bar préféré, Le Glühwurm. »

Son autre passion : le football. « Il jouait souvent avec des amis sur la pelouse devant le Reichstag et allait volontiers avec Marthel au Stade olympique pour voir les matchs du Hertha. » Il s'était complètement intégré en Allemagne. « Berlin et Friedenau sont devenus pour lui, au fil des années, sa deuxième patrie. Il s'y sentait très bien, pouvait y rencontrer sa famille et ses amis, profiter de la culture et de la cuisine. »

 

Haïti toujours présent

Mais Haïti reste quand même toujours présent dans son cœur. En 2010, trois ans après la retraite, un tremblement secoue Haïti. Les images de la destruction d'une grande partie du pays font le tour du monde. Wilfrid en est meurtri. Il veut aider les gens, d'une manière ou d'une autre. L’association « Johanniter » de la section de Berlin l’envoie en Haïti comme accompagnateur des premiers secours.

En 2011, il s’engage dans l'organisation d'aide « Haïti Projet Education » avec son épouse Hanna. Chaque année, ils se rendent pendant plusieurs mois en Haïti pour suivre leurs projets dans la ville d'Aquin. « Les projets étaient stimulants. Wilfrid a mis à profit toute son expérience : il savait écouter. Il était compréhensif et empathique, confie un proche. Il pouvait se mettre à la place d'autrui en termes de sentiments et de situation. Il animait des réunions de manière souveraine et apaisait les vagues. Il parvenait à trouver aux différents souhaits et préoccupations des habitants d'Aquin concernant l'approvisionnement en eau. » Il jouit d'une très grande estime auprès des collaborateurs du projet et des habitants d'Aquin. En 2019, le couple interrompt précipitamment sa mission à Aquin en raison de la situation politique en Haïti. C’est la dernière fois qu’il verra son pays.

À en croire ses proches, les derniers mois de Wilfrid ont été difficiles. En juin 2021, il reçoit un diagnostic de leucémie. Il prend la terrible nouvelle avec philosophie. « La vie m'a longtemps souri, disait-il souvent. Mais depuis quelque temps déjà, j'ai l'impression qu'il y a quelques gros chantiers dans mon corps. » Son pressentiment allait malheureusement se vérifier. Il entame une chimiothérapie qui s'accompagne d'effets secondaires importants et d'une grande fatigue physique au point d’avoir du mal à marcher.

Les dernières semaines, les traces de la maladie sont devenues de plus en plus visibles chez lui. « Les bons jours, il était plein de confiance, d'énergie et de joie de vivre, racontent ses proches. Il se promenait souvent, faisait ses courses à pied, écoutait encore le 20 mars la Passion selon Saint-Jean dans une église proche, téléphonait et rencontrait des amis. Les mauvais jours, en revanche, il semblait épuisé et fatigué. Le simple fait de parler lui était alors souvent difficile. Il avait parfois l'air replié sur lui-même et apathique ».

Les mauvais jours ont malheureusement été nombreux dans sa vie. Après un nouveau séjour à l'hôpital, il s'endort paisiblement chez lui, dans la Mainauer-Straße, à Berlin, le vendredi 1er avril. Ses proches sont inconsolables. « Jusqu'à la fin, Wilfrid a su mener une vie pleine de dignité », entend-on souvent. Voulant rester fidèle à son humanisme, la famille a demandé aux amis de faire un don à l’association « Haiti Project Education » en guise de couronnes mortuaires. Il serait certainement ravi de cette décision.

 

Huguette Hérard

 

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