Douze années plus tard

Il y a douze ans, une catastrophe pire que les autres nous a prouvé qu’Haïti est incontestablement un endroit dangereux. Aussi, nous avions tous compris que les stratégies de circonstance avaient leurs limites. Pour toute une série de raisons, nous avions choisi de construire des villes-cercueils. Ce 12 janvier  2010, le projet de vivre au jour le jour avec un peu de chance s’était effondré emportant avec lui des centaines de milliers de morts et faisant  d’innombrables blessés, d’estropiés et des montagnes de gravats. 

 

Dans la difficulté de nommer cette douleur, le journal Le National a choisi de reprendre les murmures de Frankétienne, Yannick Lahens et Dany Laferière, trois des plus grands noms de la littérature haïtienne contemporaine.

 

« Un dézafi de ravages insupportables. Une orgie de cataclysmes inattendus.

Plus de 300 000 morts. Plus de 10 000 maisons effondrées. Quartiers et villages affaissés. Bétonvilles déconstombrés. Palais et châteaux aplatis/défigurés. Plus d’un million d’infortunés sous des tentes fragiles et malsaines. Un cruel cinéma de culs-de-jatte, de manchots et de cocobés traumatisés. »

Frankétienne

 

« Le 12 janvier 2010 à 4h53 minutes, dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée moins de trente secondes par un de ces dieux dont on dit qu’ils se repaissent de chair et de sang. Chevauchée sauvagement avant de s’écrouler, cheveux hirsutes, yeux révulsés, jambes disloquées, sexe béant, exhibant ses entrailles de ferraille et de poussière, ses viscères et son sang. Livrée, déshabillée, nue, Port-au-Prince n’était pourtant point obscène. Ce qui le fut, c’est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c’est le scandale de sa pauvreté. »

Yanncik Lahens

 

« Dans une ville au tissage social si serré, il était impossible de ne pas avoir de morts dans sa famille ou parmi ses amis. La mort, d’une manière ou d’une autre, nous avait touchés tous. Et les corps étaient à l’endroit où ces gens avaient trouvé la mort. »

Dany Laferière

 

Douze ans et des milliers de délits plus tard, y compris ceux de l’indécence et de la paresse, le pays ne s’en est jamais remis. Mais, les voix de tous ses proches et anonymes refusent de céder au temps qui passe. Ces voix nous aident forcément à faire l’inventaire de nos déroutes.

 

Ce 12 janvier 2022, Haïti est toujours un endroit dangereux

 

La Rédaction

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