Publié en 2022 chez Legs Édition, Poème pour une petite fille à l’autre bout du monde et autres textes est le troisième recueil de poésies de Dieulermesson Petit Frère. Écrits dans un style autobiographique, les poèmes du livre parlent tour à tour d’amour, d’amitié, de filiation et d’altérité, mais aussi de la douleur de l’absence et de la violence de son pays.
Ce recueil est plutôt une anthologie poétique comprenant trois livres : Poème pour une petite fille à l’autre bout du monde, Lettre à La Niña, sous-titré Monologue d’un solitaire ivre, et Romances du levant. La dernière plaquette de l’anthologie a d’abord été publiée aux éditions Ruptures en 2013.
Écrit sous la forme d’une lettre, Poème pour une petite fille à l’autre bout du monde met sous nos yeux un monologue dans lequel un père s’adresse à sa fille, à cœur ouvert, pour lui parler d’amour, des choses du monde et des blessures qui naissent des frontières qui les séparent. Dédié à Jane Audrey, le recueil porte en épigraphe une citation de Jacques Stephen adressée à sa fille Florence et une citation de Victor Hugo tirée de son poème Demain, dès l’aube, écrit pour sa fille Léopoldine. Ces deux citations soulignent l’attachement et l’amour du poète envers sa fille. La lecture de Poème pour une petite fille à l’autre bout du monde est bouleversante. C’est un livre déchirant, poignant, mais qui est, en même temps, d’une douceur et d’une candeur difficiles, voire impossibles, à expliquer.
Poésie intimiste ou récit autobiographique ?
Faut-il avouer que ce recueil a créé en moi un vide sans précédent ? Le choc que j’ai eu était si difficile à expliquer que j’ai pleuré des journées entières, les jours et les nuits qui ont suivi cette lecture. Autant c’est beau, autant c’est triste ! Ce sont des émotions fortes, des moments de tendresse et aussi des promesses qui sont d’une sincérité à couper le souffle. Ce livre a réveillé en moi tant de souvenirs : une enfance difficile et ratée à cause de ce rendez-vous manqué que j’ai eu avec mon père.
Dialogue de loin en loin d’un père avec sa fille, le recueil met sous nos yeux la dure réalité de l’absence, du manque de l’autre et de la blessure qui peut en naître. Grandir sans l’autre, sans sa chair, est une forme d’amputation, une perte d’un bout de soi que rien ne peut guérir. « La solitude est une blessure, une ombre voilant la nudité de ton visage quand le soleil enfante la nuit » (p. 22), écrit le poète pour décrire ce vide de l’enfant et la douleur qui s’ensuit. Tout à coup, il devient un nomade errant sans but fixe : « Je n’habite nulle part sinon ce vide que tu laisses en moi. » Sans repères, tout perd son sens, même le fait de se fixer pour vivre : « Habiter pour moi ne veut rien dire quand mon cœur continue à souffrir du manque de toi, de la chaleur de ton petit corps quand je t’ai prise pour la première fois dans mes bras » (p. 22).
Récit poétique autobiographique, le poème peint le vécu du poète dans un langage universel. Parole intime, c’est une belle déclaration d’amour que le père fait à sa fille. En dehors de son aspect personnel, intime, il révèle des réalités communes à d’autres individus proches ou familiers de ce même vécu. Il expose les limites de la distance en utilisant la poésie pour repousser la frontière et parler seul à seul à sa fille, comme dans un tête-à-tête : « J’ai appris que tu sais écouter mes silences. Toutes les promesses que j’ai créées pour toi naîtront à l’aube dans la douceur de la brise annonçant les nouveaux chants du monde » (p. 22). La poésie lui permet de créer ce pont pour rendre le dialogue possible et apporter sa présence à la petite fille : « Faute de présence, de jouets et de paroles fugaces, j’ai inventé des mondes pour toi, des rêves et des paysages pour te raconter les quatre saisons et combler toutes ces absences que le temps a créées au mitan de nos vies » (p. 24). Poète, il ne sait que « dire le monde avec des mots » (p. 24), soutient-il.
Plus loin, il parle des doutes que cette absence peut créer chez l’enfant, de ce qu’on lui aura raconté à propos du père : « Si je t’ai aimée ? C’est la question que l’on t’apprendra à poser au fil du temps. Pas parce qu’ils savent quelque chose de l’amour, mais parce que ceux-là n’ont pas compris que l’amour est une notion qui bouscule le temps, dépasse les frontières… » (p. 23). Et lui de répondre : « Petite fille, ne crains rien, continue à sourire et à porter tes rêves au loin, loin des rumeurs de la foule et des bruits du monde. […] Aie donc un cœur bienveillant qui aime et pardonne, une âme aimable, cultive le sens du doute et surtout n’oublie jamais que le vrai bonheur est dans les petites choses… » (p. 31-32).
Puis, dans les derniers vers du poème, le père-poète enlève tout doute : « Ne crains surtout rien, papa t’aime. C’est le plus beau cadeau de la vie. Après tout, la richesse n’est qu’une illusion » (p. 32). Des paroles qui enlèvent tout doute et scellent la confiance entre les deux êtres. Un recueil à découvrir absolument !
Lucas Saint-Jean
Poème pour une petite fille à l’autre bout du monde et autres textes, Port-au-Prince, Legs Édition, 2022, 129 pages.
