Par Hancy PIERRE, spécialiste en migration
Les femmes continuent de se consacrer aux activités de maternage et au travail domestique, témoignant d'une forme d'inversion des rôles. Dans le cadre de la modernisation de l'économie liée à l'essor du capitalisme, les migrantes remplacent les natives, ces dernières délaissant le travail domestique au foyer pour s'orienter vers d'autres secteurs. Bien que surpassées en nombre par les hommes, les migrantes haïtiennes se situent aux premiers rangs des flux migratoires. En effet, les embarcations de fortune profitent davantage aux hommes, qui atteignent les Îles Turques-et-Caïques par des voies clandestines ; ces embarcations sont composées à plus de 60 % de personnes de sexe masculin.
La pression migratoire s'accentue au fil du temps. En l'an 2000, on recensait 1 667 Haïtiens aux Îles Turques-et-Caïques. Cette population de migrants est passée à environ 10 000 en 2025, ce qui représente près de la moitié de l'ensemble des migrants, estimés à 22 000. La division sexuée du travail caractérise le marché de l'emploi, croisant l'appartenance ethnique, la classe sociale et les référents identitaires.
En effet, les Haïtiens se situent au bas de l'échelle socio-économique par rapport aux autres groupes. De plus, l'ancienneté joue un rôle non négligeable dans la promotion horizontale, ce qui explique pourquoi les nouvelles venues s'orientent vers le maternage et la garde d'enfants. Pour autant, les plus anciennes ne bénéficient pas d'une position privilégiée. L'accès au permis de travail est très coûteux. Ainsi, la majorité des femmes ont un statut irrégulier et se voient obligées de se tourner vers des activités informelles, telles que le commerce ambulant, le commerce sédentaire ou la garde d'enfants de compatriotes (ces derniers étant des résidents autorisés à travailler régulièrement). Les salaires sont très bas, d'autant plus que ces femmes sont employées par des personnes qui perçoivent elles-mêmes le salaire minimum de 8 $ US de l'heure, un montant déjà insuffisant pour assurer leur propre insertion. Dans les cas où elles obtiennent la résidence grâce au soutien de leur partenaire, elles ne disposent pas de l'autonomie nécessaire pour travailler seules, mais doivent le faire avec lui. L'obtention d'une résidence individuelle est indispensable.
Dans tous les cas, les groupes sans statut régulier sont beaucoup plus exposés à la discrimination, à l'exploitation, à la traite et aux abus sexuels, dont sont particulièrement victimes les femmes et les filles sujettes à la domesticité, au travail forcé et à la prostitution. L'endettement lié au voyage peut également contraindre les femmes à de telles pratiques. Un deuxième groupe réunit des résidentes qui ont accès à l'emploi dans l'hôtellerie (aide-cuisine, serveuses, femmes de chambre). Elles possèdent des boutiques de vêtements et pratiquent l'activité de madan sara vers la Floride et Panama. Mais elles constituent une minorité.
Vu la cherté de la vie, les femmes ne peuvent pas rester au foyer pour s'occuper uniquement du travail domestique (ama de casa) ; elles doivent compléter le revenu du ménage. Toutefois, aux Îles Turques-et-Caïques, le marché du travail constitue un prolongement du travail de maternage et de soins domestiques traditionnellement réservé aux femmes dans le cadre de la division sexuée du travail.
Cet article s’appuie sur le témoignage d’un ressortissant haïtien dont nous avons bénéficié de son accompagnement lors d’une visite de deux jours sur l’ÎIe de Providenciales. Ce dernier réside depuis plus de 30 ans aux Îles Turques-et-Caïques. Nous avons également effectué une analyse documentaire relative à cette destination en consultant les ressources disponibles en ligne.
