Insensibles

Un jour sans morts spectaculaires en Haïti n’est pas vraiment un. Derrière chaque mort de violence, il doit y avoir certainement des personnes submergées par la tristesse, ce qui peut les plonger dans un état dépressif irréparable. Dans le temps, la compassion des autres pouvait faire son effet en mettant la personne éplorée au centre de nos attentions. Pourtant, l’habitude de la mort stupide nous a conduits vers un point qui ressemble, à bien des égards, à de l’insensibilité. Nous avons peut-être raison de croire qu’il s’agit d’un point de non-retour.

 

Au cours de l’année dernière, comme dans un besoin de démentir la cheffe du Bureau intégré des Nations unies en Haïti, les Haïtiens ont beaucoup manifesté, bloqué des rues, menacé de réduire le pays en cendres pour réclamer la libération de leurs proches (familles, amis, collègues, ou voisins) kidnappés contre rançon. À l’échelle des peines, le kidnapping vient avant la mort. Et pour Mme Lalime, quand il y a moins de morts, il y a forcément moins d’insécurité.

 

Aujourd’hui, ce 13 janvier 2022, la logique libérale traverse même les discours des pourfendeurs du système. C’est simple. Le ravisseur met un montant sur la tête d’une personne qu’il garde en captivité. La somme à payer est calculée en fonction du matelas économique des proches de la victime. Les proches négocient pour éviter d’être décapitalisés. Et, dans la majorité des cas, la transaction est complétée avec la libération de la personne kidnappée. Il manquera seulement le ticket de caisse et la garantie de ne pas recommencer le processus avec les mêmes acteurs.

 

Comment notre société pourra-t-elle se reconstruire après avoir touché le fond de la déchéance ? Nous sommes réduits à négocier nos vies et à banaliser le sort réservé à nos morts.

 

Comment guérir les plaies ?

 

L’Accord du 11 septembre, pour une gouvernance apaisée et efficace, avait prévu ou promis de « garantir une saine distribution de la justice et s’assurer de l’avancement des dossiers relatifs aux crimes de sang, entre autres, l’assassinat du bâtonnier Monferrier Dorval et du président Jovenel Moïse, les massacres dans les quartiers populaires ». On attend.

 

Et depuis, la mort est devenue tellement courante. Hier, un mort en Plaine et deux autres à Carrefour feuille.

 

Il nous faut d’urgence cette volonté de justice réparatrice pour commencer à honorer nos morts et ne plus payer pour notre liberté.

 

Hier, nous avons oublié d’honorer les morts du 12 janvier. Un peu quand même. Avec des tweets et des posts pathétiques.

 

La Rédaction

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