NDLR – Le décès du linguiste-lexicographe André Vilaire Chéry, le 26 juillet 2022, attriste profondément la communauté des linguistes et lexicographes haïtiens ainsi que les enseignants qui l’ont côtoyé et les étudiants qui ont bénéficié de son enseignement à la Faculté de linguistique appliquée et à l’École normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti. André Vilaire Chéry a été responsable de l’adaptation pour Haïti du « Dictionnaire Hachette juniors » paru à Port-au-Prince sous l’appellation de « Dictionnaire de l’écolier haïtien » chez Hachette-Deschamps en 1996 et qui est aujourd’hui édité par les Éditions haïtiennes SA (EDITHA). Il a publié le « Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti » (tomes 1 et 2, Éditions Édutex, 2000 et 2002). Également essayiste, André Vilaire Chéry l’auteur de « Le chien comme métaphore en Haïti- Analyse d'un corpus de proverbes et de textes littéraires haïtiens » (Éditions ETHNOS, 2004), et de « Haïti, que faire ? - Une allégorie pour notre temps (essai-fiction) » (Éditions ETHNOS, 2013). Pour saluer la mémoire d’André Vilaire Chéry et remettre en lumière son remarquable apport à la lexicographie haïtienne, Le National reproduit l’article que son collaborateur, le linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol, a consacré en 2019 au remarquable « Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti ».
La thèse de doctorat du linguiste haïtien Pradel Pompilus soutenue à la Sorbonne le 9 décembre 1961, « La langue française en Haïti » (Paris, Institut des hautes études de l'Amérique latine - Travaux et mémoires, VII) et publiée en 1981 aux Éditions Fardin constitue un document pionnier dans l’étude du français régional d’Haïti. À propos de cette thèse, le linguiste Hugues Saint-Fort pose en toute rigueur que « (…) c'est une pièce d'une valeur qui n'est pas encore dépassée. « La langue française en Haïti » de Pradel Pompilus représente actuellement, en 2011, le seul ouvrage de recherche qui décrive, dans les règles des principes et avancées universitaires de l'époque (fin des années 1950 et début des années 1960), le fonctionnement réel de la langue française en Haïti telle qu'elle est en usage par les locuteurs haïtiens. Le livre de Pompilus n'est absolument pas basé sur les notions de correction, de « bon usage », de purisme. » (Hugues Saint-Fort, « Revisiter « La langue française en Haïti », Le Nouvelliste, 29 juillet 2011.)
Poursuivant son analyse, Hugues Saint-Fort précise que « La troisième partie du livre de Pompilus est consacrée au lexique du français haïtien (F.H.) (…) Pompilus cite parmi ce qu'il considère comme « haïtianismes », parmi des tas d'autres mots ou expressions, des mots ou expressions comme savane, morne, le bord de mer, aller en ville, descendre en ville, ouanga-négresse, pipirit, coucouille, mabouya, grigri, avoir du fiel, formé (dans le sens d'un garçon ou d'une fille qui a atteint l'âge de puberté), chabine, grif, grimaud, grimelle, marabou, noir, (Pompilus précise alors que ce mot entre en opposition avec grif, grimaud, mais surtout avec jaune et mulâtre), sacatra, avoir le coeur tourné, décomposition, interné, internement, mal macaque, sarampion, aller à la commode, être mal occupé, acassan, acra, calalou, clairin, douce, grillot, grog, lambi, mantègue, marinade, rapadou, tasso, maitre d'armes, avoir une bonne bouche, dérespecter, fréquent, sang sale, vicieux, banda, bogota, houngan, hounsi, loa, service, sain et sauf, gérant, coralin, maison d'affaires, télédiol, sans-manman, gaguère, déparler, jeunesse (substitut euphémique de prostituée, dit Pompilus), raide (dans le sens de rusé, habile, retors). » (Hugues Saint-Fort, Ibidem)
Depuis la parution du livre de Pradel Pompilus, quelques études sectorielles ont toutefois été publiées sur la langue française en Haïti. Celles notamment du linguiste Renauld Govain (2008) : « Normes endogènes et enseignement-apprentissage du français en Haïti », Études créoles, numéros 1 et 2, Cultures et développement. In memoriam André Marcel d’Ans, Paris, L’Harmattan ; et « Le français haïtien et l’expansion du français en Amérique » in Véronique Castellotti (dir.), Le(s) français dans la mondialisation, coll. « Proximités sciences du langage », Fernelmont, Éditions EME Intercommunications, 2013. Mais depuis la parution en 1981 de « La langue française en Haïti » de Pradel Pompilus, aucune étude de cette langue n’a été publiée ciblant en particulier ses composantes lexicale, grammaticale, phonétique, morphologique ou morphosyntaxique. C’est dire que nous sommes très peu renseignés sur la configuration réelle du français régional d’Haïti, son mode d’emploi, son instrumentalisation dans le champ éducatif ainsi que le degré de compétence de ses locuteurs. (Sur les « français régionaux », voir entre autres Daniel Baggioni (2000) : « Français nationaux, français régionaux, français international : norme et polynomie dans la gestion des usages du français en francophonie », dans Peter Stein (éd.), Variétés linguistiques francophones, Tübigen, Stauffenburg ; Jean-Claude Corbeil (1984) : « Le ‘français régional’ en question », dans Langues et cultures. Mélanges offerts à Willy Bal. Vol. 2, Contacts de langues et de cultures. Louvain-la-Neuve, Cabay.) En l’absence d’une enquête sociolinguistique/démolinguistique d’envergure nationale, nous ne sommes pas non plus renseignés sur le nombre de locuteurs du français en Haïti, de sorte que des études sectorielles avancent à l’aveugle des pourcentages non étayés de… 5%, 10% ou 15% de locuteurs du français en Haïti. Tout en tenant compte du fait qu’aucune institution haïtienne n’a fourni jusqu’ici de données d’enquête sociolinguistique d’envergure nationale sur le nombre de francophones d’Haïti, il y a lieu de noter, à la suite des chiffres fournis par l’Unicef, que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) -–citant le Rapport sur le développement humain (PNUD, 2010) et le World Population Prospects The 2008 Revision (Division des affaires économiques et sociales des Nations Unies, 2008)-–, estimait en 2010 le nombre de locuteurs du français en Haïti à 4 279 000 personnes sur un total de 10 188 000 habitants. Les statistiques de l’Unicef et de l’OIF doivent cependant être considérées avec prudence car nous ne sommes pas informés de la méthodologie utilisée pour les établir.
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