Luis de la Fuente a livré une interview exclusive à la FIFA dans laquelle il révèle les secrets du sacre de l'Espagne à la Coupe du Monde 2026.
Le 19 juillet 2026 restera un jour historique pour le football espagnol : celui qui a vu l'Espagne conquérir une deuxième étoile, après celle de 2010, au terme de la finale de la Coupe du Monde de la FIFA 2026™. Sous la houlette de Luis De la Fuente, la Roja a fait forte impression, remportant la compétition avec un seul but encaissé et des victoires face à des poids lourds tels que le Portugal, la France et l'Argentine.
Dans un entretien exclusif avec la FIFA, le technicien est revenu sur les résultats obtenus depuis le début de la campagne de qualification. Du 4 septembre 2025 à cet après-midi magique au stade de New York New Jersey.
FIFA : Luis, quelques semaines ont passé depuis votre victoire à la Coupe du Monde 2026. Que ressentez-vous aujourd'hui ?
Luis de la Fuente : J'ai encore du mal à résumer toute cette aventure. Je pense qu'il va falloir un peu de temps à tout le monde avant de réaliser la portée de ce que nous avons accompli. De l'intérieur, nous sommes tous conscients de ce que nous avons vécu et de la manière dont nous l'avons vécu. Surtout la manière. Nous sommes très heureux et fiers d'avoir réalisé quelque chose d'historique avec notre propre style.
Votre parcours de qualification a commencé le 4 septembre 2025. Quelle approche mentale avez-vous adoptée pour mener vos joueurs à la victoire ?
Dans un premier temps, nous nous sommes concentrés sur ce que nous maîtrisions : bien faire notre travail, rester fidèles à notre philosophie, à notre style, tout en gardant à l'esprit que plus nous nous rapprocherions de cette idée, plus nous aurions de chances de remporter la compétition. Mais nous étions conscients que rien ne serait simple.
Je l'ai déjà dit plusieurs fois, mais nous avons vécu une Coupe du Monde historique. Avec 48 sélections, c'était la compétition qui comptait le plus grand nombre de favoris. Selon moi, six, sept, voire huit équipes pouvaient prétendre à la victoire finale. Et cela venait s'ajouter aux difficultés habituelles dans une compétition de ce type.
Nous n'avons jamais abandonné notre identité, et nous avons cherché en permanence à nous améliorer. Et je pense que ce qui a fait notre véritable succès, c'est ce processus qui a permis de transformer une sélection en la meilleure équipe du monde. Car j'insiste sur ce point, nous sommes la meilleure équipe du monde.
Vous avez commencé par un match nul 0-0 contre le Cap-Vert. Cela a-t-il changé quelque chose pour vous ?
Évidemment, quand on représente l'Espagne, on veut gagner tous les matches, mais on sait aussi à quel point il est difficile d'entrer dans une Coupe du Monde. On connaissait les qualités du Cap-Vert, et ils ont réalisé un très bon match face à nous, avec une défense bien en place et beaucoup d'intensité dans les duels. De notre côté, nous avons manqué de justesse, un élément essentiel quand on joue face à des adversaires qui défendent de cette façon. Nous avons alors encore plus pris conscience de la difficulté de la compétition et du fait que nous devions donner le meilleur de nous-mêmes. Mais nous n'avons pas paniqué, bien au contraire. Ce résultat n'a fait que nous conforter dans ce que nous voulions mettre en place.
Vous n'avez encaissé qu'un seul but du tournoi, vous avez éliminé le Portugal et son milieu de terrain extraordinaire, la France et son armada offensive, et vous avez neutralisé l'Argentine de Leo Messi…
C'est pour ça que j'ai insisté tout à l'heure sur le mot "équipe". On parlait toujours des qualités de nos adversaires, qui étaient toutes différentes. Mais de notre côté, il était important de faire comprendre aux joueurs que, même si nous affrontions de grandes sélections, c'était la meilleure équipe qui se trouvait en face d'elles. Cela nous a donné beaucoup de confiance et de force.
Aujourd'hui, nous nous considérons comme une famille, avec toute la sincérité et l'émotion que cela implique. Les joueurs ont le sentiment d'avoir pris part à quelque chose qui dépasse le cadre du football. Nous sommes unis par quelque chose de bien plus fort désormais. Et c'est la grande force de ce groupe, en plus du talent.
Les victoires contre le Portugal et la Belgique se sont dessinées dans les dernières minutes, et contre l'Argentine, vous avez dû attendre la prolongation. Néanmoins, on a toujours eu l'impression d'une équipe espagnole qui maîtrisait parfaitement ses matches.
C'est ce qui est ressorti de toutes nos analyses d'après-match. Nous avons maîtrisé toutes les rencontres. Nous savions que tous les adversaires pouvaient nous poser des problèmes. Mais en fin de compte, il n'y a aucun adversaire dont je peux dire qu'il nous a été supérieur. Comme disait le grand Vicente Del Bosque : "Les matches se sont déroulés comme l'Espagne l'a voulu." Personne ne peut dire le contraire. C'est difficile de gagner un match de Coupe du Monde. Nous aurions pu remporter certains matches plus largement, mais nous avions face à nous des adversaires redoutables. Les résultats et la manière sont en parfaite adéquation avec ce que nous avions imaginé.
Vous avez longtemps travaillé auprès des sélections de jeunes, vous connaissez la majorité de vos joueurs depuis toujours. Qu'est-ce que cela a représenté de jouer une finale de Coupe du Monde avec eux ?
C'est un parfait scénario de film. Cela fait plus d'une décennie que je travaille avec la génération 1996-1997. Ensemble, on a remporté le Championnat d'Europe des moins de 19 ans de l'UEFA, puis l'EURO Espoirs et la médaille d'argent aux Jeux Olympiques [de Tokyo 2020]. Aujourd'hui, nous sommes réunis chez les A et nous continuons de gagner...
Entre-temps, d'autres joueurs sont venus compléter le groupe, dont certains que j'ai eu sous ma direction en Espoirs. Je suis très fier d'avoir accompagné la progression de tous ces jeunes. Je les ai découverts, pour la plupart, à l'âge de 16 ans et aujourd'hui, ils font partie de l'élite du football mondial et on gagne ensemble. C'est une histoire de liens personnels désormais, cela va au-delà de l'aspect professionnel.
Comment avez-vous abordé la finale contre l'Argentine ? Les enjeux étaient multiples : un titre en jeu, face aux champions en titre, vous vouliez imposer votre style…
Nous savions parfaitement comment remporter cette finale : en jouant notre jeu, tout simplement. Tout ce qui nous rapprochait du style argentin, qui ressemble à ce qu'était autrefois celui de l'Uruguay, nous éloignait de toute chance de victoire.
Les joueurs n'ont jamais répondu aux provocations de l'adversaire. Ils ont fait preuve d'un professionnalisme remarquable, d'un grand sens des responsabilités, de sérénité et de sang-froid. Nous sommes restés nous-mêmes. Le score aurait même dû être plus large, car nous avons eu beaucoup d'occasions, et le match aurait peut-être été différent. Mais même sans ça, nous n'avons jamais changé notre façon de faire.
Cette génération de joueurs ne ménage pas ses efforts, et elle a le sens du sacrifice ; elle sait que rien n'est facile et qu'il faut rester concentré jusqu'au bout dans tout ce que l'on fait. Même avec un joueur en moins, l'Argentine aurait pu égaliser suite à une erreur de notre part. La manière dont nous avons obtenu ce résultat, avec tout ce travail et tous ces sacrifices, lui donne encore plus de valeur.
Nico Williams est passeur décisif sur le but de Ferran Torres. Nico n'a pas joué autant que prévu en raison de pépins physiques et Ferran n'avait pas encore marqué. Là aussi, on pourrait parler de "scénario de film" et de "famille"...
Exactement. Ça résume parfaitement ce que nous répétons à chaque rassemblement : dans cette sélection, tous les joueurs sont importants. Nous disposons de données indiquant que les joueurs qui sont entrés en jeu pour remplacer leurs coéquipiers ont permis de remporter plus de 70 % des matches.
Selon moi, ça illustre parfaitement la notion de groupe. Que l'on soit titulaire ou que l'on entre à la 80e minute, ça n'a aucune importance. Car celui qui joue 10 minutes a tout autant de chances d'être décisif, comme on l'a vu lors de cette Coupe du Monde ou lors du dernier EURO. C'est ça, une équipe. Chacun de ses membres est important. Et ça a été l'une de nos plus grandes forces. Les joueurs sont restés humbles, ils ont parfaitement intégré leur rôle, et ils ont mis leur égo de côté. Ils ont placé l'intérêt commun au-dessus de l'intérêt individuel. Mais c'est aussi parce que nous avons constitué un groupe imprégné de ces valeurs.
Lionel Messi vient d'annoncer qu'il mettait un terme à sa carrière internationale. Cela renforce le côté historique de ce 19 juillet 2026 ?
Je suis admiratif de la carrière de Leo Messi. Il va beaucoup nous manquer ! Il laisse derrière lui un héritage footballistique historique, mais le grand public le réalisera un peu plus tard, comme je l'expliquais en début d'entretien à propos de notre titre.
Avec le temps, les gens se rendront compte de l'exploit que nous avons réalisé lors de cette Coupe du Monde, tout comme ils se rendront compte de tout ce que Messi a fait pour le football, de tout ce qu'il a représenté. Avoir disputé une finale de la Coupe du Monde face à Messi et tous ces grands joueurs argentins donne évidemment beaucoup plus de valeur à ce que nous avons accompli. Il faudra un peu de temps, mais chacun réalisera bientôt à quel point ce que nous avons fait est extraordinaire.
Source : FIFA
