Il y a des livres qui paraissent, et d’autres qui arrivent comme une déflagration silencieuse dans le paysage littéraire. Avec C’était ça ou mourir, son premier roman, l’écrivain haïtien, Thélyson Orélien, vient d’inscrire son nom au cœur de la rentrée littéraire francophone. Lauréat du Prix Strasbourg Espoir CIC, l’auteur gonaïvien voit son œuvre consacrée par un jury qui y reconnaît une « ode poignante à tous les exilés dans un fantastique et lumineux périple sans retour ». Au-delà d’une distinction, c’est une voix, une mémoire et une géographie de la survie qui accèdent désormais à la grande scène des lettres.
Le 25 août 2026, les Prix Strasbourg ont dévoilé le palmarès de leur toute première édition. Quatre ouvrages ont été distingués parmi une sélection initiale d’une quinzaine de titres, dessinant une cartographie littéraire où se rencontrent l’histoire, la mémoire, la solitude, la justice et l’exil.
Dans cette constellation inaugurale, un nom résonne avec une intensité particulière pour Haïti : Thélyson Orélien.
Son premier roman, C’était ça ou mourir, publié aux éditions Grasset, a reçu le Prix Strasbourg Espoir CIC, une distinction destinée à mettre en lumière une voix littéraire appelée à compter dans le concert des lettres contemporaines. Le jury a salué l’œuvre comme une avec la plus grande véhémence.
Il faut entendre, derrière cette formule, davantage qu’un compliment de circonstance. Car l’exil, chez Thélyson Orélien, n’est ni un décor commode ni une abstraction sociologique. C'est une fracture. Une marche. Une géographie douloureuse. Une mémoire qui refuse de mourir en même temps que la maison que l’on a dû quitter.
Et c’est précisément là que la littérature reprend ses longs droits, an granmoun : là où les statistiques comptent les déplacés, le romancier redonne un visage ; là où les frontières enregistrent les passages, l’écrivain restitue les blessures ; là où l’époque réduit parfois l’exilé à un chiffre, Thélyson Orélien lui rend une histoire, une voix et une densité humaine.
Quatre prix, quatre regards sur notre époque
La première édition des Prix Strasbourg n’a pas consacré un simple roman haïtien. Elle a dessiné un palmarès placé sous le signe de grandes interrogations contemporaines.
Le Grand Prix Strasbourg Crédit Mutuel est revenu à Roman Badanine et Mikhaïl Roubine pour Le Tsar en personne, publié aux éditions Les Arènes. Yannick Haenel a été distingué pour La solitude des professeurs est infinie, chez Gallimard, tandis que Marion Dubreuil a été récompensée pour Pelicot, un procès pour l’Histoire, publié chez Futuropolis.
Quatre livres, donc. Quatre écritures. Quatre manières de saisir le tumulte du monde.
Mais dans cet ensemble, C’était ça ou mourir occupe une place singulière : celle d’un premier roman qui surgit avec la force d’une parole longtemps mûrie dans la poésie, la mémoire et le déplacement.
Créés en juin 2026 à l’initiative du Crédit Mutuel Alliance Fédérale, du CIC, des Bibliothèques idéales et du Groupe EBRA, les Prix Strasbourg revendiquent l’ambition de distinguer des œuvres capables d’éclairer leur époque et de nourrir le débat public. Leur première édition est dotée d’une enveloppe globale de 55 000 euros.
La cérémonie officielle de remise des prix est prévue le 29 septembre 2026 à Strasbourg, dans le cadre du festival des Bibliothèques idéales.
Thélyson Orélien : une voix née entre la terre et l’absence
La trajectoire de Thélyson Orélien ne commence pas avec ce prix.
Bien avant Strasbourg, bien avant Grasset, bien avant la consécration du premier roman, il y avait déjà les mots. La poésie. La terre. Le silence. Et cette nécessité presque viscérale de transformer l’expérience humaine en langage.
Né aux Gonaïves, Thélyson Orélien appartient à cette génération d’écrivains haïtiens dont le parcours se construit entre l’enracinement et le déplacement. Son œuvre est traversée par les thèmes de la mémoire, de l’exil, de l’identité et de l’appartenance.
En 2010, il s’installe au Québec. Mais partir ne signifie pas rompre. Chez lui, Haïti demeure moins un point géographique qu’une chambre intérieure. Une présence souterraine. Une terre qui continue de parler à travers la distance.
C’est peut-être cette tension qui irrigue son écriture : comment habiter plusieurs territoires sans renoncer à aucun ? Comment quitter sans trahir ? Comment survivre à la distance sans transformer la mémoire en mausolée ?
L’œuvre de Thélyson Orélien semble avancer à l’intérieur de ces interrogations.
Avant le roman, il y eut de la poésie. Parmi ses publications figurent notamment Au-delà du silence (2006), Les Couleurs de ma terre (2007) et Le temps qui reste (2015). Son parcours littéraire est également marqué par une reconnaissance précoce, notamment autour de Les Couleurs de ma terre.
Le romancier d’aujourd’hui n’efface donc pas le poète d’hier. Il en est, en quelque sorte, le prolongement.
« C’était ça ou mourir » : l’exil comme condition humaine
Le titre est une sentence. Une phrase sans échappatoire. C’était ça ou mourir.
Entre les deux, aucune zone grise. Aucun luxe de la nuance. Seulement la brutalité d’un choix que tant d’exilés ne choisissent précisément pas.
Le roman suit Jonas Dorléon, professeur d’histoire et de géographie à Carrefour-Feuilles, contraint de quitter Haïti dans un contexte de violence et d’insécurité. Commence alors une traversée qui transforme l’existence en chemin, le chemin en épreuve et l’épreuve en quête d’une dignité possible.
Mais C’était ça ou mourir ne semble pas vouloir raconter la migration comme un simple itinéraire. Le roman raconte davantage ce que le déplacement fait à l’être humain.
Que devient un homme lorsqu’il ne possède plus sa maison ? Que transporte-t-on lorsqu’on ne peut presque rien emporter ? Que reste-t-il d’une identité lorsque les frontières vous obligent à sans cesse recommencer votre histoire ? Et surtout : comment continuer à rire lorsque l’horreur semble avoir déjà gagné ?
L’écriture de du jeune gonaïvien se nourrit de cette contradiction. Elle traverse la douleur sans s’y enfermer. Elle laisse entrer la poésie, l’humour et parfois cette ironie désespérée qui devient, chez les êtres acculés, une forme de résistance.
La présentation éditoriale du roman insiste d’ailleurs sur cette écriture traversée par la poésie et l’humour, ainsi que sur une « langue de l’exil » qui se construit dans l’expérience même de la survie.
Du poème au roman : la même blessure, une autre architecture
Le passage de la poésie au roman est souvent un changement de forme. Chez Thélyson Orélien, il semble être aussi un changement d’amplitude. La poésie concentre. Le roman déploie. La première saisit parfois le monde dans l’éclair d’une image ; le second permet de suivre l’homme dans la durée de son vertige.
Mais l’univers demeure. La terre. Le départ. La mémoire. Le silence. La parole. L’exilé. Et cette obstination à croire que, même lorsque tout s’effondre, il reste encore une phrase à écrire.
C’était ça ou mourir porte ainsi la trace de son auteur-poète. Il ne s’agit pas d’une histoire racontée mais d’un monde traversé par une sensibilité où la réalité la plus brutale peut encore être travaillée par la langue.
Le roman devient alors une cartographie. Non pas seulement celle des pays traversés mais celle des blessures invisibles. Une cartographie des corps fatigués. Des frontières hostiles. Des souvenirs qui refusent de se dissoudre.
Et des êtres qui avancent, parfois sans savoir si le prochain horizon sera une délivrance ou une nouvelle épreuve.
Haïti dans le monde, le monde dans Haïti
La récompense obtenue à Strasbourg possède une résonance particulière. Parce que Thélyson Orélien est un écrivain haïtien. Mais surtout parce que son roman part d’Haïti pour rejoindre une expérience plus large.
C’est peut-être là que réside la puissance véritable de la littérature haïtienne : sa capacité à parler depuis une terre précise tout en atteignant les grandes questions humaines. L’exil de Jonas Dorléon est haïtien.
Mais il pourrait être celui de milliers d’autres. Son départ appartient à une histoire. Mais sa peur traverse les frontières. Sa solitude est personnelle. Mais elle parle à une humanité entière.
Et c’est là que le roman échappe au simple témoignage pour entrer dans le territoire de la littérature : celui où une histoire singulière devient le miroir d’une condition collective.
Le prix décerné à Thélyson Orélien n’est donc pas seulement la reconnaissance d’un auteur.
Il est aussi, symboliquement, la reconnaissance d’une parole venue d’un pays trop souvent raconté par le vacarme de ses catastrophes, mais qui continue, malgré tout, de produire des imaginaires, des poètes, des romanciers et des voix capables de déplacer les frontières de la langue.
Une consécration qui ouvre un chemin
La reconnaissance de Strasbourg intervient à un moment charnière dans la carrière de l’auteur.
Son premier roman reçoit une distinction prestigieuse au moment même où son nom commence à circuler plus largement dans les espaces littéraires francophones.
Pour un premier roman, la trajectoire est remarquable. Mais le plus intéressant n’est peut-être pas encore dans la récompense. Il est dans ce qu’elle promet. Car un prix peut couronner un livre. Il ne peut pas fabriquer une œuvre. Une œuvre, elle, se construit dans la durée.
Et Thélyson Orélien arrive à cette nouvelle étape avec un bagage déjà constitué : celui d’un poète, d’un écrivain façonné par plusieurs territoires et d’un homme dont la littérature semble avoir fait de l’exil non pas une identité définitive, mais un espace de questionnement.
Le Prix Strasbourg Espoir CIC porte d’ailleurs, dans son propre intitulé, une promesse : l’espoir. Non pas l’espoir naïf. Mais celui, plus profond, qui consiste à reconnaître dans une voix nouvelle la possibilité d’une œuvre à venir.
Et voilà peut-être ce que Strasbourg vient, au fond, de consacrer : non seulement un livre, mais une voix en marche.
De Gonaïves aux grandes scènes littéraires francophones, de la poésie de la terre aux vertiges du roman, Thélyson Orélien poursuit une traversée dont les frontières ne sont jamais tout à fait géographiques. Il écrit depuis l’absence, mais sans s’y laisser enfermer ; depuis l’exil, mais sans faire du déracinement une prison esthétique ; depuis Haïti, surtout, cette terre dont les tragédies n’ont jamais réussi à épuiser la prodigieuse fécondité imaginaire.
Avec C’était ça ou mourir, l’écrivain haïtien rappelle que l’exilé ne laisse jamais totalement son pays derrière lui : il l’emporte dans sa langue, dans ses silences, dans ses blessures et jusque dans la lumière fragile de ses espérances.
Le 29 septembre prochain, à Strasbourg, une cérémonie remettra officiellement des prix. Mais certains livres, eux, accomplissent une cérémonie plus vaste. Ils déplacent les frontières. Ils obligent les consciences à regarder. Ils rendent aux anonymes leur visage. Ils transforment la fuite en récit, la douleur en mémoire et la survie en littérature.
Et lorsque le vacarme du monde aura fini par se taire, peut-être restera-t-il cela : un homme qui a dû partir, un écrivain qui a refusé d’oublier, et une phrase, immense comme une fatalité, ardente comme un manifeste — C’était ça ou mourir.
Elmano Endara Joseph
