Ordinairement, dans mes écrits, je parle de jeunesse, de sport, d’éducation ou encore d’action civique. Ce sont des sujets qui occupent une grande partie de mes réflexions et de mes engagements. Mais aujourd’hui, je choisis de parler d’un sujet beaucoup plus intime, beaucoup plus universel aussi : la vie et la mort, mais aussi des expériences sportives qui en font partie.
La mort d’un ami d’enfance, d’un cousin, d’un frère, Boland Édouard, m’a ramené vers des souvenirs que le temps n’a jamais véritablement effacés. Boland n’était pas exactement de ma génération. Il avait probablement quelques années de plus que moi. Mais à Delmas 75, lorsque nous étions enfants, les différences d’âge comptaient peu. Nous avons grandi ensemble, dans cette proximité propre aux quartiers où les enfants partageaient presque tout : les jeux, les difficultés, les petits bonheurs et les responsabilités du quotidien.
Je me souviens de nos moments à la rivière « Clairerville ». Nous allions y chercher de l’eau ensemble, nous nous y baignions et nous galopions nos ânes. Nous nous occupions également de nos cabris et de nos vaches, tout en cultivant ensemble des produits agricoles comme le maïs, le petit mil, les pois et le calalou. À cette époque, Delmas 75 et ses environs étaient encore largement ruraux. Nous grandissions simplement, au rythme de la vie de quartier , sans imaginer que ces moments ordinaires deviendraient, avec le temps, des souvenirs précieux. Boland était également lié à ma famille par des liens qui dépassaient largement l’amitié. Un cousin de mon père, Henry Édouard, que nous appelions « St-Louis », vivait avec la sœur de Boland, avec laquelle il a eu plusieurs enfants. Sa famille était originaire de Petit-Goâve et portait le nom de Brisma. Dans les circonstances de la vie, St-Louis lui avait même donné sa signature, ce qui explique pourquoi Boland porta le nom d’Édouard. Ainsi, Boland était pour moi bien plus qu’un simple ami. Avec le temps, il était devenu un cousin, presque un frère.
Boland, au cœur d’une activité qui faisait vivre Delmas 75
Durant sa jeunesse, Boland travaillait avec son beau-frère Henry Édouard, dit St-Louis, dans une activité qui peut sembler banale aujourd’hui, mais qui représentait à l’époque un véritable service à la communauté : la vente et la livraison d’eau. À cette époque, l’eau était transportée sur des ânes et livrée aux familles qui en avaient besoin. Cette activité constituait une source de revenus pour ceux qui la pratiquaient, mais elle représentait surtout un service essentiel pour toute la communauté qui ne disposait pas à l'époque des tuyaux de la CAMEP. Les familles achetaient cette eau pour remplir leurs droumes pour leurs besoins domestiques, pour la construction des maisons ou encore pour arroser leurs jardins. Avant que le développement urbain et les nouvelles infrastructures ne transforment progressivement les habitudes; ces vendeurs d’eau jouaient donc un rôle important dans la vie quotidienne de Delmas 75 et des zones avoisinantes.
Boland était au cœur de cette activité. Avec Henry Édouard, ils étaient considérés comme les plus grands prestataires de ce service dans la communauté. D’autres personnes y participaient également. Je me souviens notamment de Madame Louidore, qui était elle aussi une grande figure de la vente d’eau à Delmas 75 et dans les quartiers environnants. Ma mère, mes grands frères et moi, ainsi que mon compère et cousin Maxène Édouard et certains de ses frères, nous nous adonnons également à cette activité.
Lorsque je repense aujourd’hui à cette époque, je comprends encore davantage la place que Boland occupait dans la communauté. Il ne s’agissait pas simplement pour lui de vendre de l’eau pour gagner sa vie. Il répondait à un besoin réel de la population. Il connaissait les familles, les maisons, les quartiers et les besoins des gens. Son travail lui permettait ainsi de tisser des relations avec une grande partie de la communauté. C’est aussi par ce genre d’activités que se construisait la popularité d’un homme dans un quartier. On connaissait Boland parce qu’il était présent, parce qu’il travaillait, parce qu’il rendait service et parce que les gens pouvaient compter sur lui.
Puis le temps a changé, avec la modernisation et le développement progressif de la zone, de plus en plus de familles ont construit leurs propres réservoirs et ont eu accès au fur et à mesure au réseau de CAMEP. La demande pour l’eau livrée par les vendeurs a diminué progressivement. L’activité a fini par disparaître presque complètement, et ceux qui la pratiquaient ont dû se tourner vers d’autres métiers. Boland, lui, s’est alors orienté vers l’électricité et la plomberie. Il allait continuer à exercer ces métiers pendant de nombreuses années, jusqu’à sa mort. Là encore, il a choisi un travail utile à la communauté. Il intervenait dans les maisons, réparait, installait, entretenait et rendait des services dont les gens avaient besoin au quotidien. Et ceux qui l’ont connu savent avec quelle loyauté, quel respect et quelle dévotion il exerçait son métier. Il n’était peut-être pas connu dans les grands cercles de la société haïtienne. Il n’avait pas besoin de l’être. À Delmas 75, sa réputation était celle d’un homme de confiance. C’est cela qui me pousse aujourd’hui à parler de lui. Parce qu’une société ne doit pas seulement se souvenir de ceux qui ont occupé les premières pages des journaux. Elle doit aussi se souvenir de ceux qui, dans l’anonymat, ont contribué à la faire fonctionner. Boland faisait partie de ces hommes, et sa mort me fait réfléchir sur la vie.
Ce matin du 31 août 2026, la nouvelle de sa mort m’a profondément attristé. On m’a rapporté que Boland serait tombé alors qu’il se rendait au travail. Des personnes auraient tenté de le relever et de l’emmener à l’hôpital, mais il est malheureusement décédé. Nous ne connaissons pas exactement les circonstances médicales de sa mort. Était-ce un arrêt cardiaque ? Un malaise ? Une autre complication ? En Haïti, combien de personnes meurent ainsi sans que nous puissions véritablement connaître les causes de leur décès ? L’absence d’infrastructures sanitaires d’urgence et de proximité augmente malheureusement le risque de décès prématurés, car chaque minute peut être déterminante face à une urgence médicale. Trop souvent, l’éloignement des soins et l’absence de prise en charge rapide transforment une situation qui aurait peut-être pu être sauvée en drame. Il n’y aura probablement pas d’autopsie. Il n’y aura peut-être pas d’enquête. Il n’y aura pas nécessairement de dossier médical permettant de comprendre ce qui s’est réellement passé.
Et c’est là que la mort devient encore plus douloureuse : nous perdons des vies sans même avoir les moyens de comprendre pourquoi nous les avons perdues. La mort de Boland me ramène également à mes propres deuils. J’ai perdu ma mère en novembre 2019. J’ai perdu mon père alors que je n’avais que trois ans. En 2021, j’ai également perdu ma grande sœur, et tant de cousins, de cousines, de tantes et oncles et d’amis au fil des années. Ces pertes ont laissé en moi des blessures qui ne disparaissent jamais complètement. Elles changent simplement de forme avec le temps. Chaque nouvelle disparition réveille donc une partie de ces douleurs anciennes et m’oblige à réfléchir encore une fois à cette question à laquelle personne n’échappe : qu’est-ce que nous faisons de notre vie pendant que nous sommes encore là ?
Des vies anonymes, mais pas des vies sans valeur
La disparition de Boland m’amène aussi à penser à toutes ces personnes qui vivent et meurent dans l’anonymat. Dans notre société, nous avons tendance à célébrer les personnes connues. Les hommes politiques, les artistes, les sportifs, les entrepreneurs, les intellectuels et les personnalités publiques occupent naturellement l’espace médiatique. Mais il existe une autre catégorie de personnes, beaucoup plus nombreuses : les anonymes qui construisent silencieusement la société. Ce sont des hommes et des femmes dont les noms ne feront peut-être jamais la une des journaux. Ils n’auront peut-être jamais de biographie. Aucun monument ne portera leur nom. Pourtant, dans leur quartier, dans leur communauté et auprès des jeunes, ils auront laissé des traces profondes. Boland était de ceux-là.
Il n’était pas une personnalité connue à l’échelle nationale. Mais ceux qui l’ont connu savent quel homme il était. C’était un homme qui aimait la paix. Un homme respectueux. Un homme qui cultivait l’amitié plutôt que la haine. Un homme qui savait apprécier les autres. Un homme qui, par sa personnalité et son comportement, a apporté quelque chose de positif à la jeunesse de son environnement. Dans une Haïti où la violence est devenue omniprésente, où la brutalité tend parfois à devenir une forme de langage social, les personnes comme Boland sont importantes. Parce qu’elles montrent qu’il est encore possible de vivre autrement.
Haïti : quand la violence masque la vie
La mort de Boland me fait également réfléchir à l’Haïti dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Une Haïti où la vie est souvent masquée par la violence. Une Haïti où l’insécurité prive des milliers de personnes de leur liberté, de leur travail, de leur éducation et parfois même de leur droit à la santé. Une Haïti où des familles vivent avec la peur permanente de perdre un proche. Mais il y a une autre dimension à cette crise dont nous parlons moins : la disparition silencieuse de vies qui ne sont jamais documentées. Combien de personnes meurent chaque jour sans diagnostic précis ? Combien meurent sans autopsie ? Combien de familles ne sauront jamais exactement ce qui a causé la mort d’un proche ? Combien de vies disparaissent sans statistiques, sans enquête, sans archives et sans mémoire publique ?et combien meurent à cause de la l’absence de soins urgents de proximité?Dans un pays où les institutions sont fragilisées, même la mort peut devenir anonyme.Et pourtant, derrière chaque mort, il y avait une vie,Il y avait une famille,Il y avait des amis,Il y avait des souvenirs,Il y avait des rêves.
Boland, une belle âme de Delmas 75.Boland Édouard aura vécu une grande partie de sa vie dans l’anonymat. Mais l’anonymat ne signifie pas l’absence d’importance. Pour beaucoup de gens, une personne peut ne jamais être connue du grand public et pourtant avoir une influence considérable sur ceux qui l’entourent. À Delmas 75, nous nous souviendrons de Boland comme d’un ami véritable, d’un homme sincère, respectueux et profondément humain. Nous nous souviendrons de celui avec qui nous allions chercher de l’eau, de celui avec qui nous nous occupions de nos animaux, de celui avec qui nous avons partagé une partie de notre enfance. Nous nous souviendrons aussi de celui qui, avec son âne et ses bidons d’eau, parcourait les rues de Delmas 75 pour répondre aux besoins des familles. Puis de l’électricien et du plombier sur lequel les gens pouvaient compter.
Esau Edouard et moi nous souviendrons toujours de Boland comme d’un membre de notre équipe de basketball. À nous trois, nous n’avions peur d’aucune des meilleures équipes de basketball 3 contre 3. Par sa force et sa taille, Boland dominait sous le panier et nous remettait les ballons, à moi et à Esau Edouard, dit « T-Long », dont les mouvements remarquables déstabilisaient les adversaires et dont le tir de la main gauche était presque imblocable. Quant à moi, avec ma bouche, mes feintes de corps, ma rapidité et mes mouvements parfois imprévisibles, nous formions ensemble une équipe souvent difficile à arrêter. Le sport faisait partie de ces moments qui nous réunissaient et qui contribuaient à créer cette fraternité entre les jeunes de notre quartier.
Les jeunes de Catalpa et de T-Baz auront eux aussi leurs propres souvenirs de Boland. Ils se souviendront de ces parties de domino sous les lilas, en face de chez moi, de ces moments simples où nous nous retrouvions, où les discussions et les rires faisaient partie de la vie quotidienne du quartier. Ils se souviendront également de sa présence aux fêtes de fin d’année de T-Baz, ces moments de rassemblement qui permettaient aux jeunes de la zone de se retrouver, de célébrer ensemble et de renforcer les liens qui nous unissaient. Boland faisait partie de ces petits moments qui, avec le temps, deviennent de grands souvenirs.
Nous nous souviendrons surtout de l’homme de paix, de celui qui savait créer des liens et qui apportait son soutien aux jeunes de son environnement. C’est peut-être cela, finalement, la véritable mesure d’une vie. Pas seulement la richesse accumulée. Pas seulement la célébrité. Pas seulement le nombre de personnes qui connaissent notre nom.Mais le nombre de vies que nous avons touchées positivement pendant notre passage sur cette terre. Boland ne laissera peut-être pas une trace dans les grands livres d’histoire. Mais il a laissé une trace dans la mémoire de ceux qui l’ont connu. Et parfois, c’est cela qui compte le plus. À la famille Édouard, à la famille Brisma, à ses proches, à ses amis et à tous ceux qui pleurent aujourd’hui sa disparition, j’adresse mes sincères condoléances. La mort nous rappelle que nous sommes de passage. La vie nous donne cependant la possibilité de laisser quelque chose derrière nous. Boland, mon frère, mon ami, va en paix.
À Delmas 75, tu resteras pour nous une belle âme, un ami véritable et un homme qui aura choisi la paix dans une Haïti qui en manque cruellement.
Que ton souvenir demeure.
Bony Eugène GEORGES
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
