Inauguré en juillet 2014, le Centre Sport pour l’Espoir Haïti (CSEH) représente l’un des projets les plus importants réalisés en Haïti dans le cadre des efforts de reconstruction du pays après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010. Construit grâce au soutien du Comité International Olympique (CIO) et offert en don à Haïti, le Centre avait une mission claire : contribuer au développement du sport haïtien, accompagner les fédérations sportives nationales, offrir des espaces de préparation aux athlètes et, surtout, utiliser le sport comme un instrument de développement humain et social.
Pendant plusieurs années, le Centre a largement dépassé cette mission initiale. Il est devenu un véritable carrefour sportif, éducatif, social et communautaire, au service des fédérations nationales, des écoles, des organisations communautaires, des institutions publiques et surtout de milliers d’enfants et de jeunes. Aujourd’hui, la paralysie du Centre provoquée par l’insécurité et l’expansion des gangs armés constitue une perte considérable pour le sport haïtien et pour toute une génération de jeunes.
Un soutien majeur aux fédérations sportives nationales
Durant ses années de fonctionnement, le Centre Sport pour l’Espoir mettait ses infrastructures à la disposition de l’ensemble des fédérations sportives nationales reconnues par le Comité Olympique Haïtien. Le Centre permettait aux fédérations d’organiser leurs compétitions nationales et régionales, de préparer leurs sélections nationales, d’organiser des stages et des formations et de développer leurs programmes de formation. On peut notamment rappeler les compétitions interscolaires organisées par la Fédération Haïtienne de Volleyball, ainsi que les championnats nationaux de judo, de taekwondo, de karaté, de tennis de table et de boxe.
La Commission Nationale des Arbitres de la Fédération Haïtienne de Football y organisait également des formations destinées aux arbitres. Des clubs du championnat national de football utilisaient aussi les installations pour leurs camps de préparation. Le Don Bosco FC, par exemple, faisait partie des clubs ayant utilisé le Centre pour préparer ses compétitions internationales. Le Centre accueillait également des championnats nationaux et régionaux de tennis de table, badminton, tennis et hockey sur gazon. Le Centre encadrait aussi les activités des autres mouvements sportifs tels que le special olympics Haiti et celles du Comité national Paralympique d'Haïti.
Des formations pour entraîneurs et cadres sportifs dans différentes disciplines, notamment le floorball, le rugby, le football américain, la voile et la danse sportive, l’escrime, le cyclisme y étaient également organisées. La Fédération Haïtienne d’Athlétisme y réalisait pour sa part des compétitions nationales et internationales ainsi que différentes activités de préparation. Ainsi, pendant plusieurs années, le Centre Sport pour l’Espoir a joué un rôle fondamental dans le développement des fédérations sportives nationales. Il leur fournissait un environnement adapté à la préparation des athlètes, à la formation des cadres et à l’organisation des compétitions.
Un centre au service de la jeunesse
Mais la contribution du Centre ne se limitait pas au sport de haut niveau. Le personnel du Centre avait développé un ensemble de programmes sportifs, éducatifs et socioculturels destinés aux enfants et aux jeunes des zones avoisinantes. Parmi eux figurait le programme sportif scolaire, qui accueillait chaque trimestre plus de 4 000 élèves. Ces jeunes avaient la possibilité de découvrir et de pratiquer différentes disciplines sportives dans un environnement organisé, sécurisé et encadré.
Le Centre organisait également des camps sportifs et socioculturels durant les vacances d’été, auxquels participaient environ 2000 enfants. Chaque jeune pouvait pratiquer deux disciplines sportives parmi celles proposées. Pendant les périodes de vacances plus courtes, notamment à Pâques et à Noël, le Centre organisait également des camps sportifs qui pouvaient accueillir respectivement près de 1 000 enfants. Ces programmes permettaient aux jeunes de rester actifs pendant les vacances, tout en développant la discipline, l'esprit d'équipe, la confiance en soi et le respect des autres.
Le programme d’intégration : sport, éducation et protection
L’un des programmes les plus importants était le programme d’intégration, destiné notamment aux enfants des rues, aux enfants orphelins et à certains jeunes particulièrement vulnérables vivant dans les zones avoisinantes. Le Centre ne se contentait pas de leur offrir des activités sportives. Il mettait également en place un véritable accompagnement éducatif et social. Les enfants bénéficiaires étaient transportés par le Centre vers leurs établissements scolaires le matin. Après leur journée de classe, le transport les ramenait au Centre Sport pour l’Espoir. Une fois au Centre, ils recevaient des cours de renforcement académique, avant de participer à différentes activités sportives encadrées par les éducateurs et entraîneurs. À la fin de la journée, le Centre assurait à nouveau leur transport afin qu’ils puissent retourner chez eux. Ce système permettait donc d'assurer un suivi quotidien de ces enfants et de leur offrir un cadre structuré combinant éducation, sport, protection et accompagnement social. Le Centre travaillait également avec plusieurs orphelinats situés dans les zones avoisinantes, permettant à certains enfants particulièrement vulnérables de bénéficier d'un environnement d'accueil plus stable. Ce programme démontrait parfaitement comment le sport pouvait être utilisé comme un instrument d'intégration sociale et de protection de l'enfance.
Plus de 60 000 jeunes touchés entre 2014 et 2018
L'ampleur de l'impact du Centre Sport pour l'Espoir Haïti peut être mesurée à travers le nombre de jeunes qui ont bénéficié de ses activités. Entre 2014 et 2018, durant ce qui peut être considéré comme la période la plus active et la plus glorieuse du Centre, plus de 60000 jeunes ont fréquenté ses installations dans le cadre des différents programmes sportifs et socioculturels. Ce chiffre montre que le Centre n'était pas simplement une infrastructure destinée aux athlètes de haut niveau. Il constituait un véritable espace de développement de la jeunesse. Pour des milliers d'enfants et d'adolescents, le Centre représentait un endroit où ils pouvaient apprendre, jouer, pratiquer un sport, rencontrer d'autres jeunes et bénéficier d'un encadrement positif.
Un espace ouvert à la communauté
Le Centre Sport pour l'Espoir avait également compris que ses infrastructures pouvaient servir au-delà des activités sportives. Les écoles, les églises et les organisations communautaires pouvaient utiliser ses installations pour organiser des activités sportives, des célébrations, des événements culturels et différentes manifestations. Les habitants des zones avoisinantes pouvaient également utiliser le Centre pour des mariages, baptêmes, communions, fêtes familiales et autres événements communautaires. Des organisations non gouvernementales, dont la Croix-Rouge américaine, louaient également les installations du Centre pour organiser des formations, des séminaires et différents événements. Des institutions publiques, notamment l'Office National d'Identification (ONI) et le Ministère des Sports, utilisaient également les infrastructures. Le Ministère de la Santé Publique y organisait lui aussi différentes activités. Le Centre était donc devenu progressivement un véritable espace multifonctionnel au cœur de la communauté.
Du terrain de sport à un espace d'espoir
L'histoire du Centre Sport pour l'Espoir montre quelque chose de fondamental : une infrastructure sportive peut avoir un impact qui dépasse largement les résultats obtenus sur un terrain. Le Centre contribuait à la préparation des athlètes et des équipes nationales, mais il formait également des entraîneurs et des arbitres. Il accueillait des écoliers, des enfants vulnérables, des clubs, des organisations communautaires et des institutions publiques. Il créait surtout un espace où les jeunes pouvaient être encadrés et exposés à des valeurs telles que la discipline, le respect, la solidarité et le travail d'équipe. Dans un contexte où les gangs ont progressivement étendu leur influence dans plusieurs quartiers de la région métropolitaine de Port-au-Prince et de la Plaine du Cul-de-Sac, la disparition de ces espaces de protection et d'encadrement est particulièrement préoccupante.
Quand le sport disparaît, le vide est occupé par d'autres forces. La paralysie du Centre Sport pour l'Espoir, conséquence de la détérioration de la situation sécuritaire, a créé un immense vide dans la vie de nombreux jeunes. Plusieurs des communautés qui bénéficiaient autrefois des programmes du Centre sont aujourd'hui confrontées à la présence et à l'influence de groupes armés. Dans la Plaine du Cul-de-Sac et dans d'autres secteurs de la région métropolitaine, différents groupes armés, notamment Taliban de Canaan, 400 Mawozo, des groupes opérant à Cité Soleil, Chen Mechan, ainsi que des gangs présents à Pierre et à Terre Noire, exercent leur influence sur les populations. Certains jeunes qui fréquentaient autrefois les espaces sportifs du Centre se retrouvent aujourd'hui dans des environnements où les possibilités d'éducation, de sport et d'emploi sont considérablement réduites.
Le cas de Jeff, présenté comme un jeune ayant fréquenté le Centre et qui est aujourd'hui associé au groupe Taliban de Canaan, est particulièrement symbolique. Durant sa jeunesse, il pratiquait des activités sportives au Centre et avait même, à certaines occasions, effectué des courses pour le personnel du Centre. Son parcours illustre de manière frappante le contraste entre deux réalités : celle d'une jeunesse qui pouvait autrefois trouver au Centre un espace d'encadrement et celle d'une jeunesse aujourd'hui exposée à un environnement dominé par la violence. Il faut cependant éviter de conclure que la fermeture du Centre est directement responsable du recrutement des jeunes par les gangs. Les causes de la violence et du phénomène des gangs en Haïti sont beaucoup plus complexes. Mais il est difficile de ne pas constater que la disparition d'espaces sportifs, éducatifs et communautaires a supprimé une partie des alternatives positives dont disposaient autrefois les jeunes.
Quel avenir pour le Centre Sport pour l'Espoir ?
La question qui se pose aujourd'hui est donc simple mais fondamentale : que voulons-nous faire de cet héritage ?Le Centre Sport pour l'Espoir avait été construit dans le contexte particulier de la reconstruction d'Haïti après le séisme de 2010. Il devait contribuer à reconstruire non seulement des infrastructures, mais aussi l'espoir et les perspectives d'avenir de la jeunesse haïtienne. Pendant plusieurs années, il a démontré qu'un tel investissement pouvait produire des résultats considérables.
Plus de 60 000 jeunes touchés entre 2014 et 2018, des milliers d'élèves accueillis chaque trimestre, des enfants vulnérables accompagnés quotidiennement, des dizaines de fédérations sportives bénéficiant des infrastructures, des championnats nationaux et internationaux organisés, des entraîneurs et des arbitres formés : tout cela constitue un patrimoine qu'Haïti ne devrait pas laisser disparaître. La réouverture du Centre, lorsque les conditions sécuritaires le permettront, devrait donc être considérée comme une priorité dans toute stratégie nationale de reconstruction du sport et de la jeunesse. Il faudra non seulement sécuriser et réhabiliter ses installations, mais également réfléchir à un nouveau modèle permettant au Centre de retrouver sa vocation initiale tout en renforçant sa dimension éducative et sociale.
Le Centre Sport pour l'Espoir n'est pas simplement un ensemble de terrains, de salles et de bâtiments. C'est un symbole de ce que le sport peut accomplir lorsqu'il est intégré à une véritable politique de développement humain. Le laisser mourir serait perdre bien plus qu'une infrastructure sportive. Ce serait abandonner une partie de l'espoir que des milliers de jeunes avaient trouvé entre ses murs.La reconstruction d'Haïti passera nécessairement par la reconstruction de ses infrastructures, mais surtout par la reconstruction des possibilités offertes à sa jeunesse. Et dans cette reconstruction, le sport doit retrouver sa place. Le Centre Sport pour l'Espoir peut et doit redevenir l'un des piliers de cette renaissance.
Bony Eugène GEORGES
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
