Je suis un peu bizarre. Je me sentais fatiguée. Le ciel s’était ouvert dans ma bouche, là où je me trouvais, dans les champs de coton de Bizoton. Je rêvais trop, trop brutalement. Mon père, Neil Kembebe, était originaire de Guinée et se montrait moins jaloux qu’un Créole né dans la colonie. Peut-être ne laissait-il pas Monsieur Bologne me liquider de sa main droite sur ma bouche. Il me parlait à l’oreille, tandis que, épuisée, je portais mes deux tâches : l’une, esclave dans les champs; l’autre, domestique particulière auprès de mon maître.
Pourtant, je préférais être dans les champs plutôt que de demeurer dans le couloir d’entrée de sa chambre, vêtue de ma belle robe blanche.
Monsieur Bologne était né affranchi, d’un père blanc, militaire de l’armée napoléonienne, et d’une mère saint-dominguoise affranchie par un Blanc, un nain du fond des Nègres. En face de moi, il y avait la mer. Au crépuscule, le vent s’abattait sur mon visage. Mes petits seins tremblaient dans l’air. Mes pensées étaient noires, applaudies par un baiser raffiné dans l’oubli.
Ma petite sœur Suzanne était l’amante d’un ancien esclave devenu général : François Capois. Tous deux vivaient à Port-de-Paix, dans le Nord de la colonie.
Mon corps s’agitait à chaque goutte de crachat que Monsieur Bologne déposait dans ma bouche. Il était doux comme un maître, avec une main barbelée de rictus. D’après lui, il m’avait promis de m’affranchir, ainsi que ma mère aveugle, qui avait tant souffert après la mort de son amant, Duchamp, un autre Blanc tué dans le Nord par un certain Boukman.
Moi, j’étais son seul espoir.
Elle était à bout dans les champs, vieille dame courbée, les pas encore boiteux, une canne à la main.
Cette année-là, un bouleversement total traversait la colonie. Peut-être était-ce la fin du monde : une fin sans voix. Toutes les étoiles semblaient faire du théâtre. Toutes les rumeurs s’abattaient sur la colonie. Dans quelques mois, il était possible qu’un soulèvement populaire embrase tout le territoire, qu’un groupe d’anciens esclaves se rebelle contre ce système esclavagiste.
Nous, les femmes, étions là pour obéir aux ordres. Pourtant, certaines d’entre nous prirent les armes comme les hommes. Elles connaissaient par cœur La Marseillaise.
Sanite Bélair était la plus connue de ma génération.
Les nouvelles de la guerre nous parvenaient de bouche en bouche. Des marchands venus de la ville nous racontaient ce qui s’était passé les jours précédents.
Mon maître, quant à lui, restait calme. Il me chuchotait la nuit :
— Quand les Nègres se révolteront, il prendra leur parti au nom du sang.
Il me parlait de sa mère, qui pleurait et priait une certaine Erzilie Dantor, déesse du panthéon vaudou, afin qu’elle la prévienne, même au-delà du jour de la révolte.
Toutes les femmes pouvaient combattre aux côtés de leurs hommes, aux côtés des hommes, disait Sanite Bélair.
Moi, Claire Heureuse, je ne savais ni quoi faire ni quoi dire pour l’instant.
J’étais native de Marchand, une ville côtière d’Haïti. Il y avait là un homme surnommé général Dessalines, chef de l’armée indigène, qui me mettait des idées en tête : il disait qu’il m’épouserait un jour, lorsque tout serait terminé, pour aller plus loin.
Il m’avait raconté un tas de choses sur le vaudou, sur l’esclavage, sur un certain Toussaint Louverture, qui lui avait légué une responsabilité immense, peut-être même maléfique.
Mais chaque semaine, je revenais dans les champs et dans la maison de Monsieur Bologne, parce qu’il m’avait promis de m’affranchir un jour.
Peut-être qu’un jour, ce Dessalines deviendrait mon homme.
Clandestinement, Monsieur Bologne m’avait appris à lire et à réfléchir. Il me parlait d’un homme qui lui avait enseigné la philosophie : Voltaire.
Mon véritable maître, c’était celui auquel appartenaient toutes les fermes de la région.
Claire Heureuse
Ça sonnait comme un brouhaha. Les Indiens de Diquini dansaient, dans une habitation non loin de nous. Cette famille pratiquait de terribles rituels traditionnels. Elle mangeait des bananes et du foie de cochon, consommait beaucoup de miel et de chocolat, qui, selon elle, faisaient partie de son identité.
Ils avaient leurs propres cultures, leurs propres manières de s’habituer aux gens qui les entouraient.
Pourtant, ils semblaient préférer collaborer avec les Blancs polonais plutôt qu’avec quiconque. Pour eux, les Français, leurs descendants, ou même les Nègres venus d’Afrique, étaient des êtres venus au monde avec l’idée de mourir.
Le temps s’est délié.
Les corps se dispersent, les esprits s’égarent dans des labyrinthes sans centre. Rien ne coïncide plus : ni l’aube avec nos pas, ni la nuit avec nos pensées.
Alors nous cherchons, à tâtons, la clairière secrète où réconcilier nos fragments — dans un rayon de soleil, dans la rumeur d’un arbre, dans un monde qui s’effiloche comme un tissu trop vieux.
Quelque chose bruisse pourtant : une palpitation, une injonction presque sacrée, un devoir d’être debout, un geste à inventer pour répondre à la vie, pour porter ses espérances sans trahir sa lumière.
Cette quête de sens s’ouvre comme un long couloir d’initiation.
Depuis les bords de l’Occident jusqu’aux terres les plus anciennes, l’homme n’atteint la plénitude qu’en consentant à une seconde naissance — une naissance à l’invisible, au vaste, à ce qui l’appelle sans le nommer.
Les rites de passage, tissés avec le souffle des éléments, deviennent alors des épreuves offertes : le feu qui dénude, l’eau qui murmure, la terre qui enlace, le vent qui déplace.
Ils confèrent à ceux qui les traversent un bagage que nul livre n’enseigne : une confiance neuve, une présence à soi, une appartenance qui se dépose comme une bénédiction sur l’épaule.
S’ouvrir à ces autres réalités, c’est accepter de perdre l’équilibre pour trouver la juste mesure du monde.
C’est franchir les portes du familier pour rejoindre un espace où la vie parle autrement — dans les battements de la pierre, dans la respiration des feuilles, dans la lente métamorphose du cœur humain.
Là seulement, peut-être, surgit la réponse que nous cherchions : un accord fragile, mais vrai, entre ce qui tremble en nous et ce qui tremble dans l’univers.
Godson Moulite
