Haïti de plus en plus incapable de payer sa facture pétrolière

Depuis janvier 2016, les importations haïtiennes de produits pétroliers sont fortement impactées par l’augmentation quasi-constante des cours de cette source d’énergie sur le marché international. En effet, le baril de pétrole qui était alors vendu autour de 30 dollars, puis à 74 dollars en juillet 2018 vaut maintenant mi-juin 2022 environ 117 dollars. Et cela déstabilise le marché pétrolier haïtien au point que le pays s’est trouvé, depuis trois années, incapable de payer sa facture pétrolière et de plus contraint de faire face à des ruptures d’approvisionnement de plus en sévères avec des conséquences très négatives tant sur le plan macroéconomique que sur le niveau de vie des ménages.

1. La problématique de l’augmentation des cours des produits pétroliers et le marché local

L’habitude est prise dans tous les pays du monde d’aligner les prix à la pompe sur les fluctuations des cours mondiaux des produits pétroliers.

Dans le cas d’Haïti, malgré l’existence de la loi du 9 mars 1995 qui avait prévu un ajustement automatique des prix à la pompe chaque fois que les cours internationaux subissent une variation de 5 %, les tarifs locaux de la ressource restent généralement inchangés, à cause des perturbations sociales et politiques qui ont souvent suivi les tentatives d’augmentation des prix depuis le gouvernement de Michel Martelly.

1.1 Les évènements des 6, 7 et 8 juillet et leurs conséquences durables sur le marché pétrolier haïtien

Le plus triste souvenir remonte à la période des 6, 7 et 8 juillet 2018 sous Jovenel Moise où les réactions de la rue étaient brutales à la suite de la décision du gouvernement d’imposer une augmentation importante des prix à la pompe qui était considérée comme insupportable par la population. Soit 85 gourdes sur la gazoline et sur le diesel et 89 gourdes sur le kérosène.

L’ajustement des prix des produits pétroliers en juillet 2018 pris sous la pression du Fonds monétaire international était objectivement justifié en raison de la hausse des cours du produit sur le marché international avec pour conséquence une augmentation de la facture pétrolière de 27% la même année. En conséquence, le Trésor public devait supporter une subvention qui, selon les dires du ministre de l’Économie et des Finances d’alors, Jude Alix Patrick Salomon, pourrait passer à 14 milliards de gourdes sans l’ajustement des prix à la fin de l’exercice budgétaire.

L’année dernière d’ailleurs, le ministre de l’Économie et des Finances, Michel Patrick Boisvert, avait indiqué que depuis 2010, les débours de l’État pour le paiement de la facture pétrolière avaient explosé, précisant qu’il avait décaissé 30 milliards de gourdes pour l’année 2020-2021 et que le montant total de la subvention entre 2010 et 2020 avait atteint la somme pharaonique de 150 milliards de gourdes,

jusqu’à la mort du Président Jovenel Moise, son gouvernement n’avait pas pu prendre le risque de tenter de toucher de nouveau les prix des produits pétroliers, malgré la hausse constante des cours du pétrole sur le marché international, sauf lors de la période du début de la pandémie du Covid-19 où le baril de pétrole était tombé à 20 dollars en avril 2020 pour se maintenir autour de 40 dollars entre mai et octobre 2020 et où il avait consenti une légère baisse des prix à la pompe . Cependant, depuis décembre 2020, le baril n’est jamais descendu en dessous de 50 dollars et a franchi la barre de 80 dollars depuis septembre 2021.

D’où la décision du gouvernement d’Ariel Henry d’augmenter le 10 décembre 2021, les prix des produits pétroliers. En effet, les prix du gallon de gazoline (essence en France) était passé de 201 à 250 gourdes, celui du gasoil (diesel) de 169 à 353 gourdes et du kérosène de 163 à 352 gourdes.

1.2 Vers un nouvel ajustement des prix des produits pétroliers après l’augmentation du début décembre 2021

Nous savons d’ailleurs que les choses n’en resteront pas là, les autorités ayant laissé entendre au cours des deux derniers mois qu’en raison de la hausse vertigineuse des cours des produits pétroliers, le pays doit se préparer à un nouvel ajustement des prix pratiqués sur le marché local. Un ajustement qui sera sans doute très salé et dont les couleurs ont été annoncées plusieurs fois par le ministre de l’Économie et des Finances, Michel Patrick Boisvert le 18 avril dernier où il avait déclaré que « l’Exécutif ne fait qu’attendre l’accord des acteurs du secteur pétrolier pour fixer la date des nouvelles hausses » et que « le gouvernement ne pourra plus assurer la subvention due aux nouvelles augmentations des coûts ».

Pour sa part, le responsable de l’Association nationale des distributeurs des produits pétroliers l’ANADIPP, David Turnier, avait souligné au début de juin, le caractère insoutenable de la subvention consentie par le gouvernement, précisant que sur chaque gallon d’essence à la pompe, le montant des pertes de l’État atteignait 2 dollars.

2. L’État définit des recettes qu’il ne peut pas encaisser sur la vente des produits pétroliers

2.1 La vente des produits pétroliers représente une manne fiscale dans tous les pays

Dans tous les pays du monde, l’Etat définit à travers sa politique fiscale un volume important de recettes sur la vente des produits pétroliers, l’un de ses mécanismes était les droits d’accise. Ces derniers existent bien en Haïti et figurent toujours dans le document de fixation des prix pratiqués localement qui s’appelle « Structure des prix des produits pétroliers ». Jusqu’à la fin des années 2010, ce mécanisme permettait à l’État haïtien d’encaisser un volume non négligeable de recettes.

Jusqu’en 2017, les recettes pétrolières du gouvernement représentaient antérieurement près de 16% des recettes du Trésor public, avant de s’effondrer à la fin du premier trimestre de la même année. En février 2017, elles s’étaient élevées à près de 29 millions de gourdes et flirtaient avec le seuil des 23 millions de gourdes en mars 2017 contre 963 millions de gourdes en février 2016 et 850 millions en mars 2016.

2.2 Le mécanisme de la structure des prix publié par le ministère de l’Économie et des Finances à chaque arrivage de navire pétrolier

En principe, l’État devrait encaisser un volume important de recettes de la vente locale des produits pétroliers. D’ailleurs, à chaque arrivage d’une cargaison de pétrole, le ministère de l’Économie et des Finances publie une structure des prix qui indique entre autres les taxes qui devraient entrer dans ses caisses. Ainsi, l’Etat a longtemps renoncé à percevoir ses droits d’accise qui s’élève à 1,70% du montant du prix de chaque gallon à la pompe. Ce qui pourrait représenter environ 5 milliards de gourdes ou 40 millions de dollars par an sachant que la consommation journalière du pays en produits pétroliers est un peu plus de 900 000 gallons par jour (équivalent de 20 000 barils) ou 28 millions de gallons par mois ou encore 336 millions de gallons par an. On sait que les taux des droits d’accise varient suivant la date d’arrivée des cargaisons et suivant le type de produits. Par exemple, d’après la structure des prix au 15 juin 2022, ils étaient de 3,30 gourdes pour le gallon de gazoline, de 25 gourdes pour le gas-oil (ou gazole en France) et de 23 gourdes pour le kérosène.

Si on se hasardait à calculer la valeur totale des droits d’accise sur les volumes des importations de l’année 2020 qui étaient respectivement de 2,531 millions de barils (ou 106.302 000 gallons) pour le gas-oil, 1,913 million de barils (ou 80 346 000 gallons) et 345 000 barils (ou 14 49 000 gallons de kérosène), les droits d’accise qui se monteraient à 3 255 961 800 gourdes seraient répartis comme suit :  2 657 550 000 gourdes pour le gas-oil, 265 141 800  gourdes pour la gazoline et 333 270 000 gourdes pour le kérosène.

2.3. La pratique d’une politique de subvention des produits pétroliers par l’Etat haïtien depuis 2010

2.3.1 Une décision du président René Préval après le tremblement de terre du 12 janvier 2010

C’est après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 que le gouvernement haïtien, sous la présidence de René Préval, avait décidé de ne pas aligner les prix des produits pétroliers sur les variations des cours mondiaux afin de protéger les populations qui avaient fortement souffert du sinistre. D’où la mise en place d’une politique d’une subvention qui a permis de maintenir localement les prix à un même niveau sur environ une dizaine d’années.

2.3.2 Les méfaits de la politique de subvention des produits pétroliers sur l’économie du pays

Il est évident que l’existence de la subvention a causé de nombreux méfaits à l’économie du pays même si son premier objectif est de soulager les consommateurs. Sa première conséquence se traduit par les fortes dépenses qui ont obéré les comptes du Trésor public.

Le ministre de l’Économie et des Finances avait souligné en 2021 que le montant de la subvention consentie par le gouvernement pour maintenir les prix pratiqués dans le pays pourrait s‘élever à 30 milliards en 2021, soit 300 millions de dollars. Le gouverneur de la Banque Centrale avait pour sa part annoncé que la ponction pour sur les réserves de son institution payer la facture pétrolière avait atteint 360 millions de dollars en 2020.

Parallèlement, le président de l’ANADIPP, David Turnier avait mentionné le 9 juin sur Télé Métropole que le gouvernement haïtien subventionne actuellement à hauteur de 2 dollars chaque gallon de gazoline, soit la moitié du montant du prix à la pompe.

Ce qui se situe dans le sillage d’une dégradation qui a commencé depuis les années 2010, comme nous l’avons déjà indiqué. Rappelons qu’au mois d’août 2019, David Turnier avait déclaré que l’État remboursait aux compagnies 82,72 gourdes sur chaque gallon de gas-oil, 71 gourdes sur chaque gallon de gazoline, et 100 gourdes par gallon sur le kérosène.

On sait que cette subvention occasionne une dette de plusieurs milliards de gourdes envers les compagnies pétrolières opérant en Haïti que le gouvernement ne peut pas honorer de manière régulière, causant souvent des ruptures d’approvisionnement du marché pétrolier local et des crises récurrentes dans le processus de la distribution des produits pétroliers dans le pays.

3. Les conséquences de la hausse vertigineuse des prix des produits pétroliers en Haïti

Les conséquences de la hausse vertigineuse des prix des produits pétroliers en Haïti sont très nombreuses et ne sauraient être traitées de manière exhaustive dans ce petit texte.

3.1 L’incapacité évidente du pays à payer sa facture pétrolière qui se corse chaque jour

La première chose à savoir, c’est qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur la capacité à s’approvisionner de manière régulière et à répondre de manière correcte aux besoins de la population. D’après les analyses diachroniques que nous avons effectuées au vu de la courbe d’évolution des cours mondiaux, Haïti se trouve en difficulté de payer son pétrole dès que les cours mondiaux dépassent le seuil de 30 dollars. Le pays est de toute évidence pour longtemps dans une situation très précaire quant à la possibilité de faire fonctionner un marché pétrolier  local de manière rationnelle. Ce qui se reflète de plus en plus sur le règlement des commandes de produits pétroliers et en conséquence sur le fonctionnement des circuits de ravitaillement des stations d’essence et des autres types de consommateurs (industriels et commerciaux).

3.2 La gestion des commandes de plus en plus approximative

En raison de l’incapacité accrue du gouvernement de payer à temps les compagnies pétrolières avant l’épuisement de leurs stocks dans un pays à faible capacité de stockage, la gestion des commandes se déroule de manière de en problématique, on sait qu’en amont, le ministère de l’Économie et des Finances éprouve toujours de sérieuses difficultés pour se procurer les devises en faveur des compagnies pétrolières. Certes, il peut s’adresser à la Banque Centrale qui lui fournit les dollars, mais pas toujours à temps, étant donné que ce n’est pas la première vocation de cette institution qui est souvent obligée de puiser dans ses réserves pour voler au secours des commandes et qui est doit aussi injecter de temps en temps des devises pour soutenir la monnaie nationale.

On sait que la conséquence d’une telle situation, c’est l’alourdissement de la facture pétrolière qui se ressent des frais additionnels qui sont payés aux armateurs pour la prolongation de leur séjour en mer où ils restent souvent à attendre parfois jusqu’à dix jours avant le paiement de leur cargaison.

Une forme de soulagement cosmétique couramment employé récemment par les compagnies pétrolières consiste à placer des commandes à minima, même en période de grande pénurie. C’est ainsi que le Bureau de monétisation annonce de temps en temps l’arrivée de pétroliers contenant moins de 200 000 barils. Ainsi, il en fut pour le débarquement de 72 000 barils le 29 avril 2022, ce qui ne correspondait qu’à un peu plus de trois jours de consommation.

D’ailleurs, la chose est de plus en plus maquillée par l’annonce non pas en milliers de barils, mais en millions de gallons. Ce fut le cas le 17 octobre 2021 quand le BMPAD avait fait part de l’arrivée d’une cargaison contenant 1 264 200 gallons de gazoline et  718 200 gallons de diesel. Le président de l’ANADIPP, David Turnier, avait alors déclaré ceci : «  Cette quantité représente deux à trois jours de consommation ».

Face à ce problème récurrent, le président de l’ANADIPP recommande de plus en plus de nouveaux mécanismes, proposant notamment « la mise en place de la subvention ciblée pour les chauffeurs de transports en commun » qui pourrait bénéficier de tarifs préférentiels pour ne pas pénaliser les usagers.

Personnellement, je ne suis pas sûr que cela puisse constituer une solution véritable de la situation.

3.3 Les conséquences socio-économiques de la hausse des produits pétroliers pour le pays

Si nous prenons l’exemple de la hausse qui a été décidée en décembre dernier, force est de constater qu’elle a contribué à aggraver la situation socio-économique de la population haïtienne. Et ceci, pour plusieurs raisons que nous ne signalerons que de manière sommaire.

D’abord, en raison des faibles salaires pratiqués partout dans le pays, l’augmentation des prix des produits pétroliers diminue drastiquement le pouvoir d’achat des populations de toutes catégories sociales. Elle se répercute également de manière indirecte sur les prix des produits de consommation et sur les coûts de transports qui dérapent à chaque période de rareté des produits. De même, cette hausse qui se conjugue avec l’inflation monétaire agit aussi de manière négative sur les budgets des ménages en même temps qu’elle oblige à débourser plus de gourdes pour acheter un dollar (128 gourdes pour un dollar le 19 juin 2022).

La rareté récurrente qui résulte du mauvais fonctionnement du marché pétrolier local perturbe également le fonctionnement de nombreuses activités dans le pays, obligeant plus d’un à annuler ou à réduire ses déplacements, sans oublier les longues files d’attente à proximité des stations d’essence. Enfin, elle est à l’origine d’un marché parallèle où les prix du gallon d’essence flirtent avec le cap des 750 gourdes, soit le triple du prix à  la pompe.

Au total, la paupérisation de la population s’aggrave quotidiennement affectant sévèrement son niveau de sécurité alimentaire. Vraisemblablement, de 5 à 6 millions d’Haïtiens souffrent depuis les trois dernières années d’insécurité alimentaire, contrairement aux chiffres gouvernementaux qui avancent un volume de 4,5 millions de personnes concernées par le problème de la faim modérée ou aiguë.

 

Conclusion

La situation actuelle d’Haïti sur le plan de son approvisionnement en produits pétroliers qui éprouvait depuis une dizaine d’années des difficultés à payer sa facture pétrolière, s’avère de plus en plus difficile, se compliquant en raison des effets de la Guerre d’Ukraine. Parce qu’en plus de ne pas disposer de ressources pour son fonctionnement et pour des investissements minima, le pays se trouve chaque fois en train de compter les sous à chaque arrivage d’un navire pétrolier afin de voler au secours des compagnies pétrolières, dont les commandes sont de plus en plus rares et de plus en plus maigres. Les conséquences d’une telle situation sont nombreuses. Tout d’abord, elle perturbe ses relations avec tous les acteurs du système, des compagnies pétrolières aux propriétaires des stations d’essence en passant par les distributeurs de produits pétroliers qui souffrent tous de cette mauvaise conjoncture qui fait baisser drastiquement leurs chiffres d’affaires. On remarque en effet que les stations-service connaissent de plus en plus de longues périodes creuses qui peuvent aboutir à terme à  des renvois de personnel, voire à la cessation de leurs activités. Parallèlement, la hausse quasi quotidienne des cours du pétrole sur le marché international impacte de manière négative toute l’économie du pays ainsi que presque tous les secteurs de la population.

 

Jean SAINT-VIL

jeanssaint_vil @yahoo.fr

 

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