Après l’horrible massacre de Kenscoff, en Haïti, les Haïtiens n’ont pas pu descendre dans les rues pour crier leur colère. La peur des gangs a placé au-dessus de la tête de chaque Haïtien une véritable épée de Damoclès. Dans un pays où sortir de chez soi peut désormais relever du courage, où prendre une route peut devenir une aventure mortelle et où la moindre manifestation de colère peut exposer les citoyens aux représailles des groupes armés, le silence n’est plus toujours un choix : il devient une stratégie de survie.
À Kenscoff, les gangs ont assassiné plus de cinquante personnes. Des familles ont été décimées, des habitants terrorisés, des maisons abandonnées. Et, une fois encore, la question demeure : qui enquêtera réellement ?
Une enquête sérieuse, indépendante, capable d’établir les responsabilités et de remonter les filières, se fait attendre. La police paraît encore perdue dans les méandres d’une inefficacité devenue chronique. Pendant ce temps, les armes continuent de parler et les familles de compter leurs morts.
Haïti est entrée dans une phase de décomposition interne dont les signes deviennent chaque jour plus visibles, plus brutaux et plus difficiles à dissimuler. Ce pays, qui fut capable de se dresser contre l’ordre colonial et de faire trembler les puissances de son temps, semble aujourd’hui prisonnier d’une mécanique de désagrégation qui ronge jusqu’aux fondations de la nation.
La « nation pathétique » évoquée par le défunt poète jacmélien Jean Métellus, grande figure de la communauté haïtienne de France, paraît malheureusement prendre sous nos yeux une dimension presque prophétique. Cette formule trouve aujourd’hui une résonance particulière. La nation pathétique n’est pas une nation dépourvue de grandeur. C’est une nation qui porte encore la mémoire de sa grandeur tout en étant contrainte d’assister, presque impuissante, à l’effondrement de ses institutions, à l’humiliation de sa souveraineté et à la dégradation de la condition humaine.
La diaspora a pris le relais
C’est donc la diaspora qui, depuis l’étranger, a pris le relais de la rue haïtienne. Ce que les citoyens ne peuvent plus crier à Port-au-Prince, d’autres sont venus le crier à Paris. Ce que la peur étouffe en Haïti, la liberté de manifester l’a fait retentir dans les rues de la capitale française.
Trois voix à l’origine d’une même mobilisation
C’est dans ce contexte de colère et de désespoir que l’idée d’une marche à Paris a germé. Derrière cette mobilisation se trouvent notamment Huguette Marcelin, activiste engagée dans la vie de la communauté haïtienne, Wilkerson Pierre Louis, journaliste et animateur de radio qui consacre chaque week-end une émission aux problèmes de son pays, et Wooslande Isnadîn, jeune étudiante à l’origine de l’initiative.
Le rôle de cette dernière mérite d’être souligné. Dans une communauté souvent accusée de rester spectatrice des événements qui déchirent Haïti, une jeune étudiante a estimé qu’il fallait agir immédiatement. Il fallait sortir du silence, quitter les écrans et les conversations privées, et porter la colère dans l’espace public.
Wooslande Isnadîn a ainsi lancé l’idée de cette marche afin de permettre aux Haïtiens de France de crier leur colère, d’exprimer leur indignation face au massacre de Kenscoff et de dénoncer ce qu’ils considèrent comme l’inaction du pouvoir haïtien et de ses tuteurs internationaux.
Son initiative possède une dimension particulière : elle vient d’une jeune génération qui refuse de regarder Haïti s’enfoncer en silence. Une génération qui n’accepte pas que le pays de ses parents ou de ses ancêtres soit réduit à un interminable spectacle de massacres, de déplacements de populations et de communiqués internationaux.
À ses côtés, Huguette Marcelin a contribué à transformer cette idée en mobilisation concrète. Il fallait organiser, encadrer, mobiliser et surtout donner une forme pacifique à une colère qui aurait pu rester enfermée dans les conversations et les réseaux sociaux.
Wilkerson Pierre Louis apporte, quant à lui, une autre dimension à cette mobilisation. Chaque week-end, à travers son émission radiophonique, il parle d’Haïti, de ses difficultés, de ses blessures et de ses contradictions. Sa présence dans cette marche prolonge donc dans la rue un combat qu’il mène régulièrement derrière un micro.
Ces trois profils — l’activiste, le journaliste et l’étudiante — racontent à leur manière une même histoire : celle d’une diaspora qui refuse de rester silencieuse face au naufrage de son pays.
Samedi 5 septembre, leurs voix ont rencontré celles d’environ 150 manifestants, peut-être un peu davantage, venus marcher pacifiquement de la place de la Bastille à celle de la République. Ils étaient peu nombreux au regard de l’immense communauté haïtienne de France. Mais une mobilisation ne se mesure pas toujours au nombre de personnes qui occupent une rue. Elle se mesure aussi à la puissance du sentiment qu’elle exprime. Et le sentiment, ce samedi-là, était celui d’une immense exaspération. Exaspération contre les massacres. Exaspération contre l’impunité. Exaspération contre l’impuissance de l’État. Exaspération contre les responsables politiques haïtiens. Exaspération, enfin, contre une communauté internationale qui, aux yeux des manifestants, semble toujours capable d’organiser des conférences, de publier des déclarations et d’élaborer des plans, mais incapable d’empêcher que les Haïtiens soient massacrés à Kenscoff comme ailleurs.
La diaspora demande pourquoi ?
Car une question revient avec insistance : que font le pouvoir haïtien et ses tuteurs internationaux pendant que Kenscoff brûle ? Pourquoi cette incapacité persistante à protéger les populations ? Pourquoi cette difficulté à mener des enquêtes crédibles ? Pourquoi les mêmes scènes se répètent-elles, massacre après massacre, sans que les responsabilités soient véritablement établies ?
La colère de la diaspora vient aussi de là : du sentiment que les Haïtiens sont devenus les spectateurs de leur propre tragédie. Une marche blanche, du recueillement à l’interpellation.
La manifestation s’est déroulée dans le calme, conformément aux recommandations de la Préfecture de Paris. Aucun incident ni trouble à l’ordre public n’est venu entacher le rassemblement. Le parcours, relativement court, reliait la place de la Bastille à celle de la République, deux lieux hautement symboliques de l’histoire politique française. Les Haïtiens venaient y inscrire leur propre tragédie, leur deuil et leur colère.
À l’arrivée, la marche s’est transformée en sit-in. Plusieurs personnalités de la communauté ont pris la parole pour rendre hommage aux victimes, mais également pour dénoncer les responsabilités politiques et internationales qu’elles estiment liées à la catastrophe haïtienne.
Huguette Marcelin, organisatrice de la marche et présidente de l’Alliance intercontinentale des communautés haïtiennes (AICH), a participé aux prises de parole. Wilkerson Pierre Louis, journaliste et animateur de radio, a également fait entendre sa voix, lui qui consacre chaque week-end une émission à son pays. Edwin d’Haïti, président du Sommet de la diaspora haïtienne de France et de HCOIF, s’est exprimé à son tour.
L’historien Jean Fritznel Étienne a replacé la crise actuelle dans la profondeur de l’histoire haïtienne, rappelant que l’effondrement contemporain ne peut être dissocié des décennies de crises politiques, d’ingérences et d’affaiblissement institutionnel. Ketly Volcy, présidente de l’APEDH, et Marjorie Noël Jeune, présidente de l’Association culturelle nationale, ont également participé aux prises de parole.
La diaspora demande des réponses
La marche blanche n’était donc pas seulement un hommage aux morts de Kenscoff. Elle était une interpellation adressée au pouvoir haïtien, à la communauté internationale et à tous ceux qui prétendent encore parler au nom du peuple haïtien.
La diaspora demande des réponses. Elle veut savoir qui tue, qui arme, qui finance et qui protège. Elle veut que les victimes cessent d’être des chiffres. Elle veut que les massacres cessent d’être des événements sans lendemain. Et surtout, elle refuse que l’on demande encore aux Haïtiens de patienter pendant que leur pays se désagrège.
Haiti ne doit pas devenir une condamnation définitive. Car derrière la douleur, il existe encore une conscience haïtienne. Derrière le désespoir, il existe encore une capacité de résistance. Et derrière cette marche parisienne, il y avait quelque chose de plus grand qu’un simple rassemblement : la volonté d’une diaspora de rappeler que son pays lui appartient encore.
À Paris, les Haïtiens ont marché parce qu’en Haïti, trop souvent, la peur interdit désormais de marcher. Ils ont marché pour les morts. Ils ont marché pour les vivants. Ils ont marché pour ceux qui ont fui. Ils ont marché pour ceux qui sont restés. Et ils ont surtout marché pour dire que le silence n’est plus acceptable et que Kenscoff ne doit pas devenir un massacre de plus dans l’histoire interminable de la souffrance haïtienne.
La marche de Paris n’était donc pas un simple rendez-vous de circonstance, encore moins une parenthèse dans le calendrier de la diaspora. Les compatriotes à l’origine de cette première mobilisation restent profondément engagés. Huguette Marcelin, Wilkerson Pierre Louis, Wooslande Isnadîn, Edwin d’Haïti et bien d’autres entendent maintenir cette dynamique et continuer à faire entendre, depuis la France, la voix d’une population haïtienne que la terreur contraint trop souvent au silence.
Cette première marche pourrait ainsi n’être que le premier pas d’un mouvement plus large. Car lorsque la peur ferme les rues de Kenscoff, de Port-au-Prince ou d’ailleurs, il faut que d’autres rues s’ouvrent quelque part pour que la colère puisse respirer. À Paris, la diaspora a marché pour Kenscoff. Elle ne compte pas s’arrêter là.
Maguet Delva,
Paris, France
