À Carrefour, où l’histoire culturelle s’est longtemps écrite dans les ateliers, les galeries, les maisons d’artistes et les espaces communautaires, collectionner un tableau ne relève pas uniquement du goût pour le beau. C’est aussi une manière de conserver une trace, de préserver une mémoire et de dialoguer avec une génération de créateurs dont les œuvres témoignent de la richesse de l’imaginaire haïtien. Dans cette perspective, Pierry Denejour apparaît comme l’un de ces passionnés qui ont choisi de faire de la peinture un territoire intime de mémoire.
Collectionneur de tableaux peints et entrepreneur culturel, Denejour nourrit une relation particulière avec les arts visuels. Son intérêt pour la peinture s’inscrit dans un environnement carrefourois qui possède une histoire artistique particulièrement dense. Des espaces comme la Galerie de Brochette, les ateliers Louizor, les ateliers Cédor et le Foyer culturel de Carrefour ont contribué à faire de la commune un foyer important de création picturale. Plusieurs artistes de renom y sont associés, parmi lesquels Dieudonné Cédor, Luckner Lazard, Roland Dorcély, Jean René Jérôme, Jean-Claude Garoute dit Tiga, Rose-Marie Desruisseau, Charles Obas et Préfète Duffaut.
Chez Pierry Denejour, la collection semble dépasser la simple accumulation d’objets artistiques. Un tableau possède une histoire avant même d’entrer dans une collection : il porte la signature d’un artiste, une époque, une sensibilité, parfois une géographie. Le collectionneur devient alors, volontairement ou non, un dépositaire de cette histoire.
Cette conception prend une dimension particulière dans le contexte haïtien actuel. Plusieurs communautés artistiques de la région métropolitaine sont confrontées à des bouleversements majeurs. Le Centre d’Art souligne notamment que des lieux comme Carrefour-Feuilles, Grand-Rue, Bel-Air et Noailles constituent des espaces de mémoire et de création dont le patrimoine est aujourd’hui menacé.
Dans un tel contexte, préserver une œuvre peut devenir un geste culturel. Le collectionneur ne protège pas seulement une toile contre l’oubli : il contribue à maintenir vivante une conversation entre les générations.
Carrefour, une terre de peinture
L’histoire artistique de Carrefour est suffisamment riche pour expliquer l’attachement de certains passionnés à la peinture. La création de la Galerie de Brochette est notamment présentée comme un moment important dans l’essor pictural, artisanal et littéraire de la commune. Cet espace a vu passer ou émerger plusieurs figures importantes de la peinture haïtienne.
Cette tradition ne s’est pas limitée à Carrefour proprement dit. Dans la grande région métropolitaine, Carrefour-Feuilles a également constitué un important foyer de création. La peinture, le recyclage artistique et diverses pratiques plastiques y ont façonné une identité culturelle particulière. Le Centre d’Art décrit aujourd’hui ces territoires comme des patrimoines vivants, porteurs d’histoire, de savoir-faire et de mémoire collective.
C’est dans cette continuité qu’il faut comprendre la démarche de Denejour : ses tableaux peuvent être considérés comme des fragments d’une cartographie artistique plus vaste, celle d’une métropole où les œuvres ont souvent survécu aux crises, aux difficultés économiques et aux transformations sociales.
De l’entrepreneur au gardien d’images
Pierry Denejour n’est pas uniquement identifié à sa passion pour les arts. Il est également le fondateur de DEP-ARTS Production Multi-Services, entreprise lancée le 2 décembre 2018. Une publication consacrée à son parcours souligne précisément son intérêt pour la peinture sur toile et présente cette passion comme une dimension importante de son identité entrepreneuriale.
Cette double posture entrepreneur et collectionneur donne à son parcours une résonance particulière. L’entreprise lui permet d’évoluer dans le monde économique, tandis que la collection lui ouvre un autre rapport au temps : celui de la contemplation, de la transmission et de la conservation.
Il y a, dans le geste du collectionneur, quelque chose qui ressemble à une résistance silencieuse. Acheter ou conserver une œuvre, c’est parfois dire que cette œuvre mérite de continuer à exister. C’est refuser que la création soit réduite à l’instant de son exposition ou à la durée de vie de son auteur.
Les grands noms et la mémoire d’un territoire
À travers leurs œuvres, ces artistes ont participé à la construction d’un imaginaire haïtien reconnaissable : scènes populaires, paysages, personnages, spiritualité, quotidien, mémoire et visions personnelles d’une société en perpétuelle transformation.
Pour un collectionneur comme Denejour, s’intéresser à ces productions revient donc à entrer dans une histoire qui ne lui appartient pas entièrement, mais dont il devient l’un des gardiens. La collection privée acquiert alors une fonction presque patrimoniale.
Une passion dans une ville qui cherche encore à raconter son histoire
Carrefour possède aujourd’hui des infrastructures culturelles qui témoignent de cette volonté de préserver la création. Le Centre culturel Manno Charlemagne, inauguré en 2021, dispose notamment d’espaces destinés aux artisans, aux peintres, aux auteurs et aux citoyens de la commune.
Cette présence institutionnelle rappelle une évidence : une ville ne se définit pas seulement par ses rues, ses bâtiments ou son activité économique. Elle se définit aussi par les artistes qu’elle a vus naître, les œuvres qui y ont été créées et les personnes qui choisissent de préserver cette mémoire.
Dans cette perspective, Pierry Denejour représente une figure intéressante de la nouvelle génération de collectionneurs haïtiens. Son rapport aux tableaux ne semble pas seulement relever de la décoration ou du prestige. Il s’inscrit dans une relation plus profonde avec l’art et avec le territoire.
Le collectionneur comme témoin
Au fond, la véritable collection de Pierry Denejour ne se mesure pas uniquement au nombre de tableaux qu’il possède. Elle se mesure à la mémoire que ces œuvres sont capables de conserver.
Dans une époque où plusieurs foyers artistiques de la région métropolitaine sont fragilisés par l’insécurité et les bouleversements sociaux, préserver une œuvre devient un acte de continuité. Les artistes peuvent partir, les ateliers peuvent fermer, les quartiers peuvent changer de visage ; le tableau, lui, demeure comme une preuve.
Denejour collectionne donc des images, mais il rassemble surtout des traces : celles d’une ville, d’une génération d’artistes et d’une culture qui refuse de disparaître.
À Carrefour, le collectionneur devient ainsi plus qu’un amateur d’art : il devient un témoin. Et ses murs, silencieusement couverts de tableaux, peuvent être lus comme une petite archive privée d’une grande histoire collective.
Godson MOULITE
