L’idée peut paraître audacieuse dans un pays confronté à de profondes crises et à un déficit d’infrastructures. Pourtant, l’organisation des Jeux Centraméricains et Caribéens pourrait devenir un véritable projet national de transformation. Il ne s’agirait pas de construire des installations luxueuses, mais de moderniser progressivement les infrastructures sportives, routières, hôtelières, sécuritaires, aéroportuaires et de transport, tout en formant des entraîneurs, en développant l’arbitrage et en créant de nouvelles opportunités pour la jeunesse. Le rêve des Jeux pourrait ainsi devenir une vision de développement national, avec le sport comme moteur de transformation.
La priorité devrait être de construire pour les Haïtiens avant de construire pour les Jeux. Chaque infrastructure devrait avoir une utilité durable : les complexes multisportifs pour les écoles, clubs et fédérations, les piscines pour apprendre à nager, les stades comme centres de formation et les villages des athlètes transformés ensuite en logements étudiants. Les Jeux devraient également permettre de décentraliser le sport en développant des pôles à Cap-Haïtien, aux Cayes, aux Gonaïves, à Jacmel et dans d’autres villes, afin de créer des infrastructures durables au-delà de Port-au-Prince et de faire du sport un véritable instrument d’aménagement du territoire et de développement national.
Un plan d'investissement sur dix ans. Pour rendre cette vision crédible, on pourrait imaginer un plan national de préparation aux Jeux sur dix ans, avec un budget indicatif de l'ordre de 1 milliard de dollars, soit environ 100 millions de dollars par année. Ce chiffre ne serait pas le budget définitif des Jeux, mais une enveloppe de planification destinée principalement aux infrastructures et à la préparation du pays. À titre de comparaison, la République dominicaine a consacré plusieurs milliards de pesos à la rénovation et à la modernisation de ses installations pour Santo Domingo 2026, avec notamment des travaux au Centre olympique Juan Pablo Duarte et au Parque del Este.
En Haïti, les dix années pourraient être réparties progressivement entre plusieurs régions, avec Port-au-Prince et la zone métropolitaine comme principal pôle multisportif. Le projet pourrait s’appuyer sur le Centre Sport pour l’Espoir, situé à proximité de Canaan, en transformant et en modernisant les installations existantes tout en y ajoutant de nouvelles infrastructures. Le site pourrait ainsi devenir un véritable complexe multisportif national, comprenant notamment un centre aquatique, un stade d’athlétisme moderne aménagé à partir de la piste existante, ainsi que plusieurs salles spécialisées en complément des deux salles multisports.
Le complexe pourrait également accueillir des pavillons dédiés à la gymnastique et au badminton, tandis que le gymnase existant serait entièrement rénové et adapté à la pratique du basketball. Des arènes spécialisées pourraient être aménagées pour les sports de combat, notamment la boxe, la lutte, le judo et l’escrime. Le projet pourrait aussi intégrer des installations pour le netball, le bowling, le squash, le tennis, le racquetball et le tir sportif, ainsi que des infrastructures destinées au cyclisme. L’objectif serait de créer progressivement un véritable campus sportif national, capable d’accueillir des compétitions internationales, de former les athlètes et les entraîneurs et de servir durablement au développement du sport haïtien.
Toujours à Port-au-Prince, le Centre Sportif de Carrefour pourrait être modernisé afin d’accueillir de nouvelles disciplines. Des arènes spécialisées seraient aménagées pour les sports de combat, notamment le karaté et le taekwondo, ainsi que des pavillons dédiés au volleyball. La piscine olympique, qui n’est plus fonctionnelle depuis plusieurs années, serait entièrement rénovée. Le site pourrait également être complété par des installations dédiées au plongeon (diving) et au water-polo, afin de créer un véritable pôle national pour les sports aquatiques.
À Cap-Haïtien, un stade rénové pourrait accueillir le football et le rugby, accompagné d’un palais des sports destiné aux disciplines collectives. La ville pourrait également disposer d’un stade d’athlétisme, d’un pavillon consacré au judo et d’installations adaptées aux sports équestres. Les Cayes pourraient accueillir un complexe multisportif ainsi qu’un centre consacré aux sports nautiques. Un parc sportif en plein air pourrait être aménagé pour le skating, le skateboard et d’autres sports urbains, ainsi que pour certaines épreuves d’endurance sur route. La ville pourrait également disposer d’installations adaptées au pentathlon moderne et au triathlon.
Aux Gonaïves, le développement pourrait s’articuler autour d’un stade, d’une salle polyvalente et de plusieurs terrains extérieurs. La ville pourrait devenir un pôle spécialisé dans les disciplines de précision, de force et de sports de salle, avec notamment des installations de tir à l’arc, d’haltérophilie et de powerlifting, de tennis de table et de handball, ainsi que des terrains destinés au hockey sur gazon. Jacmel, quant à elle, pourrait devenir un véritable pôle national des sports de plage et des sports nautiques, tout en développant des espaces dédiés aux activités récréatives dans l’eau, à l’écotourisme et à certaines disciplines culturelles associées aux Jeux. La ville pourrait également accueillir un stade de baseball et de softball, ainsi que des infrastructures adaptées au canoë sprint, à l’aviron, à la voile, au surf et au ski nautique.
Enfin, un village des athlètes pourrait être construit dans chacune de ces villes. Après les Jeux, ces logements pourraient être transformés en résidences universitaires, permettant ainsi de maintenir une utilisation durable des infrastructures. À titre de référence, lors des derniers Jeux, la République dominicaine a accueilli environ 6 000 athlètes. Sur cette base, Haïti pourrait prévoir une capacité d’hébergement d’environ 1 500 athlètes dans chacune des quatre villes hôtes secondaires, en complément des capacités prévues à Port-au-Prince. Cela permettrait de répartir les investissements sur plusieurs territoires et de créer, au-delà des Jeux, un véritable réseau national d’infrastructures sportives et universitaires.
Une partie du budget devrait financer les routes d’accès, l’hébergement, l’énergie, l’eau, la sécurité, la médecine sportive et la formation des cadres, en privilégiant des infrastructures utiles à la population après les Jeux plutôt que des constructions coûteuses et sous-utilisées. Le programme pourrait s’étendre sur dix ans : trois ans pour les études, la gouvernance et les premières réhabilitations, quatre ans pour les grandes constructions et la modernisation régionale, puis trois ans pour les équipements spécialisés, les tests, la formation et la préparation opérationnelle. Chaque projet devrait être soumis à un audit public, à un appel d’offres transparent et à une évaluation de son utilisation après les Jeux.
La diaspora pourrait jouer un rôle déterminant. Un projet aussi ambitieux nécessiterait évidemment des ressources considérables. Mais Haïti dispose d’un avantage souvent sous-utilisé : sa diaspora. Des Haïtiens travaillent aujourd’hui dans le sport, l’architecture, l’ingénierie, la médecine sportive, la technologie, la gestion d’événements et les finances partout dans le monde. Pourquoi ne pas créer une véritable task force de la diaspora sportive haïtienne ? Des professionnels pourraient contribuer à la conception des infrastructures, à la formation des cadres, à la recherche de financement, au marketing international et à l'organisation des compétitions. L'objectif ne serait pas simplement de demander de l'argent à la diaspora, mais de mobiliser son expertise, ses réseaux et son capital humain.
Le secteur privé doit être autour de la table. Un projet de cette dimension ne pourrait reposer uniquement sur l’État. Il nécessiterait un partenariat entre le gouvernement, le Comité olympique haïtien, les fédérations, les collectivités, le secteur privé, les universités, la société civile, la diaspora et les bailleurs internationaux. Les entreprises pourraient contribuer aux infrastructures, au sponsoring; les bailleurs internationaux à l’hôtellerie, aux transports et aux télécommunications. Mais il faudrait rester réaliste : sécurité, infrastructures, transport, hébergement, électricité, eau, gouvernance et financement constitueraient des défis majeurs à relever.
Un tel projet ne pourrait pas être improvisé. Il faudrait probablement 10 à 15 ans de préparation, avec des étapes clairement définies, des audits indépendants, un calendrier d'investissement et une gouvernance transparente. Ainsi Haïti pourrait viser l'édition prévue pour 2038, ce qui donnerait au pays amplement le temps de se préparer et de constituer un vrai projet national de développement à travers ce grand événement sportif. Surtout, il faudrait éviter le piège des « éléphants blancs » : construire des installations coûteuses qui ne seraient plus utilisées après les Jeux. Et si les Jeux devenaient notre horizon ? Haïti participe depuis longtemps aux grandes compétitions régionales malgré ses difficultés et son déficit d'infrastructures. Dès 1930, par exemple, une délégation haïtienne participait aux Jeux Centraméricains et Caribéens de la Havane à Cuba durant la deuxième édition de ces jeux.
La question devrait donc être inversée : au lieu de demander comment permettre à Haïti de participer aux Jeux, pourquoi ne pas se demander quand Haïti sera capable de les accueillir ? Même si cela semble utopique aujourd’hui, une telle vision pourrait devenir un moteur de transformation. L’objectif ne serait pas seulement d’accueillir des athlètes, mais de construire, à travers le sport, une autre Haïti : capable de planifier, d’investir, de construire et de réaliser de grands projets collectifs.
Et si les Jeux Centraméricains et Caribéens devenaient justement l'un de ces grands rêves nationaux capables de nous obliger à préparer l'avenir ?Peut-être qu'aujourd'hui, la question n'est pas de savoir si Haïti peut organiser les Jeux.
La vraie question est de savoir si nous sommes prêts à commencer à construire le pays qui pourra un jour les accueillir.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
