Un livre qui tient lieu de diagnostic
Il y a des livres qui vous renversent, qui vous traversent de part en part avec une intensité si profondément humaine que, longtemps après avoir tourné la dernière page, on peine à s’en remettre, comme d’une blessure ayant atteint l’os. Il y a des livres qui vous saisissent à la gorge comme le vent des cyclones saisit nos côtes, qui vous secouent comme la terre secoua Port-au-Prince le 12 janvier 2010.
Peu importe leur genre — poésie, essai ou roman —, les œuvres véritables ne connaissent aucune frontière lorsqu’elles touchent à l’essentiel. C’est précisément le cas de Les Racines du sous-développement, ouvrage pionnier dans l’élaboration de la pensée économique et historique en Haïti.
Son auteur, Benoît Joachim, est mort trop jeune dans un accident de voiture en Amérique latine. Il n’a donc pas eu le temps de conduire ses recherches audacieuses jusqu’à leur pleine maturité. Mais ne boudons pas notre plaisir : l’œuvre qu’il nous a laissée demeure d’une richesse et d’une actualité saisissantes.
Au gré de mes recherches de lectures estivales, je suis retombé, dans ma bibliothèque, sur ce livre comme on retrouve par hasard une clé que l’on croyait perdue. Un livre que l’immense majorité de nos compatriotes devrait lire de toute urgence. Il dit, avec la gravité d’un texte sacré, notre mal collectif ; il expose, avec la précision d’un scalpel, notre désarroi de peuple, notre mal de vivre et notre décadence.
Tout cela est niché dans cet ouvrage comme une braise sous la cendre, prête à raviver l’incendie de la lucidité. Les Racines du sous-développement n’est pas seulement un titre : c’est un diagnostic. Ce n’est ni une simple exposition de faits économiques ni une analyse macroéconomique parmi tant d’autres. Ce n’est pas davantage un relevé des jeux auxquels se livrent les grandes puissances sur l’échiquier mondial. C’est un miroir tendu à la face d’Haïti.
L’ouvrage possède cette singularité de s’adresser directement à nous, Haïtiens, comme un père s’adresse à son fils avant de le laisser affronter seul le monde. Benoît Joachim nous prend par la main et nous conduit à travers les dédales de l’histoire et des chiffres qui, autrement, nous entraveraient comme des lianes invisibles. Il nous mène jusqu’à la lumière de la compréhension afin que nous sachions à quoi nous attendre, alors que l’impérialisme américain campe à nos portes tel un prédateur patient guettant sa proie.
Force est de constater que l’auteur avait déjà beaucoup vu, beaucoup analysé et beaucoup disséqué, avec la précision d’un chirurgien et le souffle d’un tribun. Ses démonstrations sont portées par une clarté qui n’a d’égale que leur profondeur.
Saint-Domingue : un eldorado bâti sur les fractures
Dans son analyse minutieuse de la société saint-dominguoise à la veille de l’indépendance, Benoît Joachim mobilise toutes les ressources de l’histoire et de la sociologie pour mettre au jour l’implacable engrenage qui conduisait la colonie vers l’embrasement.
Il ne se contente pas de survoler les faits : il en scrute les strates, en mesure les tensions et en révèle les fractures souterraines, comme un géologue qui décèle, sous l’apparente stabilité du sol, les failles annonciatrices d’un séisme. Il conclut avec la force tranquille de celui qui a longuement médité son verdict :
« En fait, l’eldorado saint-domingois n’a point été un havre de paix. Provoqués par les contradictions qui opposaient les groupes et classes composant la société coloniale et la colonie aux intérêts dominants de la métropole, les troubles ne se comptent pas : flambées de colère des colons, accès de fièvre des gens de couleur et noirs libres et des petits blancs, manifestations de refus du système par les esclaves jalonnent cette histoire. Toutefois il ne s’agissait que de protestations de courte durée et localisées, du moins dans leur forme ouverte. Mais à la fin du siècle, à la faveur de circonstances particulières, les mécontentements accumulés, les problèmes mal résolus et les oppositions exacerbées se réunissent en faisceaux et débouchent finalement sur une révolution populaire pour la liberté, l’égalité et l’indépendance nationale. »
Cette conclusion mérite que l’on s’y arrête, tant elle démonte, pièce par pièce, le mythe encore tenace de la « Perle des Antilles » présentée comme un paradis colonial paisible, soudainement troublé par une révolte surgie de nulle part.
Joachim renverse cette fable. Ce n’est pas la paix qui constituait l’état naturel de Saint-Domingue avant d’être interrompue par l’irruption du chaos. C’est plutôt le désordre structurel et permanent, dissimulé sous le vernis de la prospérité sucrière, qui formait la véritable nature de la colonie. L’eldorado n’en était un que pour les maîtres ; pour tous les autres, Saint-Domingue ressemblait à un volcan en perpétuelle effervescence.
La force de l’analyse réside également dans le refus d’un récit linéaire et univoque de la révolution, considérée comme un événement isolé ou comme un éclair dans un ciel serein. Joachim montre au contraire une accumulation presque géologique de tensions : les colons contre la métropole, les libres de couleur contre l’ordre racial, les petits Blancs contre les groupes qu’ils percevaient comme des rivaux et les esclaves contre le système tout entier.
Chaque groupe portait sa colère, ses frustrations et son propre « accès de fièvre », à la manière de rivières souterraines qui coulent longtemps séparément avant de se rejoindre dans un même fleuve. Ces troubles furent, pendant une longue période, « de courte durée et localisés ». Le système colonial avait appris à les contenir, à les circonscrire et à étouffer chaque flambée isolée, comme on éteint un feu de broussaille avant qu’il ne gagne la forêt.
Mais l’histoire, patiente, attendait son heure. À la fin du siècle, ce ne furent plus des incendies séparés : tous les feux se rejoignirent en un seul brasier. Le mot « faisceau », employé par Joachim, prend ici tout son sens : il désigne la force de plusieurs brins qui, pris isolément, peuvent être rompus, mais qui, une fois réunis, deviennent presque impossibles à briser.
De la révolution victorieuse à l’impasse contemporaine
Comment ne pas voir, dans le tableau tracé par Benoît Joachim, le reflet presque hallucinant de l’Haïti contemporaine ? Plus de deux siècles ont passé et les acteurs ont changé de nom, mais la mécanique demeure d’une troublante similitude.
Là où se dressaient autrefois les colons, les libres de couleur, les petits Blancs et les esclaves se tiennent aujourd’hui une bourgeoisie compradore, une classe politique prédatrice, une diaspora désabusée et des masses populaires abandonnées à elles-mêmes. Chacun porte sa propre fièvre, chacun nourrit sa propre colère, dans un pays qui ne cesse de fragmenter sa souffrance au lieu d’unir ses forces.
Notre présent, lui aussi, égrène ses « troubles qui ne se comptent pas » : soulèvements contre la vie chère, colères populaires rapidement étouffées, manifestations de refus face à l’insécurité imposée par les groupes armés, grondements sporadiques dans une capitale à bout de souffle.
Comme au XVIIIe siècle, le système — aujourd’hui un État défaillant placé sous perfusion internationale — a longtemps su circonscrire ces flambées, les contenir dans leurs limites géographiques et les traiter comme des incendies isolés plutôt que comme les symptômes d’un mal structurel. On tente d’éteindre le feu de Martissant sans s’attaquer au brasier qui l’alimente. On réprime la colère de Cité Soleil sans jamais interroger sérieusement les racines du sous-développement qui la font naître.
Or, l’histoire décrite par Joachim nous enseigne que les mécontentements accumulés finissent par se rejoindre. N’est-ce pas ce qui semble se dessiner lorsque l’effondrement des institutions, l’ingérence persistante des puissances étrangères, la déliquescence des partis politiques et la révolte diffuse d’une jeunesse privée d’avenir convergent vers un même point de rupture ?
La différence, peut-être la plus cruelle, réside dans l’issue de cette convergence. En 1804, l’union des colères déboucha sur une révolution victorieuse et fondatrice, portée par un dessein clair : la liberté, l’égalité et l’indépendance nationale.
Aujourd’hui, la colère collective peine encore à trouver son cap, son unité de commandement et son projet commun. Elle cherche encore son Dessalines. C’est peut-être là que se loge, plus que dans les chiffres eux-mêmes, la véritable racine de notre sous-développement : non pas dans l’absence de colère ou de résistance, mais dans l’absence, jusqu’à présent, d’un dessein collectif capable de transformer cette colère en force organisatrice, souveraine et libératrice.
Maguet Delva
