Avec « L’héritage d’un pépin : Autofiction d’une chute presque-maîtrisée », Natacha Vénus signe un récit intime et universel sur ces moments où l’existence déraille sans prévenir. À travers Nina, alter ego à la fois lucide, maladroite et profondément humaine, l’auteure explore les petits chaos du quotidien, les illusions qui se fissurent et les reconstructions discrètes qui suivent les mauvaises passes. Entre autodérision, tendresse et lucidité, son écriture capte l’absurde ordinaire de la vie et transforme les revers en matière narrative accessible à tous. Issue d’une période suspendue marquée par le chômage et le départ imminent d’une mère malade, l’œuvre puise dans le vécu tout en assumant la liberté de la fiction.
Natacha Vénus revendique une vérité émotionnelle plutôt que factuelle et propose un texte où l’humour côtoie la vulnérabilité. Cette autofiction sensible interroge notre capacité à continuer, à rire et à nous reconstruire lorsque tout semble vaciller. Jeune auteure haïtienne et comédienne stand-up, Natacha Venus vit à Montréal depuis une dizaine d'années.
Salut Natacha. Comment présenterais-tu ton ouvrage à quelqu’un qui ne l’a pas encore lu ?
Natacha Vénus: Je dirais que L’héritage d’un pépin parle d’un moment que beaucoup de gens connaissent : quand la vie nous échappe un peu des mains et qu’on continue quand même, comme si de rien n’était.
C’est l’histoire d’une femme qui pensait avoir tout bien organisé… et qui réalise que non, pas vraiment.
On y parle d’amour, de travail, de doutes, de remises en question … avec beaucoup d’autodérision et sans jamais se prendre trop au sérieux.
Ce n’est pas un livre compliqué ni moralisateur, c’est un récit sincère, parfois drôle, parfois touchant, dans lequel on peut facilement se reconnaître.
En résumé, c’est un livre sur les petits chaos du quotidien et sur la façon dont on apprend à faire avec.
Une chute presque maîtrisée, racontée simplement.
Tu as choisi de parler d’« autofiction » pour catégoriser cet ouvrage. Qu’est-ce qui relève de ton vécu et qu’est-ce qui appartient à la fiction ?
Natacha Vénus : J’ai choisi le terme autofiction parce que le point de départ est très personnel, mais que je me suis autorisée à transformer, déplacer, condenser.
Les émotions, les questionnements, les moments de bascule viennent de mon vécu. C’est authentique dans le ressenti.
En revanche, la forme, les scènes, certains personnages relèvent de la fiction.
Pas pour embellir, mais pour raconter une histoire qui se tient, qui se lit, et qui dépasse ma seule expérience.
Disons que la vérité est émotionnelle plutôt que factuelle.
Ce qui compte, ce n’est pas de savoir ce qui s’est passé exactement, mais ce que ça fait quand on traverse ce genre d'épreuves…
Et là-dessus, le livre parle à beaucoup plus de monde que ma petite personne…
L’écriture de ce livre elle-même a sa propre histoire. Peux-tu nous la raconter brièvement?
Natacha Vénus : Tout s’est écrit au fil de l’année 2018.
À ce moment-là, j’étais au chômage et ma mère était gravement malade. J’avais une période d’allocations, un temps un peu suspendu.
Au lieu de me lancer tout de suite dans la recherche d’un emploi, j’ai utilisé ce moment pour écrire.
Sans plan précis, sans ambition particulière. J’ai simplement essayé un genre littéraire, presque par curiosité, pour voir ce que ça donnerait.
Et finalement, c’est comme ça que L’héritage d’un pépin a commencé à prendre forme : à partir d’un temps d’arrêt, transformé en espace de création.
Ton titre est intrigant : L’héritage d’un pépin : Autofiction d’une Chute presque-Maîtrisée. Qu’est-ce que tu veux faire passer par ce choix de mots ? Qu’entends-tu exactement par cette « chute » ?
Natacha Vénus: Le titre m’intrigue presque autant que les lecteurs.
Au départ, le livre s’appelait Sans talent ni prétention… ce qui en dit long sur l’état d’esprit dans lequel j’étais à l’époque. J’étais très habitée par le syndrome de l’imposteur.
Puis, un soir, alors que je cherchais activement un éditeur dans la “vraie vie”, j’ai fait un rêve assez marquant.
Je me voyais en train de lire un livre qui s’intitulait L’héritage d’un pépin, avec une héroïne qui s’appelait Nina. Et tout est parti de là.
Ce titre s’est imposé comme une évidence.
Il résumait parfaitement l’idée qu’un petit événement peut laisser une empreinte durable, parfois plus forte qu’on ne l’imagine.
Quant au sous-titre, Autofiction d’une chute presque maîtrisée, il prend tout son sens à la lecture.
Parce que cette chute, même si elle est inconfortable, permet à l’héroïne de grandir.
Ce n’est pas une fin, c’est une transformation.
Ton personnage Nina est décrite comme « reine des choix douteux et de l’autodérision ». Comment as-tu trouvé ce ton à la fois drôle et tendre ?
Natacha Vénus: Je n’ai pas eu besoin de chercher bien loin.
Nina est une version un peu caricaturale de moi-même, mon alter ego un peu fofolle.
Elle me permet d’exagérer certains traits, de pousser les situations, de rire de mes propres travers sans me prendre trop au sérieux.
Grâce à elle, je peux raconter des choses très personnelles tout en gardant de la distance et de la légèreté.
Nina, c’est cette part de moi qui ose faire des choix discutables, se tromper, recommencer… et en rire.
C’est ce qui rend le ton à la fois drôle et tendre.
Revenons un peu en arrière : à quel moment as-tu commencé à écrire et qu’est-ce qui t’a poussée dans cette direction ?
Natacha Vénus: Si je reviens en arrière, je dirais que j’ai toujours écrit.
Écrire a toujours été ma façon de mettre des mots sur mes maux : les doutes, les ruptures, les moments de flottement.
Je me souviens qu’à douze ans, j’écrivais déjà des lettres à Dieu…
avec beaucoup de sérieux, et un peu de naïveté - ce qui me fait sourire aujourd’hui.
L’écriture a donc toujours été là, bien avant l’idée d’un livre.
C’était un espace intime, un refuge, une manière de dialoguer avec moi-même… et parfois avec quelque chose de plus grand …
Comment décrirais-tu ta voix d’auteure, ton style d’écriture ?
Natacha Vénus: Je me reconnais dans une écriture un peu absurde, dans cette manière de regarder la vie avec un léger décalage.
Chez des auteurs comme Raymond Radiguet ou Albert Camus, j’aime ce regard simple, presque naïf, qui dit beaucoup sans en faire trop.
C’est cette simplicité-là qui me parle : raconter des choses parfois sérieuses, mais sans les alourdir, en laissant une place à l’ironie, à l’étrangeté du quotidien.
Parce qu’au fond, la vie est souvent absurde… et on fait comme on peut avec…
C’est un peu dans cet esprit que j’écris.
On dit souvent que derrière chaque écrivain se cache un grand lecteur. Est-ce ton cas ? Quelles lectures t’accompagnent ?
Natacha Vénus: J’ai énormément lu quand j’étais plus jeune.
Des romans, de la poésie, des nouvelles… presque à l’excès. Il y a eu une période où je lisais un roman par semaine.
Je me souviens même que, le vendredi, quand je finissais un livre, j’avais un petit coup de blues.
Dire au revoir aux personnages, sans savoir encore quelle histoire allait venir après, c’était presque déstabilisant.
Aujourd’hui, mes habitudes ont un peu changé.
Je lis toujours tous les matins dans ma salle de bain - c’est mon moment à moi - mais j’écoute surtout des livres pendant mes marches quotidiennes.
En ce moment, ce sont surtout des livres de développement personnel, de spiritualité non religieuse et de mindset positif.
Beaucoup trouvent difficile l’écriture de longs récits comme les romans par exemple. Ton livre fait plus de 300 pages. Comment s’est déroulé ton processus à toi ? As-tu une manière particulière de travailler, une discipline d’écriture ?
Natacha Vénus: Honnêtement, à l’épo que, c’était plus fort que moi.
Je me réveillais parfois la nuit pour écrire, comme si le texte m’appelait.
Je n’avais pas de discipline d’écriture au sens classique.
Le dernier paragraphe, par exemple, m’est venu en méditation. Je ne le cherchais pas, il s’est imposé.
Je n’étais pas disciplinée, j’étais habitée.
J’avais l’impression de porter une histoire que je devais absolument coucher par écrit.
Le livre ne s’est pas écrit selon une méthode, mais par nécessité.
On rit beaucoup en te lisant, même quand il s’agit de moments douloureux. C’est ta façon à toi de traverser le chaos ?
Natacha Vénus: Au moment où j’écris, j’ai souvent déjà pris du recul sur ce qui s’est passé.
Le temps a fait son travail, et ça me permet d’en parler avec plus de détachement.
C’est pour ça que je peux aller jusqu’à caricaturer certaines situations sensibles…
L’humour arrive quand la blessure n’est plus à vif, quand on peut regarder les choses avec un peu de distance.
Écrire, pour moi, c’est justement ça : transformer ce qui a été difficile en quelque chose de plus léger, plus lisible, parfois même drôle.
Dans ce livre, tu explores des thèmes comme l’amour, les blessures, la résilience et la reconstruction. Lequel te tient le plus à cœur ?
Natacha Vénus: Je dirais que le thème qui me tenait le plus à cœur, c’est probablement…la reconstruction.
Parce que l’amour, les blessures, les chutes… on y passe tous, d’une manière ou d’une autre.
Ce qui m’intéressait vraiment, c’était de montrer ce qu’il se passe après. Ce qu’on retire, retient…ce qu’on en fait
Comment on se relève, parfois maladroitement, comment on avance sans avoir toutes les réponses.
La reconstruction, ce n’est pas spectaculaire.
C’est souvent discret, lent, imparfait… mais profondément humain.
As-tu déjà en tête d’autres projets littéraires ou manuscrits à venir ?
Natacha Vénus: En ce moment, j’écris surtout du stand-up.
C’est un genre qui me passionne parce qu’il oblige à être très efficace : il faut aller droit au but, rendre l’absurde drôle en peu de mots. C’est un vrai challenge, et j’adore ça.
Je travaille aussi sur un podcast que je lance bientôt, autour du développement personnel, mais abordé de façon très pragmatique, concrète, loin des grands discours.
L’écriture continue donc, simplement sous d’autres formes.
Propos recueillis par Jonel Juste
